‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 127 sur 236 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

jeune âge, il s'était acquise comme homme de sagesse et d'expérience. Richard Cœurde-Lion tressaillit d'orgueil quand il apprit que Jacques d'Avesnes, cet ami mort si intrépidement sous ses yeux aux champs d'Antipatride, avait un fils digne de lui. Il ne voulut pas que d'autres mains que ses mains royales armassent Bouchard chevalier; il le combla de faveurs et lui donna en Angleterre de grands biens et revenus'.

Au commencement du siècle, le comte partit pour la croisade. Bauduin IX emmenait avec lui tout oe que la Flandre et le Hainaut possédaient d'hommes de guerre et d'hommes de conseil. Il voulut qu'au moins une tête solide restât dans le pays pour le gouverner, qu'une main sûre gardât le trésor qu'il y laissait. Il ne se fiait pas trop d'ailleurs en son frère Philippe de Namur qui de fait et de droit devait être ce qu'on appelait alors bail et mainhour des deux comtés, pendant l'absence du souverain et la minorité de ses filles. Bouchard lui fut adjoint en qualité de conseil et n'alla pas en Palestine.

On sait comment Philippe de Namur, trompant tout le monde, livra ses nièces au roi de France : on sait aussi que, sur les instances des habitants de Flandre et du Hainaut, Philippe-Auguste renvoya Jeanne et Marguerite à Bruges. Bouchard mit le comble à sa popularité, en dirigeant et en menant à bien cette négociation. Mais déjà le mariage de Jeanne avec Fernand était décidé. Il se fit, et l'on dut s'occuper de la jeune Marguerite , alors âgée d'environ dix ans.

L'on convint qu'elle serait jusqu'à l'âge requis, laissée sous la tutelle de Bouchard d'Avesnes, qui passait pour le plus prudent chevalier de ce temps. Cinq des plus nobles dames de la Flandre et une suite convenable furent attachées à sa personne, et la princesse reçut une pension de 3,000 livres sur les revenus de la Flandre et du Hainaut. Bouchard refusa d'abord ce nouvel honneur* qu'un secret pressentiment lui faisait peutêtre redouter ; mais sur les instances réitérées de chacun, il céda et fit appareiller son hôtel en toute splendeur et magnificence.

(1) Jacques de Guise, xiv, 14.

Puis, il y reçut la jeune princesse pour l'élover, dit un contemporain, dans les bonnes mœurs, la nourrir honorablement, comme il était séant pour la fille d'un si grand empereur et d'un si noble comte qu'avait été le seigneur Bauduin. Dès lors, ajoute-til, Marguerite, entourée de ses dames, vécut quelque temps pieuse, soumise, humble, chaste et tempérante 2. Elle passait doucement les jours que le Seigneur lui accordait comme une vierge bénigne, dans la pratique des vertus d'honnêteté, de sobriété, de prudence et de force. Maints comtes et barons la demandaient en mariage, soit au seigneur Bouchard, soit à la reine Mathilde. Le roi de France postula sa main pour un chevalier de son sang royal et du pays de Bourgogne, mais les Flamands n'y voulurent entendre. Le comte de Salisbury sollicita pour son fils aîné. Les Flamands, s'étant enquis de la personne de ce fils, apprirent qu'il était boiteux et ainsi le rebutèrent. On raconte qu'un jour Mathilde vint à dire : « Bouchard ne cesse de nous faire à nous et au conseil de Flandre des propositions diverses pour le mariage de notre fille, et pour lui-même il ne dit mol^. » Une demoiselle de la reine ayant ouï cela, attendit l'arrivée de Bouchard et lui dit : « J'ai entendu Madame dire telle et telle chose ■*. »

Ce propos fit naître une pensée ambitieuse et coupable dans l'esprit de Bouchard, et ses projets furent dès lors arrêtés. On était à l'année 1212. Bouchard et sa pupille séjournaient au château du Quesnoi,loin du tumulte de la guerre qui en ce temps-là ensanglantait la Flandre. Fernand et Jeanne, occupés à défendre leur pays envahi et ravagé par Philippe-Auguste, ne pouvaient connaître ce qui se passait entre les murs du donjon éloigné où Marguerite était tout entière au pouvoir de son tuteur. Bientôt Marguerite exigea que son tuteur l'épousât devant l'Eglise^. Elle alléguait publiquement pour

(2) lUd. 18. (3) lUd. 20. (4) IHd.

(5) (Déposition de Roger du Nouvion dit de Sains, écuyer, âgé de cinquante ans. — Enquête tenue devant l'èvêque de Soissons et l'abbé de Liessies, délégués du pape, en 1249, sur la légitimité des enfants de Bouchard et de Marguerite. — Arch. de FI. Orig. parch. scellé).

MARGUERITE DE CONSTANTINOPLE

raison que le comte et la comlesse de Flandre prétendaient l'envoyer, elle leur jeune sœur, en Angleterre, comme otage et en sûreté d'une somme de 15,000 livres qu'ils avaient empruntée au roi Richard'.

Dans le château du Quesnoi existait une chapelle où les bans furent annoncés à petit bruit. Les chevaliers du Hainaut, parents ou amis de Bouchard, et qui sans douto étaient dans la confidence, vinrent au jour indiqué; et la bénédiction nuptiale fut, avec toutes les cérémonies de l'Eglise, donnée à Bouchard et à Marguerite par un prêtre nommé Werric du Nouvion. On n'oublia aucune des formalités alors en usage pour valider le mariage. Les portes de l'église et du château restèrent ouvertes pendant la messe des épousailles, et il y eut grand concours de bourgeois, manants et hommes d'armes , de manière à donner toute la publicité possible à l'union des deux époux^.

Marguerite n'avait pas encoi-e douze ans lors de son mariage. Le chroniqueur Philippe Mouskes, qui vivait à cette époque, nous dit que la jeune princesse était belle comme la fleur dont elle portait le nom^. Elle fut bientôt mère de deux fils, dont l'aîné porta le nom de Jean d'Avesnes, et le second celui de Bauduin.

Cependant un bruit étrange circule en Flandre et en Hainaut. On apprend bientôt que Bouchard est bien réellement dans les ordres; L'évêque d'Orléans aflîrme lui avoir conféré le sous-diaconat.

Au milieu d'un peuple profondément religieux, dans le temps des fortes croyances, la fille de l'empereur Bauduin, du chef de la croisade, pouvait-elle rester la femme d'un prêtre renégat et partager une éternelle réprobation? Jeanne manda l'évêque de Tournai et les principaux ecclésiastiques de ses Etats, en les priant de lui donner leur avis sur cette grave affaire "*. On décida d'un commun accord qu'il la fallait soumettre au prochain concile qui s'assemble-

(1) Déposition du même. Ibi<l.

(2) Déposition de Gobert de [mot ilUsiile), chevalier, âgé de cinquante-quatre ans. — Enquête précitée.

(3) Chron. rimée, v. 24515.

(4) Jacques de Guise, xiv, 170.

raitàRome^. Dans l'intervalle, la comtesse écrivit plusieurs fois à Bouchard, lui en-^ voya l'évêque de Tournai, puis des chevaliers prudents et sages, afin de l'engager à lui rendre sa sœur Marguerite, promettant de lui réserver l'accueil le plus tendre. Bouchard et Marguerite ne voulurent rien entendre et restèrent ensemble dans les domaines que la maison d'Avesnes possédait en Hainaut".

Le scandale allait croissant. Parmi les conseillers de la comtesse , les uns pensaient que la jeune princesse si étrangement séduite et aveuglée devait se faire sans délai religieuse et entrer en l'abbaye de Sainte- Waudru à Mons, ou à celle de Maubeuge, ou dans une maison d'Hospitalières ; quelques-uns prétendaient que dans sa position, elle ne pouvait prendre le voile, et qu'elle devait passer le reste de ses jours dans la simplicité et l'humilité. De nouvelles tentatives auprès de Bouchard furent infructueuses ; et c'est alors que devant une obstination que rien n'avait su vaincre, la comtesse de Flandre dut prendre une résolution grave. Elle écrivit au pape et au concile général alors assemblé à Latran. En dénonçant l'apostasie du sous-diacre Bouchard, elle priait le pape et le concile de prononcer sur le cas où se trouvait sa sœur, de décider si son mariage avec Bouchard était valable, et si ses deux enfants devaient être réputés légitimes''.

Innocent III, ce pontife austère, cet homme inflexible, qui avait dompté Jean-sans- Terre et forcé Philippe-Auguste à renvoyer Agnès de Méranie, tressaillit d'une sainte colère. La bulle qu'il fulmina le prouve assez. — « Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à nos vénérables frères l'archevêque de Reims et à ses suffragants^, salut et bénédiction apostolique. Un horrible, un exécrable crime a retenti à nos oreilles. Bouchard d'Avesnes, naguère chantre de Laon, revêtu de l'ordre de sous-diaconat, n'a pas craint d'enlever frauduleusement de certain château, où elle était confiée à sa

(5) iMd. (6) nid. passim. (7) Ibid. 172.

(8) Les évêques d'Arras, Beauvais, Senlis, Cambrai, Chàlons, Laon, Noyon, Térouane et Tournai.

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