‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 128 sur 236 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

foi, sa cousine, noble femme Marguerite, sœur de notre chère fille en Jésus-Christ, noble femme Jeanne, comtesse de Flandre : il n'a pas redouté de la détenir, sous le prétexte impudent et menteur d'avoir contracté mariage avec elle. Comme du témoignage de plusieurs prélats et d'autres hommes probes qui ont assisté au sacré concile général, il nous a été pleinement prouvé que ledit Bouchard est sous-diacre et qu'il fut jadis chantre de l'église de Laon ; ému de pitié dans nos entrailles pour cette jeune fille, et voulant remplir les devoirs de notre office pastoral envers l'auteur d'un forfait si odieux, nous vous ordonnons et mandons par ces lettres apostoliques, que les dimanches et fêtes, par tous les lieux de vos diocèses, au son des cloches et les cierges allumés, vous fassiez annoncer publiquement que Bouchard l'apostat, contre lequel nous portons la sentence d'excommunication que réclame son iniquité, est mis, lui et ses adhérents, hors de communion, et que tout le monde doit avec soin l'éviter. Dans les lieux oîi Bouchard sera présent avec la jeune fille qu'il détient, dans les endroits même en dehors de votre juridiction où, par hasard, il aurait l'audace d'emmener ou de cacher ladite jeune fille, le service divin devra cesser à votre commandement, et cela, tant que ledit Bouchard n'ait rendu Marguerite libre à la comtesse sus-nommée, et que, satisfaisant comme il convient, aux injures commises, il ne soit humblement retourné à une vie honnête et à l'observance de l'ordre clérical. Ainsi donc, tous et chacun de vous ayez soin d'exécuter ceci efiîcacement, de manière à faire voir que vous aimez la justice et détestez l'iniquité, et aussi pour n'être pas repris d'inobédience et de négligence. Donné à Latran, le XIV des kalendes de février, l'an xviii^ de notre pontificat » (19 janvier 1215 '.)

La vive sollicitude d'Innocent III à l'égard des filles de l'empereur Bauduin s'explique; c'était pour le pape une affaire de conscience sous un double rapport. En 1198, alors qu'il s'agissait d'organiser cette grande croisade dont le comte de Flandre devait être le chef. Innocent, pour ôter toute crain-

\l) Arch. (le Flandre. Orig. p .rcti.

te, tout scrupule à Bauduin, lui écrivit una lettre dans laquelle il prenait sous sa pro- ' tection, lui et sa fnmille, jurant d'avoir pen-" dant l'expédition, un soin particulier des,' enfants du comte et de leur patrimoine^.

Bouchard enfermé entre les hautes tours du château d'Etrœungt, que son frère Watier d'Avesnes lui avait donné en 1212 à l'occasion de son mariage, ne parut pas ébranlé de ce premier anathème. Le second ne se fit pas longtemps attendre. Honorius III , successeur d'Innocent qui venait de mourir, fulmina le 17 juillet 1217 une nouvelle bulle, plus énergique, plu& significative encore que la première s'il est possible.

Cette excommunication n'eut pas plus d'eff'et que la première. Cependant Marguerite avait obtenu un sauf-conduit de sa sœur et allait quelquefois la visiter. Un jour devant toute la cour de Flandre assemblée, et il s'y trouvait plusieurs évêques et grand nombre de barons , elle s'écria : « Oui, je suis la femme de Bouchard et sa femme légitime. Jamais, tant que je vivrai, je n'aurai d'autre époux que lui ! » Et se tournant vers la comtesse : « Celui-là, ma sœur, vaut encore mieux que le vôtre : il est meilleur mari et plus brave chevalier'. ., Peu de temps après, Bouchard, ayant voulu réclamer les armes à la main le doiiaire de Marguerite, tomba au pouvoir de la comtesse de Flandre, qui le retint prisonnier au château de Gand. Marguerite se rendit à plusieurs reprises auprès de sa sœur pour implorer la délivrance de Bouchard; mais chaque fois elle se montra inébranlable devant toutes les supplications de la comtesse et ne voulut jamais consentir à se séparer de l'excommunié. Jeanne, nonobstant les graves sujets de plainte qu'elle avait contre • sa jeune sœur et l'injure récente qu'elle en avait reçue, céda à ses instances et lui rendit enfin le père de ses enfants ■*. Toutefois, Marguerite dut fournir caution que Bouchard ne prendrait plus les armes. Arnoul

(2) Epist. Innoc. III. Conc. geyier. xi.

(3) Déposition de Royer du Nouvion, dit de Sains, éouyer âgé de cinquante ans. — Enquête précitée.

(4) Enquête précitée. — Dépositions de tous les to moins entendus. — Ph. Mouskes, Ch. rimée, v. 232-13

MARGUERITE DE CONSTANTINOPLE

d'Audenarde, Thierri de la Hamaïde, les sires d'Enghien, de Mortagne et plusieurs autres se portèrent garants pour elle'.

L'affection de Marguerite soutenait donc Bouchard contre l'adversité et fortifiait son obstination. Aussi le vit-on toujours ferme et opiniâtre dans la proscription à laquelle l'Eglise l'avait condamné.

Tantôt il vivait dans une province, tantôt dans une autre, au fond de quelque retraite que lui ouvrait furtivement la main gér.éreuse d'un ami. Il se trouva même des prêtres assez audacieux pour dire la messe en présence de Bouchard et de sa famille^. Il parcourut de la sorte les diocèses de Laon, de Cambrai et de Liège, et séjourna pendant six ans au château de Hufalize, dont le seigneur lui accorda l'hospitalité ainsi qu'a Marguerite et à ses enfants^.

La papauté, devant qui les empereurs et les rois humiliaient leurs fronts, ne pouvait vaincre l'obstination d'un sous-diacre. Une troisième excommunication, plus violente que ne l'avaient été les deux autres, est fulminée par Honorius. Cette fois ce n'est . plus Bouchard seul qui est frappé, c'est son frère Gui d'Avesnes,- ce sont ses amis Waleran et Thierri de Hufalize et les autres qui ont donné asile à l'apostat ; ce sont les prêtres désobéissants, c'est Marguerite enfin qu'atteindra l'excommunication , si Bouchard n'est pas laissé dans l'isolement, comme devait l'être tout homme frappé'de l'anathème ecclésiastique.

La déplorable position de Bouchard avait jusque-là été adoucie par l'affection que Marguerite ne cessait de lui porter. Mais bientôt cette affection si vive et si exaltée s'évanouit tout à fait, et Bouchard se vit abandonné. Marguerite se retira d'abord au Rosoy avec ses enfants, chez une des sœurs de Bouchard d'Avesnes^; puis, en 1225, Bouchard était complètement délaissé; et sa femme, au grand étonnement de cnacun, formait de nouveaux nœuds en épousant le sire Guillaume de Dampierre, deuxième fils de Gui II

(1) Déposition de Hugues d'Ath, âgé de soixante ans.

— Enquête précitée. (2) Enquête précitée, passim. (3) Déposition de Godefroi de Longcliamp, chevalier,

— Enquête précitée. (4) Enquête précitée.

de Dampierre et de Mathilde, héritière de Bourbon^.

Bouchard d'Avesnes vécut encore quinze ans. La comtesse de Flandre lui pardonna et intervint même avec le comte Thomas, son mari, dans certaines affaires de famille qui l'intéressaient^. Retiré au château d'Etrœungt, Bouchard y mena un existence assez obscure; car l'on n'entendit plus parler delui. Peut-être cherchait-il alors des consolations dans l'étude des lettres qui avaient fait le charme de ses jeunes années. Nonobstant les fables que plusieurs historiens ont débitées sur le trépas de ce personnage si coupable et si malheureux, il parait aujourd'hui certain qu'il mourut naturellement en son manoir, vers 1240, et qu'il fut enterré à Cerfontaine, près de l'ancienne abbaye de Montreuil-les-Dames, sur les confins de la Thiérache et du Hainaut'^.

Lorsque Marguerite de Constantinople fut, en 1244, investie du comté de Flandre par la mort de sa sœur, elle était veuve depuis douze ans de Guillaume de Dampierre. Ce prince lui avait laissé trois fils et trois filles. Marguerite leur porta, au préjudice des enfants de son premier et malheureux époux, une prédilection qui amena les plus funestes dissentiments. Elle avait cependant montré jadis une grande tendresse pour Jean et Bauduin d'Avesnes; mais cette affection n'avait pas survécu à celle dont Bouchard s'était vu tout d'un coup déshérité.

Trois mois après que la comtesse Jeanne eut été ensevelie dans les caveaux de l'abbaye de Marquette, Marguerite alla trouver à Péronne le roi Louis IX, afin de lui faire hommage des comtés de Flandre et de Hainaut. Elle menait avec elle l'ainé des jeunes Dampierre, nommé, ainsi que son père, Guillaume de Dampierre, car elle avait résolu de le présenter au roi comme son seul et unique successeur, et comptait en obtenant l'approbation du monarque, exclure à jamais du pouvoir Jean et Bauduin d'Aves-

(5) Ph. Mouskes, Chron. rimée, v. 23290.

(6) Voir un acte de 1234 reposant aux archives da Flandre à Lille.

(7) D'Outreman. Hist. de Valenciennes, 140.

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