‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 129 sur 236 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

nés. Mais ceux-ci arrivèrent en même temps que leur mère devant le roi, demandant, s'ils n'étaient pas, aussi bien que les Dampierre, enfants de Marguerite, et si l'on pouvait les déshériter sans opprobre et sans injustice. Il faut dire que le pape Grégoire IX avait déclaré illégitimes les deux jeunes d'Avesnes par un rescrit adressé en 1236 aux évoques de Camljrai et de Tournai ; mais l'empereur Frédéric II, par ses lettres du niois de mars 1242, rendues sur leur réclamation et scellées d'une bulle d'or, les avait légitimés et déclarés habiles à succéder aux biens de leurs père et mère'. Jean d'Avesnes se présentait donc au roi comme l'aîné des héritiers de la comtesse. Une querelle violente s'éleva devant le monarque entre les enfants des deux lits, et Guillaume de Dampierre ne craignit pas de dire que ses frères n'étaient que les fils d'un prêtre apostat. Louis IX ne voulut point se prononcer immédiatement sur ce désaccord. Il n'admit même alors Marguerite à la prestation de l'hommage qu'après lui avoir fait jurer le maintien de la paix de Melun.

La division qui régnait dans cette famille ne tarda pas à s'étendre parmi les barons et le peuple des deux comtés; et peu s'en fallut qu'une guerre civile n'éclatât, car les esprits s'échauffaient de toutes parts, et le vieil antagonisme de race entre les Flamands et les Wallons se réveillait plus ardent que jamais. Le Hainaut s'était déclaré en faveur des d'Avesnes et la Flandre pour les Dampierre. Le roi de France tint pendant deux ans la contestation en suspens ; et le temps, loin de calmer les haines, semblait, au contraire, les rendre plus vives et plus obstinées. Elles avaient pris un caractère tout personnel, et les d'Avesnes ne pouvaient pas oublier que Guillaume de Dampierre les avait malti'aités en pleine cour du roi.

Jean d'Avesnes avait épousé Alix, sœur de Guillaume comte de Hollande, et depuis roi des Romains. Fort de l'appui de ce prince et de la faveur de toute la chevalerie

(1) Archives de Flandre, l^'' cart. de Hainavt, pièce 53. — Imprimé dans Martene, Th. i, anecd. i, col. 1021.

du Hainaut, il menaça de prendre les armes contre sa mère. Une guerre civile était imminente. De sages conseillers intervinrent alors, et l'on décida que les deux partis déféreraient leur différend à l'arbitrage du roi de France, du cardinal Eudes, évêque de Tusculum et légat du Saint-Siège, ou à son défaut, de Robert comte d'Artois, frère du roi 2. La comtesse de Flandre se fit donner par les vassaux et les villes du pays des actes dans lesquels ceux-ci s'engageaient à reconnaître comme souverain légitime de la Flandre celui que les arbitres auraient nommé. Pour éclairer la religion du roi, Jean d'Avesnes lui présenta un long mémoire rédigé en français, où étaient expliquées toutes les circonstances du mariage de Bouchard avec Marguerite et de la naissance de leurs enfants. Entre autres choses, Jean disait qu'aucun témoin ne pouvait affirmer avoir vu conférer les ordres du sousdiaconat à Bouchard ; que sa mère d'ailleurs étant de bonne foi, le mariage contracté avec toutes les formalités requises devait être valide pour elle et pour les enfants venus au monde avant l'excommunication du pape Innocent. Or, Jean et Bauduin étaient déjà nés quand la bulle vint à la connaissance de Bouchard et de Marguerite^. Ces raisons étaient péremptoires. Le jugement arbitral fut rendu par le roi en juillet 1246. Après avoir exposé le point en litige et la manière dont les parties doivent se conformer à l'avis des arbitres, la charte royale conclut ainsi : « En conséquence nous avons, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, réglé cette affaire comme il suit : Nous avons assigné et assignons à Jean d'Avesnes, chevalier, le comté de Hainaut avec toutes ses appartenances, de manière que Jean sera tenu à pourvoir son frère Bauduin, chevalier, de sa portion héréditaire sur ce comté. Nous donnons à Guillaume de Dampierre, chevalier , tout le comté de Flandre avec ses dépendances ; de telle sorte qu'il sera obligé de pourvoir sur ce comté

(2) Archives de Flandre, acte du mois de janvier 1243. Orig. parch. scellé.

(3) Arch. de FI. Rouleau de cinq bandes de parchemin, sous l'année 1246.

MARGUERITE DE CONSTANTINOPLE

ses frères germains Gui et Jean de leurs portions héréditaires. Lesdites provisions auront lieu conformément à la coutume de chaque comté, » etc'.

Cette sentence fut agréée par les parties, y compris Marguerite elle-même, et le roi admit seulement alors Guillaume de Dampierre à la prestation comme héritier présomptif du comté de Flandre. Chacun disposa du lot qui lui était attribué. Les Dampierre portaient depuis plusieurs années à la guerre et dans les tournois les armes de Flandre, du consentejnent et par la volonté de leur mère. Marguerite, afin de manifester d'une manière plus éclatante son aversion pour les d'Avesnes, ôta les armoiries du Hainaut de son écusson, dès que le comté eût été attribué en héritage au fils aîné de Bouchard, et les remplaça par celles de Guillaume de Dampierre, son second époux. « C'est ainsi, dit avec tristesse un historien du pays, que les anciennes armes du Hainaut^, portées avec gloire depuis tant de siècles, furent tout à fait répudiées par cette femme^. »

Les difficultés actuelles étaient résolues, mais la décision du roi n'avait pu éteindre l'animosité profonde qui régnait dans cette famille. Elle ne tarda pas à éclater de nouveau. Marguerite avait fait hommage à l'empereur Frédéric II pour la Flandre impériale, tandis que le procès de succession était encore pendant à la cour du roi de France. Aussitôt que le Hainaut fut adjugé à Jean d'Avesnes, celui-ci se hâta d'assurer également ses droits en se faisant recevoir homme lige de son suzerain l'évêque de Liège. Il ne s'en tint pas là. Voyant que sa mère montrait plus que jamais en tout et pour tout une scandaleuse préférence pour les Dampierre, et se souciait fort peu de sa propre réputation, pourvu qu'elle arrivât à son but, c'est-à-dire à la perte de ses fils aînés-', il réclama les îles de Zélande et de la Flandre impériale, soutenant que les arbitres n'avaient pu se prononcer à l'égard ' de ces terres, attendu qu'elles ne dépendaient pas du comté de Flandre proprement

(1) Aroh. de Flandre. Rouleau, etc.

(2) Chevronnées d'or et de sable de six pièces.

(3) J. de Guise, xiv, 56. (4) Ibid. 58.

dit. Jean essaya d'attirer dans son parti, d'abord les Gantois, puis les citoyens de Bruges et d'Ypres. Mais sous l'empire de leur aversion invétérée contre les Wallons, ils refusèrent de se soulever et se déclarèrent même énergiquement pour les Dampierre^. Alors Jean d'Avesnes rassembla des hommes d'armes en Allemagne, en Frise, en Hollande, en Zélande, ainsi que dans le Hainaut et le pays de Liège, et se joignit au comte de Hollande, son beaupère, qui refusait le serment de vasselage à Marguerite. Il ravagea le pays de Waes, la terre des Quatre-Métiers, le comté d'Alost, prit les villes de Grammont et de Termonde, et plusieurs forteresses qu'il rasa; puis, de concert avec Guillaume de Hollande, il assiégea par terre et par eau le château de Rupelmonde. La comtesse de Flandre avait dans l'intervalle réuni une armée nombreuse de Français, de Flamands et de troupes mercenaires de diverses nations. Cette armée s'avança au-devant de Jean d'Avesnes. par Ertvelde, Biervliet, Hulst et Hulsterloo. Jean, alors à Termonde, en sortit la nuit, au moment où ses ennemis ne s'y atten'Iaient pas. Il les surprit en désordre et s'empara des digues transformées là en monticules dont il se fit une bonne position après les avoir fortifiées. A l'aube du jour il sortit brusquement des digues, tomba sur les Flamands, en tua bon nombre et força les autres à se réfugier dans les marais et tourbières du voisinage où la chevalerie ne pouvait les attein ire. Trois jours entiers, Jean d'Avesnes attendit dans les digues que l'armée de sa mère vînt l'attaquer; mais elle ne parut pas, car les Flamands s'étaient retirés à Gand, à Bruges et à Ypres et n'étaient plus disposés à se faire battre de nouveau par les Hollandais dans les terrains marécageux auxquels ceux-ci étaient habitués et où ils avaient le pied sûr. Alors Jean d'Avesnes, cédant aux avis de ses conseillers, rentra avec ses troupes dans les états du roi Guillaume, son beau-frère.

La comtesse de Flandre , alarmée de l'attitude menaçante que Jean avait prise, eut recours à l'intervention du roi de France.

(C) J. de G. XV, 02.

Page 1