CHAPITRE XVI
Elle alla le trouver avec ses enfants et se plaignit amèrement de Jean et de ses alliés. Guillaume, Gui et Jean de Dampierre joignirent leurs doléances à celles de leur mère, demandèrent justice contre le sire d'Avesnes, leur frère, et réclamèrent une somme de 60,000 livres pour le dommage que ce dernier avait occasionné par son invasion dans le comté de Flandre. Ils faisaient valoir en outre beaucoup d'autres griefs. Louis IX, toujours prudent ei sage, ne se prononça point sur les prétentions des plaignants. Il jugeait avec raison qu'ils devaient être satisfaits de la belle part attribuée aux Dampierre par la sentence de 1246, et ne voulait pas leur conférer de nouveaux droits '.
A cette époque, le roi de France se préparait à partir pour cette croisade fameuse dans laquelle il déploya tant d'héroïsme et de résignation. Il fut décidé que Guillaume de Dampierre l'accompagnerait. Ce prince prit aussitôt la croix et se trouva ainsi sous la protection de l'Eglise, de sorte qu'il n'était plus permis à personne d'envahir son héritage sans forfaire à la trêve de Dieu et encourir l'anathèrae.
Marguerite, de retour en Flandre, conclut peu de temps après un accord avec Jean d'Avesnes, et la paix fut momentanément rétablie. La comtesse promettait de faire renoncer les Dampierre à la somme de 60,000 livres ; et afin d'assurer l'exécution de cette promesse, elle se reconnaissait ellemême débitrice et caution de ladite somme. Les fiefs du comte de Namur en Hainaut, ceux du seigneur de Luxembourg en Hainaut et dans les Ardennes, étaient laissés aux d'Avesnes ; et les fiefs des mêmes vassaux en Flandre, aux Dampierre^. Jean et Bauduin d'Avesnes, de leur côté, abdiquaient leurs prétentions sur la Flandre impériale et les îles de Zélande, de même que sur les terres tenues en fief du roi d'Angleterre, la châtellenie de Cambrai et un certain droit sur le Cambrésis qu'on appelait droit de gavenne ou de gaule et qui était très-productif^.
(1) Jacques de Guise, xv, 66.
(2) Acte du mois de janvier 1S4S, ap J. de G. xv, 6?,
(3) Aele de même date. — Ibid.
Une nouvelle complication d'intérêts ralluma la discorde que d'ailleurs une inconcevable antipathie entretenait sans cesse au fond des cœurs. GiiiUaume, comte de Hollande, élu roi des Romains, en 1247, avait ratifié l'arrangement de famille dont nous venons de parler. Mais souverain de la Zélande, arrière-fief de la Flandre, il était tenu, selon la loi féodale, à prêter serment de vasselage par procureur à la comtesse et a s'obliger au service de l'arrière-fief. Il voulut s'en affranchir; et Marguerite, de son côté, non moins fière et impérieuse, négligea pendant plus d'un an de faire hommage à Guillaume pour ces mêmes iles de Zélahde et pour la Flandre impériale. Le roi lies Romains s'en irrita et mit la comtesse de Flandre au ban de l'empire. Trois fois elle fut solennellement sommée de comparaître dans l'assemblée de grands feudataires, et trois fois un dédaigneux silence fit voir à l'empereur que la comtesse méprisait ses ordres. Elle avait même, dit-on, traité les envoyé impériaux avec irrévérence'*.
L'empereur alors convoqua une diète dans son camp devant Francfort; et, après avoir exposé ses griefs contre Marguerite, il lui enleva la Flandre impériale pour la donner a Jean d'Avesnes, son beau-frère. Déjà il avait concédé au fils aîné de Bouchard le comté de Namur, confisqué également pour défaut d'hommage sur l'empereur Bauduin II de Constantinople^, et déplus un fief que les comtes de Hollande tenaient du roi d'Ecosse. Ces diverses marques de la faveur impériale avaient singulièrement excité la jalousie de Marguerite et des Dampierre en redoublant leur haine contre les d'Avesnes. La question de légitimité avait été de nouveau soulevée en ces circonstances, et " cette mère sans pudeur, dit un hislorien du Hainaut, ne craignit pas alors, dans sa fureur insensée, de se déshonorer, de se couvrir elle-même de honte pour satisfaire sa haine contre ses enfants et la noire envie qui dévorait son cœur**. » Jean et Bauduin d'Avesnes, lassés de s'entendre
(4) Jacques de Guise, xv, 94
(5) Arch. de FI. Actes du 27 avril, Î24S, 1er cartul. de Hain. pièces 142 et 144 ; 4*' cartul. de Hain. pièce 9.
(6) J. de G. XV, 78.
MARGUERITE DE CONSTANTIN OPLE
sans cesse renier par leur propre mère , s'étaient adressés au roi de France, le suppliant d'ordonner une enquête en forme sur leur naissance. Le roi avait répondu que l'affaire était de la compétence de l'autoriié ecclésiastique, et que c'était au pape à prononcer sur cette question délicate.
Innocent IV se trouvait en ce moment à .Lyon. Les sires d'Avesnes envoyèrent aussitôt vers lui ; et le pontife délégua l'évêque de Châlons et l'abbé du Saint-Sépulcre de Cambrai pour procéder à de minutieuses informations sur les circonstances du mariage de Bouchard avec Marguerite. Dix lémoins pris en Hainaut parmi les personnes qui avaient assisté au mariage et vécu jadis dans l'intimité de Bouchard furent appelés en l'église cathédrale de Soissons et interrogés sous la foi du serment. Ils donnèrent sur Bouchard et sur son union avec la jeune Marguerite de Constantinople les détails qu'on a vus plus haut et que nous avons puisés dans cette enquête, laquelle était restée inconnue jusqu'à ces derniers temps. Il en résulta la preuve que le mariage g,vait été conclu de bonne foi , au moins de la part de Marguerite. Une sentence de l'évêque de Châlons et de l'abbé de Liessies, délégué par l'abbé du Saint-Sépulcre, qui n'avait pu se rendre à Soissons, reconnut la légitimité de Bauduin et de Jean d'Avesnes ' ; et le pape la confirma peu après en menaçant de Ja censure ecclésiastiquequiconque oserait encore inquiéter les d'Avesnes de ce chef^. De plus le pape fit lever l'interdit sur les états de Marguerite par les abbés de Saint-Laurent de Liège et de Lobbes^. La donation de la Flandre impériale à Jean d'Avesnes par l'empereur était le complément de toutes les satisfactions que valait au fils de Bouchard l'antipathie maternelle.
La comtesse de Flandre se voyait donc blessée tout à la fois dans son amour-propre et dans son ambition ; mais elle ressentait en ce temps-là une douleur bien plus cruelle encore, en ce qu'elle l'avait atteinte dans
(1) Archives de Flandre, Acte du 12 octobre 1249. Orig. parch. scellé.
(2) Ibid. Acte du il avril 1250. Orig. parch. scellé.
(3) Klui , Hist. Cru. Hall. etZeel. II, 642 et 646.
S3S plus chères affections. Guillaume de Dampierre, son fils de prédilection et son successeur au comté, était revenu de la croisade, rapportant de nobles cicatrices qu'il avait gagnées à la bataille de Mansourah en guerroyant avec vaillance aux côtés du roi Louis IX. A peine était-il arrivé en Flandre, à la grande joie de sa mère, qu'un haut baron du Hainaut, le sire de Trazégnies, fit publier un tournoi qui se devait donner solennellement en son château, le 6 juin 1251. Une foule de ducs, de comtes, de seigneurs-bannerets et de chevaliers y vinrent de Hainaut, de Hollande, d'Allemagne, de Flandre et de Brabant. Guillaume de Dampierre voulut aussi prendre part à la fête et s'y rendit accompagné d'un brillant cortège.
Au jour fixé pour le tournoi, les chevaliers, armés de toutes pièces et visières baissées, .se pressaient contre la barrière, attendant qu'elle fût ouverte. Guillaume de Dampierre se montrait plus ardent que les autres ; car, en sa qualité de prince souverain, il devait commencer la lutte, et il était impatient de voir se déployer dans la lice ce lion de Flandre qu'il avait ramené des bords lointains du Nil avec honneur et gloire. Lorsque les hérauts donnèrent le signal de la joute, Guillaume et ses barons se précipitèrent avec fureur la lance en arrêt. On se battit à outrance. Les lances brisées, on mit l'épée à la main et l'on frappa d'estoc et de taille. Les adversaires du comte étaient si rudement traités qu'à peine pouvaient-ils lever le bras ; et chacun s'attendait à les voir bientôt crier merci, quand tout à coup une troupe de chevaliers se jeta par derrière sur le comte et sur les Flamands. Ce fut une affreuse mêlée. Chevaux et cavaliers se débattaient au milieu de cette double et traîtreuse agression. Guillaume, blessé à mort sur son destrier, poussa un cri, tourna sur sa selle en étendant les bras, et, roulant sous les pieds des chevaux, fut horriblement écrasé. Le soir, quand le tournoi fut terminé, on retrouva le cadavre du jeune comte de Flandre mutilé, meurtri, couvert de sang et de poussière^.
(4) J. de G, XV, 108.