‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 132 sur 236 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

de la dame de Flandre et nous vous signifions que la veille de la Saint-Martin, à Melin, nous avons tué dix vassaux et trois de leurs domestiques, et blessé au visage leurs femmes ; que, dans la même nuit, nous avons encore égorgé six de ces vassaux à Arbre et trois à Lens, mais sans rien leur prendre de ce qui était à eux. Nous faisons savoir à tous que nous mettrons également à mort les autres hommes de la comtesse et que nous saisirons leurs biens jusqu'à ce que nous ayons obtenu vengeance et satisfaction des lâches et misérables assassins de notre père. Adieu, etc. — De la part de la société des Ronds du Hainaut^ »

Trois jours après cette menaçante déclaration, les Ronds rentrèrent en Hainaut, et, pendant six semaines, se tinrent épars dans les forêts et les lieux écartés, épiant les vassaux et ne faisant merci ni grâce à tous ceux qui tombaient en leur pouvoir. Ils en tuèrent ainsi beaucoup et s'emparèrent d'une grande quantité de bestiaux à eux seuls appartenant ou à leurs familles, tels que bœufs, porcs et moutons, qu'ils conduisaient en la ville de Thuin à travers les bois. S'ils agissaient de la sorte, dit la chronique, c'était moins pour le plaisir de prendre l'avoir d'autrui que pour celui de punir les vassaux dans leurs personnes et dans leurs biens tout à fois, rendant ainsi la vengeance pins complète et plus efficace.

Le nombre des conjurés s'augmentait chaque jour de tous ceux qui, dans le Hainaut, avaient été victimes de la tyrannie des officiers flamands. Leur audace croissait à l'égal de leur force, et, bien que les commissaires de la comtesse se fussent mis en garde contre eux, ils trouvèrent cependant moj'en d'en tuer encore douze d'une seule fois àPapigny, à Acre, à Oudenhove et à Brade. Jean de Ronsoy, gouverneur d'Audenarde, apprenant ce dernier massacre, fit sortir sa garnison pour battre le pays. Le grandbailli du Hainaut envoya de son côté contre les Ronds plusieurs compagnies de gens d'armes. Un jour douze de ces cavaliers traversant une forêt rencontrèrent quelques conjurés qui crièrent aussitôt : « A la mort !

(Ij Jacques de Guise, xv, 128.

à la mort !" Au son de leurs petits cornets, trente de leurs compagnons sortirent è l'instant du taillis armés de flèches et d'épées^; et les écuj'ers se trouvèrent tout à coup environnés d'ennemis qui auraient pu les tuer, mais qui se contentèrent de les faire prisonniers : car ils avaient vu que ces hommes d'armes n'étaient pas Flamands . Comme ils se disposaient à les emmener, un des Ronds leur dit : « De quel pays êtes-vous? » — « Pour la plupart du Hainaut, » répondirent-ils. — " Et que cherchez-vous dans ces bois? »> — « Nous cherchons ces conjurés qui se font appeler les Ronds. » — « Eh bien ! r^ous sommes de ceux-là ! Prenez-nous si bon vous semble. Mais en vérité nous ne comprenons pas comment nous serions honnis des barons, des chevaliers et des bonnes villes du Hainaut, tandis que le pays tout entier devrait nous conforter, nous soutenir et nous aimer. Jamais nous n'avons pris à l'un de nos compatriotes un seul pain, un seul fromage, un seul poulet^ : c'est pour eux au contraire et pour la défense de notre patrie commune que nous exposons tous les jours notre vie en combattant les vassaux de la comtesse de Flandre, ces exécrables tyrans qui ont massacré notre père Gérard et qui ne cessent d'opprimer le pays. Chacun de nous porte dans son cœur l'amour de la patrie, le désir de la voir heureuse; mais si ceux qui la gouvernent nous persécutent au lieu de nous favoriser, nous ne savons ce qui adviendra. Nous sommes trois cents de notre société qui avons juré haine aux vassaux, mais à eux seuls, qu'on le sache bien. Retirez-vous en paix étaliez dire à vos maîtres, non pas au grandbailli, car nous le tuerions s'il tombait en nos mains, mais aux seigneurs du Hainaut, ce que vous venez d'entendre. »

A ces mots, les cavaliers découvrii^ent leurs chefs et, rengainant leurs épées, jurèrent de ne jamais prendre les armes contre les Ronds. Ils firent mieux encore : ils promirent de rapporter aux barons du Hainaut et à tous les gens du pays les sentiments dont les Ronds étaient animés, de manière à concilier à ceux-ci l'afl'ection et

(2) Ibid. 130,

(3) Ibid.

MARGUERITE DE CONSTANTINOPLK.

l'estime de cliacun. Les écuyers partirent et tinrent parole : aussi, dès ce jour-là, il n'y eut plus personne en Hainaut qui ne favorisât en secret les conjurés. Des secours leur arrivaient de toutes parts ; beaucoup de gens s'armaient pour les aller joindre, et les homraesd'armesrefusaientde marcher contre eux. Les Ronds pourchassèrent si vivement les vassaux de la comtesse et exploitèrent si bien depuis la Saint-Martin d'été, que le jour de Saint-Thomas, en décembre, ils en avaient égorgé quatre-vingt-quatre et que tous les autres avaient déguerpi de la contrée. Ces derniers allèrent se présenter devant la comtesse Marguerite, qui, aux fêtes de Noël, tenait cour plénière à Gand : ils se plaignirent violemment desHainuyers, et dirent qu'ils ne voulaient plus retourner dans un pays qui s'était tout à fait prononcé contre eux et où leur existence était sous le coup de mille poignards. Les femmes que naguère les Ronds avaient si affreusement défigurées vinrent en même temps se jeter aux genoux de la princesse, pleurant, se lamentant et criant vengeance. Marguerite, à ce spectacle, devint pâle d'émotion et de colère. Elle eût pris alors contre le Hainaut une décision terrible, s'il avait été en son pouvoir de le faire. Mais une guerre contre la Hollande était imminente, et l'on ne pouvait songer à autre chose. Elle jura, du reste, qu'aussitôt la guerre terminée elle porterait, le fer et la flamme en Hainaut et châtierait rudement cette province rebelle ^ En attendant, les Ronds, fiers de leurs succès, s'étaient retirés en la ville de Thuin, au pays de Liège pour y passer tranquillement l'hiver. Lorsque le grand-bailli du Hainaut l'apprit, il en fit part à la comtesse de Flandre; laquelle lui ordonna d'écrire au prince-évêque de Liège la lettre suivante : « Au très-révérend père en Jésus- Christ et seigneur évêque élu de Liège, le bailli du Hainaut et autres conseillers de la très-illustre dame Marguerite, comtesse de Flandre et de Hainaut, salut et humble recommandation. Comme depuis longues années les évoques de Liège, par suite de certaines conventions amiables, sont tenus

(1) Jacques de Guise, xv, 128.

d'assister au besoin les comtes de Hainaut, lorsqu'ils en sont requis ; nous venons de la part de Marguerite comtesse de Flandre et de Hainaut, vous supplier humblement et vous requérir avec instance de vouloir bien proscrire et bannir de votre diocèse grand nombre de malfaiteurs conjures sous le titre de Ronds, et de faire pendre, décapiter ou rouer selon droit et justice tous ceux qui se trouveront entre vos mains ^. Que votre puissance prospère ainsi que nous le souhaitons ! »

L'évêque répondit en ces termes : « Henri, par la grâce de Dieu, évêque élu de Liège et duc de Bouillon, au bailli du Hainaut et autres conseillers de Marguerite, comtesse de Flandre, salut. Bien que les évêques de Liège, en vertu d'une convention amiable, aient des obligations à remplir à l'égard des comtes de Hainaut, ils ne sont cependant tenus en rien vis-à-vis de Marguerite comtesse de Flandre. Bien plus, c'est un devoir pour eux de lui faire injures, chagrins et dommages', parce qu'elle est depuis longtemps en possession du comté de Hainaut sans en avoir prêté hommage à nous ni à nos prédécesseurs, malgré les avertissements qu'elle a reçus ; et nous devons, au contraire, assister et soutenir en toutes choses Jean d'Avesnes et ses partisans, parce que nous le regardons comme véritable comte du Hainaut, et qu'il s'est fidèlement acquitté de l'hommage qu'il nous devait pour ce comté. Quant à la société dite des Ronds, que vous nous requérez de proscrire ; après avoir fait rechercher et examiner par nos cours le but de cette société et les actes des hommes qui la composent, nous n'avons pas jugé que les Ronds fussent dignes de mort. En conséquence, comme il a été reconnu par nous que leur conduite jusqu'à présent a été bonne et qu'ils ont agi par un sentiment de justice, dans l'intérêt de notre fidèle Jean d'Avesnes, leur seigneur légitime, nous les recevons et continuerons de les recevoir dans notre évêché jusqu'à ce qu'il nous' soit parvenu d'autres informations contre eux. Portez- vous bien, » etc. Marguerite eut à dévorer ce nouvel affront, et

(2) Ibid. 13S.

(3) Ibid. 138.

Page 1