CHAPITRE XVII
les Ronds séjournèrent dans révèché de Liège jusqu'au carême.
A cette époque, la comtesse de Flandre se disposait à faire la guerre au roi des Romains, Guillaume, et à reprendre par les armes les possessions dont ce prince l'avait dépouillée pour en donner l'investiture à Juan d'Avesnos. Gui de Dampierre fils puîné do Marguerite et son successeur au comté de Flandre depuis la mort de l'infortuné Guillaume, Jean de Dampierre, frère de Gui, Thibaut II comte de Bar, Arnoul III comte de Guines avaient rassemblé une armée considérable en Flandre, en France, en Picardie et jusqu'en Poitou; de nombreux vaisseaux s'équipaient dans les ports flamands et l'on préparait une descente dans les îles de Zélande, dont Jean d'Avesnes retirait de puissants secours en hommes et en argent. Marguerite espérait par là enlever à son fils et au Hainaut l'appui qui les soutenait; et sa vengeance eût atteint également l'empereur, car ses projets étaient, une fois maîtresse des iles, d'envahir ensuite le reste de la Hollande et de forcer Guillaume à subir ses lois. Toute sa joie et ses espérances reposaient donc sur la réussite de cette entreprise ^ D'autre part, le roi Guillaume, prévenant les desseins de la comtesse, avait envoyé en Zélande son frère Florent avec de fortes troupes et mandé en toute hâte Jean d'Avesnes son beau-frère. Jean convoqua la chevalerie du Hainaut; et ce fut alors que les Ronds, dont la présence au pays n'était plus nécessaire, s'enrôlèrent au nombre de plus de six cents sous les bannières de Gérard de Jauche et de Nicolas de Rumigny qui les menèrent en Hollande, où ces braves et rudes Hainuyers voulaient continuer à se venger des Flamands en défendant la cause de Jean d'Avesnes^.
Le duc de Brabant, oncle du roi des Romains, aurait désiré que cette querelle pût se terminer par un accommodement. A cet effet, il ménagea une entrevue à Anvers entre les deux partis et l'on y passa trois jours en pourparlers. Pendant ce temps-là, soit malentendu, soit perfidie, les Flamands descendirent en l'ile de Walcheren et, ne
(1) J. de Guise, 142.
(2j Ibid.
doutant pas de la victoire, s'avancèrent dans les moeres et les bancs de sable qui se trouvaient alors autour de West-Kappel, village aujourd'hui englouti par la mer. Mal leur en prit, car Florent de Hollande marcha fièrement à leur rencontre au bruit aigu des cors et des buccines et leur fit éprouver une sanglante défaite le 4 du mois de juillet^. Le carnage fut si grand que quelques historiens font monter le nombre des tués à plus de vingt mille, ce qui est sans doute fort exagéré. Quoi qu'il en soit, les Hollandais et les Zélandais baignaient leurs pieds dans les mares de sang dont la terre était inondée. Là succombèrent pour n'avoir pas voulu se rendre, quelques-uns des plus nobles et des plus braves barons de la Flandre, tels entre autres que Rasse de Gavre et Arnoul de Materen'*; une multitude de gens d'armes périrent noyés dans la mer en voulant rejoindre les vaisseaux, le reste tomba au pouvoir du vainqueur. Parmi ces derniers se trouvaient Gui et Jean de Dampierre ainsi que les comtes de Guines et de Bar, tous les quatre chefs de l'expédition. Le roi Guillaume apprit cette victoire comme il était encore à Anvers. Il s'embarqua aussitôt pour Walcheren, où tous les prisonniers lui furent présentés. Il choisit deux cent trente chevaliers dont il se réserva la rançon ainsi que celle des deux fils de la comtesse de Flandre et des seigneurs de Bar et de Guines, et abandonna le reste à ses barons et aux villes de Hollande. Quant aux soudoyers qui n'avaient pas le moyen de se racheter, il les fit complètement dépouiller et l(^s renvoya en Flandre. Ces pauvres gens, honteux de se voir nus, s'avisèrent de s'entourer de tiges de pois verts qu'ils arrachèrent dans les champs, et regagnèrent ainsi leurs foyers^. C'est de là que vient le vieux dicton français :
L'an mil deux cent cinquante-trois.
Firent Flamands brayes de pois.
La comtesse de Flandre fut saisie d'une
(3) Ibid. 144.
(4) Chr. rnsc. de Jean de Thiclrode cité par M. Warnkœnig. Hisl. de la Fl. i, 402.
(5) Jacques de Guise, xv, 140.
MARGUERITE DK CONSTANTIN'OPLE.
profonde douleur en apprenant la défaite de son armée et la captivité de ses deux fils. « Hélas! s'ècria-t-elle, m;illieureuse que je suis! p,)uri|Uoi donc suis-Je venueau monde? pour voir la ruine déplorablu de mes plus ch. rs enfants ! J'ai su[iporté la mort de mon licn-ainié Guillaume, et aujourd'hui mes tristes yeux sont obligés de voir ses frères jetés en pi'ison par leurs ennemis. Mes autres enfants ont pris les armes coîitre moi et cherchent à déchirer le sein qui les a nourris. De tout cHé je n'aperçois que malheurs. Que devenir, que faire, ô mon Dieu'? " Et elle versait d'abondantes larmes. L'épouse de Gui de Dampierre, Mathilde de Béthune, était aussi plongée dans une grande tristesse et mêlait ses pleurs à ceux de ses enfants dont l'ainé, Robert, avait alors un peu plus de douze ans. Quand les premiers moments de cette trop juste affliction furent passés, les conseillers de la comtesse lui dirent qu'il conviendrait qu'elle dépêchât un messager au roi des Romains, afin de savoir comment se perlaient ses fils et les seigneurs qui partageaient leur captivité. Le messager trouva les princes en bonne santé à l'exception de Oui de Dampierre, dont le talon droit avait été coupé au combat de West-Kappel, et qui était menacé de rester boiteux durant toute sa vie^.
Quelques mois se passèrent , au bout desquels Marguerite résolut de tenter la délivrance de ses fils. En conséquence, elle envoya en Hollande, vers l'empereur, les évêques de Térouane et de Tournai et le doj'en de Saint-Donat de Bruges, afin de traiter du rachat des princes. Lorsque Guillaume apprit l'arrivée des députés flamands, il ne voulut point les recevoir; et il partit même aussitôt pour Worms. Les envoyés do la comtesse le suivirent en cette ville; mais pour la seconde fois l'empereur refusa de les voir et d'entendre leurs propositions. Les prélats cependant ne se rebutèrent point, et firent de si pressantes instances que, lassé de leurs inij ortunités, l'empereur consentit enfin, après six jours d'attente, à leur accorder une audience. Ils exposèrent leur requête le plus humblement qu'ils purent.
: Guise, XV, 1 IS.
Ibal
L'empereur les écouta sans proférer une parole; et, quand ils furent retirés, le chancelier vint leur dire : « Seigneurs, le roi des Romains, mon maître et le vôtre, a entendu vos propositions. Dans trois jours vous saurez ce que la sacrée majesté a décidé dans sa sagesse. » Les trois jours écoulés, les députés furent admis en présence du chancelier, aux côtés duquel étaient assis les évêques de Spire et de Maj'ence.
Le chancelier prit alors la parole et leur dit ; « Trcsrévérends pères, trois jours se sont passés depuis que notre très-glorieux et très-victorieux empereur, toujours auguste, a promis de répondre à vos propositions. Voici en peu de mots cette répoijse : Marguerite, votre dame, est notée sur les registres du conseil impérial comme contumace, infidèle et rebelle au souverain de même qu'aux princes et prélats du sacré consistoire de l'empire. Jusqu'à ce qu'elle ait donné satisfaction il ne sera point fait d'autre réponse. L'empereur exige cette satisfaction de Marguerite parce qu'elle a publiquement trahi sa foi quand, après une honteuse et juste confusion, ayant obtenu et juré entre les mains du duc de Brabant et de trois autres ducs une trêve de trois jours, au sortir même du conseil oix la trêve avait été signée, elle ordonna à ses capitaines de s'emparer de l'ile de Walcheren tandis que l'empereur et ses barons occupés d'autres afi'aires ne pouvaient opposer que l'assistance divine à cette perfide agression. Enfin pour conclure, retenez bien cette règle du droit : A celui qui sa foi brise, foi ne se doit garder^. »
Ces paroles sévères, rapportées textuellement à la comtesse, excitèrent chez elle une vive colère, et elle se serait portée aux plus extravagantes résolutions si les gens de son conseil ne l'avaient apaisée. Ils l'engagèrent à invoquer la médiation du roi de France ; et Louis IX, par amour pour la paix, consentit à l'accorder. Ce fut donc de la part de ce monarque et des villes de Flandre que les mêmes prélats se rendirent en Allemagne quatre mois après leur première ambassade. L'empereur était à Francfort; ils
(3^) llji.t. 151.