‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 134 sur 236 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

allèrent l'y trouver; et lors(iiron sut qu'ils venaient de la part du roi de France et des villes de Flandre, ils furent accueillis avec honneur par l'archevêque de Cologne, l'évêque de Spire et les ducs de Saxe et de Gueldre. Le lendemain, après la messe, on les présenta à l'empereur, qui cette fois leur fit bon accueil, les écouta plus favorablement et promit de faire connaître sa décision sous trois jours. Le délai expiré, l'archevêque de Cologne la leur transmit. Elle était fort dure. L'empereur voulait d'abord que la comtesse Marguerite confessât solennellement avoir outragé la majesté du trône impérial et les lois de l'empire. Il demandait que toute la Flandre, avec Jean et Gui de Dampierre, mais sans l'intervention de la comtesse, reconnût par chartes authentiques que l'ile de Walcheren était pour toujours un fief du comté de Hollande. Les décisions et décrets rendus par le conseil du saint empire en la cour impériale de Worms, au sujet des terres appartenant à l'empereur, entre la Flandre et le Hainaut, devaient être ratifiés par les deux frères, et par tout le pays de Flandre. Gui et Jean approuveraient en présence du roi de France, par lettres solennelles revêtues de leurs sceaux, la sentence d'accommodement rendue entre Jean et Bauduin d'Avesnes, d'une part, et leurs frères du second lit d'autre part. Enfin, pour prix de la rançon des deux princes seulement, l'empereur exigeait une somme de 200,000 florins de bon poids. Lorsque toutes ces conditions auraient été remplies, l'empereur s'engageait à rendre Gui et Jean de Dampierre sains et saufs et à les mettre en liberté dans tel port de la Hollande qu'ils choisiraient eux-mêmes.

Le dépit de Marguerite ne connut plus de bornes lorsqu'on lui rapporta les exigences du roi des Romains, si offensantes pour son amour-propre et si onéreuses pour son trésor : " Voyez, disait-elle à son conseil assemblé, voyez comme ce Hollandais cherche en toutes choses à m'humilier? J'aimerais mieux mourir de la mort la plus honteuse, plutôt que de me soumettre à ses lois ; et, pour opposer un obstacle invincible à ce qu'il demande, je veux que Gui, mon fils aîné, tout prisonnier qu'il est, soit dô"S à

présent proclamé comte de Flandre. Ainsi donc, je lui abandonne ici, devant vous, à perpétuité, pour lui et ses héritiers tous mes droits sur le comté de Flandre. S'il meurt avant son retour en Flandre, eh bien ! le comté appartiendra au jeune Robert son fils aine. En conséquence, je vous requiers de défendre de tout votre pouvoir et jusqu'à la fin les droits de votre seigneur contre ses frères Jean et Bauduin d'Avesnes et contre cet infâme Guillaume comte de Hollande'. » Ce n'était encore là qu'un semblant de vengeance. Mais la comtesse avait conçu dans sa colère un projet dont l'accomplissement devait ruiner les d'Avesnes et réduire tous ses ennemis à l'impuissance. Elle prit à part ses conseillers intimes et leur dit : « Seigneurs, vous connaissez ma résolution à l'égard du comté de Flandre ; j'en ai formé une autre quant au Hainaut, et ce dessein est bien arrêté chez moi. Je vais aller trouver le roi de France , mon cousin, et lui ferai don à perpétuité du comté de Hainaut et de ses dépendances à condition qu'il fera mettre en liberté Gui, comte de Flandre, votre sire, ainsi que Jean, son frère, et qu'il nous vengera de Guillaume et de mes enfants rebelles. Nos ennemis verront alors à quoi leur aura servi la révolte^. « Peu de jours après cette déclaration, Marguerite s'achemina en effet vers Paris. A la nouvelle de son arrivée, le roi, qui craignait d'être encore entremis dans les affaires de cette princesse, partit pour Saint-Germainen-Laye. Marguerite l'y suivit, et resta pendant trois jours dans le palais sans pouvoir obtenir une audience. A la fin, Louis IX, fatigué de ses instances, consentit à la recevoir ; et elle commença par exposer longuement ses doléances. Le monarque savait quelles étaient les prétentions du roi des Romains, car en revenant d'Allemagne l'ambassade les lui avait rapportées. Il dit à la comtesse qu'à la place de l'empereur il eût peut-être fait comme lui; que ses demandes n'étaient pas déraisonnables, que d'aiJleurs c'était au vaincu à subir la loi du vainqueur^. La fierté de Marguerite recevait là un rude échec; mais cette princesse ne se déconte-

(1) J. de G. XV, 160.

(2) Ibid.

MARGUERITE DE CONSTANTINOPLE

nança point, car elle n'avait pas encore employé l'argument sur lequel elle comptait le plus pour se concilier la faveur du roi : savoir l'abandon du Hainaut à la couronne de France. Le vertueux Louis IX ne put entendre sans indignation une vassale renoncer à l'héritage paternel pour satisfaire ses passions haineuses, une mère dépouiller ses fils et renier ainsi les droits sacrés du sang : « Les d'Avesnes sont aussi bien vos enfants que les Dampierre, lui dit le roi : nous les avons déclarés héritiers du comté de Hainaut après leur mort. A Dieu ne plaise que nous prenions jamais l'héritage d'autrui !» Et il traita la comtesse fort sévèrement, lui faisant voir tout ce que sa conduite avait d'inique et de mauvais; il termina en déclarant qu'il ne voulait plus entendre parler de cette affaire ^

Ainsi repoussée par le roi, Marguerite ne se tint pas pour battue. Quand le roi fut parti pour la croisade, elle se rendit auprès de la régente, Blanche de Castille, mère du monarque ; et, se jetant à ses pieds, elle lui dépeignit sous de sombres couleurs tous les maux que ses enfants du premier lit lui faisaient depuis longues années, et réclama en pleurant son assistance : « Chère dame, lui dit-elle, vous devez savoir que je suis cousine germaine au roi votre fils. » — « Dame, dit la reine, allez trouver le comte d'Anjou, auquel vous êtes alliée , et requérez-le de ma part qu'il mette provision et conseil en vos affaires^. » La comtesse s'adressa donc au frère du monarque, Charles comte d'Anjou. Elle lui offrit également la terre de Hainaut à condition qu'il ferait la guerre au roi des Romains afin d'en obtenir la délivrance des Dampierre. Le prince ne voulut pas accepter un don que le roi son frère venait de répudier ; mais il proposa à la comtesse de lui engager le Hainaut pour tout le temps qu'elle avait à vivre seulement, car après elle cette province devait selon droit et justice revenir aux d'Avesnes. Marguerite, voyant qu'elle ne parviendrait jamais à dépouiller tout à fait

(1) Jacques dfi Guise, xv. J62.

(2) Chron. de Fl. msc. de la Bibl. Imp. n° S380, fkJl. ini«»vt v°.

ses enfants du premier lit, consentit à cette proposition. La régente et son conseil n'y mirent plus d'obstacle ; el, en effet, ils ne pouvaient empêcher la comtesse de céder son usufruit : ils espéraient d'ailleurs empêcher par là cette femme intrigante et obstinée de faire quelque nouveau coup de tête^

Charles d'Anjou avait mis pour condition que la comtesse de Flandre et de Hainaut lui rembourserait les frais de son expédition, en lui engageant le comté de Hainaut de la manière que nous avons dit. En effet, Marguerite lui en passa un acte de donation au mois d'octobre 1253 et emprunta de fortes sommes à plusieurs banquiers d'Arras pour faire face aux premières dépenses de l'expédition*. Elle notifia ensuite la charte d'aliénation à l'évêque de Liège comme suzerain du Hainaut; mais ce prélat, par jugement de sa cour à Malines, déclara, le 17 février 1254, que Jean d'Avesnes était le vrai comte de Hainaut, et que les hommes du fief et vassaux du comté devaient rendre hommage à lui seuP.

Au moment où s'était conclu l'arrangement entre la comtesse et Charles d'Anjou il y avait à la cour de France plusieurs princes du sang royal ou autres, tels que les comtes d'Alençon, de Bourbon, d'Etampes, de Savoie, de Champagne, d'Auxerre, d'Artois, de Soissons, de Braine et de Dammartin, Charles d'Anjou les associa à l'expédition qu'il préparait contre l'empereur Guillaume et Jean d'Avesnes. Les ducs de Lorraine et de Bourgogne joignirent aussi leurs bannières à celle du comte d'Anjou; enfin quantité de seigneurs français, bourguignons, lorrains, poitevins et normands fournirent encore un nombreux contingent : de sorte qu'en peu de temps Charles se trouva en tête d'une formidable armée qui se tint rassemblée autour de Compiègne sous les yeux satisfaits de la comtesse de Flandre.

Des hérauts d'armes furent dépêchés en Allemagne par Charles d'Anjou et Mar-

(3) J. dfi Guise, XV. 164.

(4) Arnh. dft Fl. à Lille. Actex du mois d'octobre 1259,

(5) Arch. de Fl. iw cartul. de Hain. pièce 5,

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