‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 136 sur 236 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

assiégés. Le plan d'attaque fut alors changé. Les ennemis se portèrent vers la porte Cardon, dont ils parvinrent à escalader les murailles à l'aide de cordes et d'échelles. C'était à l'heure du dîner. Les bourgeois, à la nouvelle de cette irruption, sortirent en foule de leurs logis et, se précipitant sur les assiégeants, les refoulèrent à la brèche et après un combat acharné restèrent maîtres du terrain. Le lendemain, Marguerite et Charles, qui désespéraient d'emporter la ville, offrirent de négocier. Ils firent donc proposer au prévôt, aux échevins et aux principaux bourgeois de se rendre à la maison des Lépreux, hors de la porte de Mons, afin qu'on pût entrer en voie d'arrangement ; mais les Valenciennois, fiers de leurs succès, refusèrent d'accéder à cette demande, en disant qu'ils ne considéraient plus Marguerite comme leur dame et maîtresse, mais comme une ennemie'. La princesse écrivit de nouveau le jour suivant que, si les gens de Valenciennes voulaient lui donner des otages, elle viendrait elle-même dans la ville pour traiter avec les magistrats.

Cette proposition fut agréée ; et quand la comtesse de Flandre et de Hainaut entra dans Valenciennes, les bourgeois ne s'avancèrent point à sa rencontre, ainsi que le veut la coutume : seulement les magistrats l'attendaient à la porte des halles, n'ayant pas daigné aller plus loin^. « Nous ne saurions comprendre, dit Marguerite en s'approchant d'eux, pour quelles raisons, vous qui avez charge de faire. exécuter notre justice en notre ville de Valenciennes, vous vous tenez en rébellion contre nous, votre souveraine I Eh quoi, vous nous fermez ces portes qui sont les nôtres ; vous tuez nos gens, vous nous causez mille maux et dommages ; et tandis que le Hainaut tout entier reconnaît notre autorité, que ses bonnes villes, ses prévôtés, ses châteaux nous reçoivent en tout honneur et révérence, nous ne trouvons de rebelles que vous et le sire d'Enghien. Ceci nous parait fort étrange^. "

Maître Eloi Minave, prévôt de la ville, lui adressa en présence de tous les bourgeois assemblés, cette réponse remarquable qu'on

(1) .7, -le G. XV, 180.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

serait en droit de révoquer en doute si elle n'était rapportée par un contemporain : « Madame, vous dites que vous veniez dans votre ville de Valenciennes et que nous vous avons fermé vos portes ; vous ajoutez que vous êtes notre comtesse et souveraine légitime; que nous vous avons tué vos gens et causé mille dommages ; finalement vous prétendez que tout leHainauts'est soumis à vous de bonne volonté. Je répondrai d'abord que, ni la cité de Valenciennes, ni ses portes, ni ses remparts ne sont votre propriété. Nous reconnaissons bien être tenus de payer annuellement à notre comte une certaine somme d'argent moyennant laquelle il est obligé par serment de protéger et défendre notre ville ; mais, cette convention remplie, personne ne peut rien exiger de plus : vous l'avez juré vous-même sur les saints évangiles de Dieu. Quant à votre seconde prétention, celle d'être notre comtesse et la souveraine naturelle du Hainaut, nous la reconnaîtrions juste, s'il était vrai que les tyrans méritent le nom de légitimes souverains : mais les clercs et les hommes lettrés nous ont appris qu'il y a beaucoup de différence entre le légitime seigneur d'un pays et celui qui le tyrannise*. Madame, nous avons rencontré chez vous tout ce qui constitue la tyrannie et c'est pour cela que la ville de Valenciennes vous a fermé ses portes ; c'est pour cela que nous avons mis et mettrons à mort vos gens, qui sont à nos yeux les instruments de l'oppression. D'ailleurs nous ne les avons pas attaqués et il est permis de repousser la force par la force. Ils ne seraient pas morts de notre main s'ils avaient eu la prudence de rester en France. Vous dites enfin que le pays tout entier vous a reçue avec joie ; chaque bonne ville ayant ses coutumes et libertés, ce n'est pas à nous à suivre l'exemple des autres, mais à le leur donner, et puis si les autres ont mal fait nous n'entendons pas les imiter. Sachez que nous ne craignons ni vous, ni votre Charles d'Anjou. Suffisamment pourvus de tout ce qu'il faut pour soutenir un siège, nous sommes résolus de mourir jusqu'au dernier plutôt que de laisser violer nos droits^. » Quand

(4) Ibid. 182.

(5) Ibid.

MARGUERITE DE CONSTANTINOPLE

le prévôt eut cessé de parler, il se tourna vers les assistants pour leur demander s'ils approuvaient son discours. « Bien dit, bien dit! crièrent les bourgeois. » « Madame, voici le moment de traiter, poursuivit Eloi Minave ; faites connaître vos propositions devant toute l'assistance. » La comtesse voulait alors entrer dans la halle pour s'expliquer. « Jamais ! fit le piévôt en l'arrêtant. Cette affaire ne sera traitée qu'en présence du peuple^. »

La princesse pouvait à peine maîtriser sa colère. Ce n'était plus une souveraine visà-vis de ses sujets, mais une vassale, pour ainsi dire, que de fiers et nobles bourgeois gourmandaient et à laquelle ils imposaient outrageusement leur bon plaisir. Elle eut assez d'empire sur elle-même pour dompter son indignation et se soumettre à la nécessité. Elle n'essaya même pas de répliquer au prévôt : elle avait auprès d'elle un prolocuteur parisien qu'elle chargea de plaider sa cause. Il développa plusieurs arguments dont le principal était que la comtesse, comme héritière et descendante directe des seigneurs du Hainaut, pouvait céder à son gré les droits qu'elle avait sur celte terre. " Or, ajoutait l'orateur, madame Marguerite, comtesse de Flandre et de Hainaut, a fait solennellement donation du comté à son cousin Charles d'Anjou : en conséquence elle requiert que vous apposiez à cette charte les sceaux de la ville de Valenciennes. » Maître Eloi Minave prit l'avis de ses concitoyens et répondit que cette prétention ne pouvait être accueillie, attendu que la ville et cité de Valenciennes avait naguère reconnu par acte authentique et à la sollicitation de Marguerite elle-même, les droits de Jean d'Avesnes sur le Hainaut. « Jean d'Avesnes est notre sire, ajouta le prévôt ; le déshériter serait chose injuste et damna.ble : tous les bourgeois, manants et habitants de Valenciennes aimeraient mieux mourir que de prêter les mains à une semblable iniquité^. . . Cependant, poursuivit-il, si Charles d'Anjou ne demandait le Hainaut que pour en jouir durant la vie de madame Marguerite, nous y pourrions réfléchir et vous donner réponse

(1) J. (le Guise, xv, 184.

(2) Ibid.

sous trois jours. » — Les bourgeois de Valenciennes ne voulaient en définitive, comme saint Louis, que sauvegarder les droits de Jean d'Avesnes.

Malgré tout son désir de ruiner son fils au profit d'un étranger, Marguerite fut contrainte de rester dans les limites de la justice où ses sujets, à leur tour, la forçaient de rentrer en la rappelant ainsi à ses devoirs de mère et de souveraine. Au bout de trois jours, la comtesse et Charles d'Anjou demandèrent la permission de venir en ville avec quelques chevaliers, ce qui leur fut octroyé ; et l'on conclut un traité en vertu duquel la ville de Valenciennes ratifiait la cession faite par Marguerite des droits qu'elle avait sur le Hainaut, pendant sa vie seulement. La réception du nouveau comte fut fixée au lendemain. Les habitants se rassemblèrent tous en armes par quartiers et par confréries, avec leurs bannières et enseignes. Ils élurent cent bourgeois des plus notables qui devaient accompagner le prévôt, les jurés et la comtesse Marguerite, laquelle était restée dans Valenciennes nonobstant le mauvais accueil de maître Eloi Minave.

A l'heure indiquée et au son de toutes les cloches des églises et monastères, les magistrats et bourgeois, précédant la comtesse, s'avancèrent vers la porte de Mons, tête nue, sans armes et tenant en main des bouquets de fleurs et des branches d'arbre. Le cortège sortit de la ville et se rendit à la maison des Lépreux. On y trouva Charles d'Anjou avec cent chevaliers qui, marchant également désarmés, le chef découvert, des guirlandes et rameaux entre leurs mains, s'en vinrent à la porte de Mons qu'on leur ouvrit. Quand cette procession fut rentrée à Valenciennes, on referma les portes et tout le monde alla se réunir devant les halles. Là, on fit lecture des chartes contenant les conditions auxquelles les magistrats et la bourgeoisie consentaient à reconnaître Charles d'Anjou pour seigneur. Le prince s'y soumit et on le mena à l'église du monastère de Saint-Jean, où les comtes du Hainaut avaient coutume de faire serment et d'être proclamés. Charles fut, selon l'usage, reçu à la porte de l'église par les religieux ; il baisa la croix que lui présenta l'abbé, entra dans l'église et jura

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