CHAPITRE XVII
sur les évangiles et les reliques des saints d'être bon et loyal suzerain, de maintenir les privilèges et franchises de la ville de Valenciennes, de garantir et protéger les bourgeois, manants et habitants en leurs corps et biens. Le prévôt et les jurés, aprè.' avoir reçu ce serment, prêtèrent le leur, et Charles d'Anjou les dépouilla de leurs charges pour les leur rendre aussitôt comme seigneur et comte ^
Charles d'Anjou passa huit jours à Valenciennes. Pour consacrer son élection et perpétuer la mémoire de son gouvernement, qui devait être d'ailleurs de bien courte durée, il confirma les privilèges et libertés des bonnes villes et des principales églises du Hainaut. Marguerite lui ayant recommandé spécialement l'église de l'abbaje de Saint- Jean à Valenciennes, où elle et sa sœur avaient été baptisées, Charles augmenta les privilèges de cette abbaye. Le prince agissait en tout et pour tout sous l'influence de Marguerite. La comtesse, en conseillant la clémence et la libéralité, espérait peut-être faire oublier ce que sa conduite avait eu d'odieux envers cette patrie qu'elle venait de répudier et où elle n'avait pas craint de porter elle-même le fer et la flamme sous l'escorte d'un étranger. Du reste, il fallait bien maintenant se montrer humble et bienveillant, puisqu'on en était réduit à subir les volontés d'une bourgeoisie qui comprenait sa puissance et savait en user.
Cependant, l'empereur Guillaume et Jean d'Avesnes, pour répondre au défi qui leur avait été porté, s'étaient rendus dans la plaine d'Assche avec une nombreuse armée. Après y avoir attendu Charles d'Anjou l'espace de trois jours au delà du terme fixé, ils avaient levé leur camp et s'étaient dirigés vers le Hainaut. Jean d'Avesnes, à la tête d'un détachement, marcha sur Binche, le reprit et s'étant de là porté vers Mons il s'en rendit maître également. En même temps l'empereur en personne s'approchait de Valenciennes, en côtoyant l'Escaut avec le gros de son armée. Charles d'Anjou n'avait plus avec lui que six mille hommes d'armes; il savait ne pouvoir pas compter sur l'amitié
(1) J. 'le Guise, xv, 188,
des bourgeois et du peuple. Il crut prudent d'abandonner Valenciennes et de se retirer à l'approche de l'ennemi, qui bientôt entra dans Valenciennes. Charles s'était retranché aux environs de Douai, dans un poste où il eût été dangereux de l'aller trouver.. Le comte de Vendôma lui avait en outre amené des renforts, et il put de nouveau prendre une attitude hostile. Ce fut dans ces circonstances qu'Enguorrand de Coucy, le comte de Blois, celui de Saint-Pol, tous trois parents et alliés des d'Avesnes, ménagèrent une trêve qui fut acceptée des deux partis, mais qui déplut beaucoup à Marguerite, parce qu'elle voyait de nouveau ses projets de vengeance s'évanouir et le Hainaut échapper de ses mains.
L'empereur, après avoir assuré la possession de cette province à son beau-frère, se hâta de gagner la Hollande, que les Frisons révoltés venaient d'envahir. De son côté Charles d'Anjou se rendit à Paris, où le roi Louis IX, après une croisade que son héroïsme et ses malheurs ont rendue célèbre, venait d'arriver récemment. Le sage monarque avait appris avec douleur que les déplorables dissensions, qu'il avait jadis cherché à concilier, se continuaient avec une animosité croissante. La légitimité des d'Avesnes, toujours contestée par Marguerite et les Dampierre, en formait le motif apparent; et la papauté avait même encore été obligée d'intervenir dans ces scandaleux différends. Les hostilités sans cesse renouvelées entre ces deux partis, la captivité des Dampierre et l'obstination de l'empereur à les retenir en Allemagne formaient aussi de nombreux aliments aux haines publiques et privées. Le roi, désireux plus que personne de ramener l'union et la concorde, vint à Gand au mois de novembre de l'année 1255 pour y conférer avec l'empereur. Mais celuici était forcément retenu en Hollande, ou les Frisons lui faisaient une guerre sérieuse. Saint Louis fut obligé de retourner à Paris sans avoir rien conclu; et il désespérait de pouvoir jamais accorder une famille depuis si longtemps divisée, quand un événement, en dehors de toutes les prévisions humaines, vint hâter le moment de cette pacification. Le roi Guillaume, résolu de livrer bataille
MARGUERITE DE CONSTANTINOPI.E.
aux Frisons, s'était avancé d'Alkmaar sur Hoogwoude. On était au fort de l'hiver, et l'armée impériale avait fait la plus grande partie de cette marche sur la glace. Les Frisons auraient voulu l'attirer dans une embuscade ; ils allèrent en conséquence harceler l'empereur jusqu'auprès de sa tente. Guillaume perdit patience, fondit sur les Frisons, qu'il mit en déroute, et les poursuivit avec tant d'impétuosité qu'il se trouva jngagé dans un marais couvert de roseaux. En un certain endroit de ce marais la glace se rompit sous les pieds de son cheval,- qui s'abattit. Une troupe de paysans se jetèrent sur lui et le massacrèrent inhumainement sans se douter que ce fût l'empereur. Guillaume n'avait alors que vingt-huit ans. Cette catastrophe, en enlevant à Jean d'Avesnes son plus solide appui, lui fit perdre l'espoir de résister à ses ennemis. En effet, l'empire allait être encore partagé en factions, ainsi que la chose arrivait à chaque changement de règne ; et il était bien à croire que le nouveau César n'épouserait pas la cause des d'Avesnes avec autant d'ardeur que le prince défunt. Jean et son frère Bauduin songèrent alors à se rapprocher de leur mère. Le duc Henri de Brabant se porta comme médiateur ; et Marguerite consentit à écouter enfin des propositions d'arrangement, dont le résultat, en définitive, devait produire ce qu'elle désirait le plus, la délivrance de ses fils.
Elle pardonna donc aux d'Avesnes tous les griefs qu'elle nourrissait contre eux. Les seigneurs du parti de ces princes rentrèrent aussi en grâce; mais elle se montra sévère à l'égard du sire d'Enghien, qui avait si puissamment contribué a faire manquer l'expédition de Hainaut. Pour obtenir les f iveurs de la comtesse et venir à sa cour, Watier d'Enghien dut fonder à perpétuité une rente annuelle de quarante muids de blé et de douze cents livres de lard à distribuer chaque semaine aux villages qui avaient le plus soufl'ert pendant la guerre ; il leur devait octroyer en outre un tonneau de harengs salés tous les vendredis de carême. Les endroits auxquels il devait faire ces donations furent, par ordre de Marguerite, marqués par des croix de pierre qui subsistaient encore à la fin du siècle dernier. Jean d'Avesnes
compensa la forte amende imposée au sire «l'Engliien en lui donnant les villages de Hoves, de Castres et de Vollezelle.
La paix ne se fit pas sans difficultés; tant d'intérêts ayant é(é froissés au milieu d'un confiit qui durait depuis plus de dix ans! D'abord, par acte du 25 -septembre 1256, Charles d'Anjou, à la prière du roi son frère, remit à la comtesse de Flandre le don qu'elle lui avait fait du Hainaut, et promit, pour lui et pour ses descendants, de n'y jamais rien prétendre'., moyennant une forte somme d'argent payée en partie par les villes de Flandre. Le mois suivant, on conclut à Bruxelles un traité avec Florent de Hollande, tuteur de son neveu Florent fils du roi Guillaume. Ce traité était relatif à la Zélande, cause première des hostilités avec l'empire. Les relations politiques et commerciales entre la Flandre et ce pays furent rétablies sur leur ancien pied, et l'on décida que le régent épouserîiit Béatrix fille ainée de Gui de Dampierre. Si cette union ne produisait pas d'enfants, le jeune Florent devait épouser la sœur cadette de Béatrix. Enfin, à défaut de rejeton de cet hymen, Mathilde, fille du roi des Romains, serait donnée à l'un des fils du comte Gui. La portion de la Zélande, qui faisait partie du domaine des comtes de Flandre, était, dans tous les cas, la dot désignée deé futurs époux.
C'est à dater de cette époque que la Zélande, réunie jadis à la Flandre par Bauduin de Lille, en fut détachée et forma une souveraineté à part, dont Florent, fils du roi Guillaume, fut le premier comte par son mariage avec Béatrix de Dampierre. L'on stipula de plus une multitude de points et articles depuis longtemps en litige, et sur lesquels le régent voulait être apaisé avant de traiter de la délivrance des fils de Marguerite. Enfin la décision arbitrale de 1246, qui adjugeait la Flandre aux Dampierre et le Hainaut aux d'Avesnes, fut de nouveau solennellement jurée devant le roi de France. Les principales villes de Flandre se rendirent, par leurs députés, caution de ce traité en faveur de leur souverain et du comte Gui. Les villes du Hainaut inter-
(1) Archives delà ville de Lille. Orig. scellé.