CHAPITRE r
partit sans défiance avec un petit nombre de serviteurs. Comme il cheminait sur la route de Reims, le 17 juin de l'an 900, à la sixièmo heure du jour, Winemar, aidé de quelques affidés bien armés, se précipite sur lui et le perce de sept coups de lance'. Plusieurs personnes de la suite de l'archevêque, moins occupées de leur propre danger qu'éperdues de la mort du prélat, se prosternent sur le cadavre , et l'embrassent avec transport. Elles sont également massacrées sans pitié^.
La nouvelle de ce forfait se répandit bientôt dans les provinces du royaume, ety excita une juste exécration.
Le 6 juillet, dix-huit jours après l'assassinat de Foulques, on lui donna pour successeur Hervé, homme jeune encore, mais de grande noblesse et tiré de la cour comme le malheureux archevêque qu'il remplaçait. A cette ordination se trouvèrent Gui, archevêque de Rouen, Riculfe, évèque de Soissons, Hetelon de Noyon, Dodilon de Cambrai, Hériman de Térouane , Otger d'Amiens , Honoré de Beauvais, Marcion de Chàlons, Otfridde Senlis, Ingelram deMeaux. La cérémonie eut lieu dans l'église de Notre-Dame de Reims ; on y prononça la sentence d'excommunication contre Winemar, Evrard et Rotfeld, vassaux du comte Bauduin, lesquels avaient concouru à l'exécution du meurtre, et contre leurs complices en général.
" Qu'ils soient maudits dans la cité, dit la formule, et maudits dans le champ ; maudit le fruit de leurs entrailles, maudit le fruit de leurs terres avec leurs Iroupeaux de bœufs, et leurs troupeaux de brebis ; qu'ils soient maudits quand ils entrent et quand ils sortent, maudits à la maison, maudits dehors. Que leurs intestins tombent en pourriture ; qu'aucun chrétien ne leur dise pas même bonjour; qu'ils reçoivent la sépulture de l'âne et gissent sur le fumier à la face du monde^ ! »
Les paroles de l'excommunication furent proférées parles douze évèques, qui, ensuite, jetèrent les lampes qu'ils tenaient en leurs mains, les éteignirent en signe de deuil ei
(1) Rich. hist. ap. Pertz. 574.
(2) Flodoardi hisl. loco cit.
(3) Conc. gêner., ix, 481.
Chart. SUhiensc, 13."
d'exécration, et l'on chantait dans toutes les églises en l'honneur de Foulques des hymnes où l'on dépeignait Winemar comme un homme voué de son vivant à l'éternelle damnation*.
Le roi fut plongé dans une profonde douleur par la mort du prélat, et du fidèle conseiller auquel il devait la couronne. L'affliction des évoques et du clergé n'était pas moins grande^. Quant à Winemar, il s'excusa disant que, s'il avait commis le meurtre, c'était pour ne pas manquer à la fidélité qu'il devait à son seigneur^. Néanmoins le bras séculier n'atteignit ni lui, ni ses complices. Ils étaient sous la sauvegarde d'un prince plus à craindre que le roi luimême.
Quoi qu'il en soit, le doigt de Dieu, s'il faut en croire un contemporain, ne tarda pas à s'appesantir sur l'assassin ; car il mourut d'une affreuse maladie doht les circonstances nous ont été scrupuleusement rapportées. Ici l'horreur du crime parait avoir influé sur' l'imagination de l'écrivain : « Winemar, ditil, fut bientôt frappé par le Seigneur d'une incurable hydropisie. Son ventre se gonfla. Un feu lent parcourut son corps extérieurement : à l'intérieur il était consumé par un cruel incendie. Une immense tumeur envahit ses pieds... Les cuisses étaient enflées et transparentes. Il devint pour tous un objet d'horreur, à tel point que ses amis et serviteurs ne l'approchèrent plus, repoussés qu'ils furent par la fétidité qui s'exhalait de son corps : les médecins eux-mêmes ne voulurent plus l'aborder pour le soigner. Abandonné de chacun, privé de tous les secours dé l'Eglise, dévoré en partie par les vers, ce scélérat, ce sacrilège fut enfin poussé hors de la vie''' ! »
On savait bien, du reste, que Winemar n'avait été que l'instrument de la vengeance du comte Bauduin ; ce n'était pourtant pas à ce dernier que s'adressaient les malédictions, du moins on n'osait les proférer publiquement. Charles-le-Siraple n'ignorait pas plus que les autres quelle avait été la cause du
[A] Rhylmus Sujl. ap. Labbe. i, 305.
(5) Rich. hist. ap. Pertz. v, 573.
(G) Chart. Sith., 135. (7) Rich. hist. ap. Pertz. v, 573.
ARNOUL-LE-VIEUX. — BAUDUIN III
crime et quel en était l'auteur. Mais la faiblesse de ce prince, qui, manquant d'appuis de toutes parts, craignait de perdre encore celui du chef des Flamands, fit qu'il ne tarda guère à pardonner à Bauduin. Il lui confirma même la possession d'Arras, où le comte séjournait d'ordinaire, et bientôt après lui donna en outre l'abbaj^e de Sithiii, dépouille encore sanglante du vénérable Foulques.
Aucun autre événement grave ne marqua les dernières années du règne de Bauduin-le- Cliauve. Les Normands n'avaient plus reparu dans les pays de sa domination depuis plusieurs années , lorsque Cluirles-le-Simple concIutavecRollon une paix qui devait faire cesser les courses des pirates à travers les Gaules. Il restait peu à prendre dans ces contrées ruinées tout à la fois par les dissensions de leurs seigneurs et par les agressions des barbares. Ces derniers se fatiguaient d'expéditions sans résultat; d'ailleurs un siècle de séjour dans les Gaules les avait familiarisés avec les mœurs, la religion, la langue des populations indigènes. Rollon accueillit avec empressement les propositions pacifiques que Charles lui fit par l'entremise de l'archevêque de Rouen. Le roi lui promettait ?a fille en mariage, de plus, le pays situé entre la rivière d'Epte et la Bretagne, à la condition de se faire chrétien et de vivre en paix avecle royaume. Rollon accepta l'offre ; et c'est là, com me on sait, l'origine du duché de Normandie. Bien que contenus et nationalisés, pour ainsi dire, les Normands reparurent encore quelquefois dans les contrées flamandes, mais d'une façon moins formidable qu'autrefois.
Bauduin-le-Chauve mourut en 919 et fut enterré d'abord à l'abbaye de Saint-Bertin ; mais . comme aucune femme ne pouvait entrer morte ou vive dans ce monastère et qu'Elstrude voulait reposer auprès de son époux, le marquis fut apporté et inhumé à Saint-Pierre de Gand.
A sa mort, nouveau démembrement de la monarchie flamande'. De ses deux fils, le
(1) Le nom de monarchie a été quelquefois appliqué au comté de Fhmdre. Voy. entr'autres, la Vie de saint Winnoc, ap.Acta SS. Bely. c. 10.
plus jeune, Adalolphe eut le Boulonnais, le Térouanais et l'abbaye de Saint-Bertin qui formait le centre et comme la capitale de ces deux provinces ; l'aîné, connu dans l'histoire sous le nom d'Arnoul-le-Grand, ou le Vieux, fut investi du reste.
ARNOUL-LE-VIEUX. BAUDUIN III. 919-964
Dissensions entre les princes francs. — Arnoul prend parti pour Charles-le-Simple. — Réapparition des pirates normands. — Relâchement de la discipline ecclésiastique en Belgique. — Arnoul s'empare du château de Montreuil par ruse et le perd bientôt après. — Il complote contre la vie du duc de Normandie, Guillaume. — Meurtre de ce dernier. — Guerre de Raoul, comte de Cambrai, contre les enfants d'Herbert de Vermandois. — Evénements en France. — Othon, roi de Germanie, ravage le marquisat d'Arnoul. — Invasion des Madgyars ou Hongrois. — Siège de Cambrai par ces barbares. — ■ Premier symptôme d'affranchissement communal en cette ville. — Arnoul appelle au gouvernement sou fils Bauduin. — Mort de celui-ci. — Son fils Arnoul dit le Jeune lui succède. — Mort d'Arnoul-le-Vie jx.
La mort du roi Eudes ne mit pas un terme aux graves dissensions qui avaient précédé l'avènement définitif de Charles-le-Simple. Elles lui survécurent et prirent un caractère funeste pour la dynastie de Charlemagne, qu'elles finirent par expulser tout à fait du trône. Il n'en pouvait être autrement : la nationalité franque, successivement amoindrie depuis la mort du grand empereur, avait été morcelée par suite des partages et des usurpations féodales. Au milieu de ces démembrements réitérés, on aurait vainement cherché la royauté dans la Gaule franque; il n'en restait plus que le nom. Cependant, il y avait encore des princes qui, les armes à la main, se disputaient le titre illusoire de roi. Robert, duc de France et père du roi Eudes , tentait d'arracher le semblant de sceptre que l'anarchie féodale avait laissé à Charles-le-Simple. Arnoul prêta aide et concours à son parent. Le faible prince en avait grand besoin, car, de tout l'héritage du chef de sa famille, il n'avait su garder que la ville de Laon et quelques châteaux. Le marquis des Flamands