CHAPITRE II
lui reconquit celui de Saint-Venant que les partisans de Robert venaient d'enlever. Ce fut le premier acte du gouvernement d'Arnoul.
Peu de temps après cet exploit, Robert, appujé de plusieurs puissants seigneurs, se fit proclamer et sacrer roi à Reims par Watier, archevêque de Sens. Dans celte circonstance encore, Arnoul resta fidèle à la fortune du roi Charles. Il lui mena de nombreux hommes d'armes flamands, auxquels se joignirent bientôt les Lorrains et les Allemands rattachés au parti du vrai monarque franc. Celui-ci livra près de Soissons, le 15 juin 923, un sanglant combat à son rival, qui y périt. Cet événement rendait Charles-le-Simple seul maitre de la couronne. Il ne le fut pas longtemps. A peine Robert est-il mort, qu'un nouveau compétiteur se déclare et se fait sacrer roi dans la métropole de Reims. C'était Raoul, duc de Bourgogne, appelé et mis en avant par la faction puissante de ce comte Herbert de Vermandois dont nous avons parlé plus haut.
Herbert avait épousé la fille de Robert, et se trouvait ainsi beau-frére de Raoul. Outre ce motif, sa haine contre Charles s'était augmentée en raison de l'amitié qui unisî^ait ce prince au fils de Bauduin-le- Chauve. Cependant Arnoul était gendre du comte de Vermandois ; mais alors, comme aujourd'hui, les liens de famille entre souverains pesaient peu dans la balance des intérêts ou des passions politiques. La lutte recommença donc entre Charles et Raoul ; et ce fut au milieu des alternatives de cette guerre que Charles , attiré par Herbert à une prétendue conférence , tomba aux mains du comte de Vermandois qui l'enferma dans la tour de Péronne oîi il mourut en 929.
Au moment où le roi était ainsi victime de la perfidie d'un de ses vassaux, des bandes de Normands ou de Danois reparaissaient une dernière fois, sur quelques points du territoire belgique. Cette coïncidence explique le peu d'efî'orts qu'Arnoul semble avoir tentés alors pour tirer Charles de prison.
Au commencement de l'année 926, les pirates s'étant retranchés dans un fort au
pays d'Artois, le roi Raoul et le comte Herbert s'en vinrent, avec plusieurs seigneurs francs des côtes de la mer, assiéger ces barbares. Une nuit, les Normands, sortant à r.improviste de leurs retranchements, tombèrent sur le camp du roi. Herbert, fort heureusement, accourut à temps pour dégager le monarque. Déjà plusieurs tentes étaient en feu; mais les agresseurs furent repoussés. On se battit très-vaillamment. Le roi fut, blessé, et l'un de ses comtes, du nom d'Hilgaudus, périt à ses côtés. Les Normands ne perdirent pas moins de onze cents hommes.
Chassés de ce point, ils se réfugièrent dans les forêts des Ardennes, aux alentours de Château-Porcien, qu'ils convoitaient sans doute'. Peu de jours après, de nouveaux corsaires, sous la conduite d'un chef appelé Syfrid, débarquèrent sur la côte de la Morinie, enlevèrent la petite ville de Guisnes, et l'entourèrent d'un fossé avant que le marquis des Flamands eût connu la nouvelle de leur arrivée. Il fallut bien qu'il les laissât sur ce coin de terre où ils avaient pris si forte position. Il le leur abandonna à condition qu'ils le tiendraient de lui, et lui en feraient hommage. Ce fut là l'origine du comté de Guisnes.
La même année, le 7 de juin, mourut Elstrude, mère d'Arnoul, femme pieuse et bonne, disent les historiens du temps. La tendresse conjugale d'Elstrude survécut à l'époux dont elle avait partagé les destinées, et dont elle voulut partager la sépulture. Elle fit beaucoup de bien aux abbayes, aux églises, efrsurtout à celle du Mont-Blandain, près de Gand, où elle repose auprès du fils de Bras-de-Fer. Ce n'était pas la seule perte qu'Arnoul dût essuyer. En 933, son frère Adalolphe, comte de Boulogne et abbé de Saint-Bertin, tomba malade en son monastère, et mourut aux ides de novembre. Il avait fait un testament par lequel il donnait aux abbayes de Saint-Bertin et Saint-Omer plusieurs objets mobiliers d'une grande richesse, entre autres un « gobelet d'or et un baudrier pour en faire un calice, des colliers dont on devra fondre une patène pour Saint-
(1) Flodoardi Annales, ap. Pcrtz. v. 376.
ARNOUh -LE- VIEUX.
Orner, un pallium magnifiquement tissu d'or et de pierres précieuses *. »
Adalolphe mort, le comte Arnoul s'empara de l'abbaye que possédait son frère, et l'on vit, comme sous Bauduin-le-Chauve, un lieu consacré à la religion passer sous la domination d'un laïque, au grand préjudice de la discipline ecclésiastique qui allait s'affaiblissant de jour en jour. « Voilà, disaient les moines attristés, voilà l'Église veuve de ses pasteurs. Ce sont des laïques, des gens mariés qui la possèdent et se la transmettent par voie d'hérédité^! »
L'esprit de rapine et d'usurpation domine dans leàmœurs toujours barbares de l'époque. Ce ne sont pas seulement les monastères qui excitent la cupidité des princes : ce sont aussi quelquefois les domaines seigneuriaux. Mais, comme il est moins aisé d'enlever un château-fort défendu par de courageux hommes d'armes que de s'établir dans le sanctuaire inoffensif d'une abbaye, alors au lieu de la violence on emploie la ruse.
Sur les confins du marquisat d'Arnoul, existait, au bord de la mer, un château fortifié, nommé Montreuil, et appartenant au comte Erluin. Il n'est pas sans intérêt d'apprendre d'un contemporain ce qu'étaient les donjons de cette époque. « C'est l'usage de nos jours, dit-il, pour les hommes les plus riches et les plus nobles, pour ceux qui, par conséquent, consacrent le plus exclusivement leur vie à satisfaire leurs haines privées par le meurtre, de se procurer avant tout une retraite où ils puissent se mettre à l'abri des attaques de leurs ennemis, combattre leurs égaux avec avantage et retenir dans les fers ceux qui se sont trouvés les
plus faibles Ils élèvent, aussi haut qu'il
leur est possible un monticule de terre transportée : ils l'entourent d'un fossé d'une largeur considérable et d'une effrayante profondeur. Sur le bord intérieur du fossé, ils plantent une palissade de pièces de bois équarries et fortement liées entre elles, qui équivaut à un mur; s'il leur est possible, ils soutiennent cette palissade par des tours élevées de place en place. Au milieu de ce monticule ils bâtissent une maison, ou plutôt
BAUDUIN III
(1) Cari. SUh. Ml.
(2) ma.
une forteresse d'où la vue se porte de tous les côtés également. On ne peut arriver à la porte de celle-ci que par le pont qui, jeté sur le fossé, et porté sur des piliers accouplés, part du point le plus bas au delà du fossé et s'élève graduellement, jusqu'à ce qu'il atteigne le sommet du monticule et la porte de la maison, d'où le maître le domine tout entier^. »
Le château de Montreuil offrait un établissement maritime des plus commodes et devenait une source de bénéfices considérables à cause des nombreux navires qui y abordaient chaque année. — Arnoul résolut de s'en emparer. Il séduisit à prix d'argent le gardien de ce donjon qui lui en ouvrit les portes la nuit et, pénétrant à l'intérieur avec ses hommes d'armes, il se saisit de la femme, des enfants et des trésors d'Erluin. Quant à ce dernier, il parvint seul à s'échapper sous un vêtement déguisé. Le prince des Flamands envoya outre-mer la femme et les enfants d'Erluin, qu'il donna en garde au roi des Anglais Aedelstan. Puis, après avoir fortifié Montreuil, il retourna chez lui.
A peine échappé à ce péril de mort, Erluin se transporta auprès de Guillaume, duc des Normands, et lui traça le tableau de ses infortunes sous les plus tristes couleurs. C'était moins son château, ses hommes et ses trésors qu'il regrettait, que la perte de sa femme et de ses malheureux enfants retenus prisonniers sur une terre étrangère*. Le Normand fut touché de ces plaintes et donna des hommes d'armes à Erluin, afin qu'il pût tirer vengeance du guet-apens dont sa famille et lui venaient d'être victimes. Erluin alors retourna vers Montreuil, qu'il assiégea par terre et par mer en même temps. Il déploya tant de vigueur et de courage, que, malgré l'énergique résistance des habitants, il finit par îjraporter la forteresse d'assaut. Tous les hommes du comte Arnoul furent faits prisonniers. On en égorgea une bonne partie; le reste fut destiné à être donné en échange de la famille d'Erluin.
(3) Joannes de Colle-Medio. Vita Joannis episc. Teruancnsis, ap. Acta Sanctorum, Januar. xxvii. il, 799. lieciieil des historiens de Franco, xiv, 239.
(4) Rien. hist. ap. Pertz. v. 591.