‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 140 sur 236 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

les Trente-neuf ne devaient pas perdre leur état, leurs biens et leurs meubles, ainsi que le comte le demandait, mais qu'ils devaient seulement payer une somme de 40,000 livres tournois, laquelle serait prélevée sur les biens de la commune, ainsi que les frais du procès. Les Trente-neuf étaient du reste tenus dans l'obligation de rendre compte de leur gestion à leur seigneur ^ Une vive inimitié régna dès ce jour entre le comte et les magistrats de Gand. Gui^en fit même saisir quelques-uns, qu'on enferma par ses ordres au château de Rupeltnonde ou qu'on déporta en Zélande.

Ces jugements rendus par la cour du roi, tout favorables qu'ils paraissent être au comte de Flandre, n'en étaient pas moins un fâcheux indice des envahissements du pouvoir royal. L'autorité juridique des souverains flamands pouvait être désormais contestée par leurs sujets : le roi de France avait un pied en Flandre.

Philippe-le-Hardi ne se contentait pas de s'immiscer dans la politique intérieure de la Flandre et de neutraliser peu à peu le pouvoir du comte : il demandait encore de l'argent aux villes de ce pays, et s'y prenait de telle sorte que Gui, toujours confiant et bénévole, se crut obligé d'écrire à ces mêmes villes pour les prier de vouloir accéder à la demande du roi de manière à le contenter. Il ajoutait qu'il comptait bien qu'on n'agirait plus comme autrefois, où l'on avait été assez audacieux pour répondre au roi qu'on n'avait pas une obole à lui donner. Toutefois le monarque daigna reconnaître que le prêt négocié par le comte Gui avec bonté, ne conférait aucun droit ou servitude sur le comté de Flandre, et qu'il lui avait été accordé par grâce seulement "^

Mais cette politique, qui jusque-là s'était dissimulée sous des dehors bienveillants , prit bientôt une allure plus franche, un caractère plus hostile. Philippe-le-hardi mourut en 1285, et son fils, Philippe-Ie-Bel, comprit, en montant sur le trône, tout le

(1) Arch. de FI. 1er cart. de Flandre, pièce 531. — ■ Voir aussi les Olim ou registres des ari-éts rendus par la cour du roi, publiés par M. le comte Beugnot dans la collection des documents inédils sur l'histoire de France; t. II, p. 142, 171, 109, 238. (2) Ibid. pièces 529 et 530.

parti qu'il pourrait tirer au profit de sa domination naissante et de la faiblesse irrésolue de Gui et des dissentiments qui divisaient le prince et les sujets. Comme son aïeul, Philippe-Auguste, il espérait dompter un jour le vassal le plus puissant et le plus redoutable qu'avait alors la couronne de France , et s'emparer de ces riches domaines que les monarques francs ambitionnaient depuis longtemps. Le traité de Melun, de 1225, auquel les Flamands avaient dû se soumettre pour faire sortir le comte Fernand de prison, était presque tombé en désuétude sous les rois Louis IX et Philippe-le-Hardi ; l'on n'avait pas tenu la main aux dures conditions qu'il imposait. Philippe-le-Bel, plus exigeant et plus impérieux que ses prédécesseurs, notifia au comte de Flandre qu'il eût à jurer et à faire jurer par toutes les bonnes villes l'observation rigoureuse de chaque article, le menaçant, en cas de refus, de ne point accorder le renouvellement d'investiture et d'entrer à main armée dans le pays. Une vive opposition s'éleva parmi les nobles et les bonnes villes contre les exigences du roi, ce qui plaça le comte dans une grande perplexité; car il ne redoutait rien tant que la guerre, surtout depuis qu'il sentait ne devoir plus compter sur une sympathie bien vive de la part de ses sujets. Il mit tout en œuvre pour vaincre leur répugnance à jurer le maintien du traité : de longues conférences eurent lieu à ce sujet, à Bruges et à Cassel ; et il ménagea si bien les esprits par ses manières douces et bénignes, que l'on consentit enfin à satisfaire aux royales injonctions. Les principaux barons et la bourgeoisie jurèrent donc l'exécution du traité de Melun, entre les mains de Jacques de B-oulogne , archidiacre de Térouane et de Colard de Mollaines, chevalier, délégués du roi à cet effet. Le serment était prêté sur les saints Evangiles ; et chacun s'engageait à ne donner secours ou conseil au comte s'il enfreignait les conventions, et même à prendre immédiatement le parti du roi'. On avait essayé de côté et d'autre à relever les murailles des villes contrairement à l'acte de 1225; Philippe-le-

(3) Ibid. pièces 159, 167, 321, 051 et 055.

GUI DE DAMPIERRE

Bel fit suspendre les travaux ; mais il voulut bien permettre qu'on achevât le château de Poteghem, que l'on construisait alors pour en faire la maison de plaisance de la comtesse Isabelle de Flandre.

Le roi de France alors apporta tous ses soins à se concilier la puissante bourgeoisie de Gand, qui continuait à rester en conflit avec le comte son seigneur. En effet, les Trente-neuf renouvelaient à chaque instant leurs doléances nonobstant l'arrêt dont ils avaient été frappés deux ans auparavant. Loin de chercher à amener une réconciliation, Philippe-le-Bel se donna au contraire beaucoup de soins pour séparer de plus en plus le prince de ses sujets. Il venait de fixer son parlement à Paris. Il y fit attraire les Flamands en discussion avec leur seigneur et surtout les Trente-neuf de Gand, qu'il accueillit en sa foi et protection et auxquels il promit de les maintenir dans leurs droits et privilèges. Gui de Dampierre, qui désirait fermement détruire cette institution, futtrèschagriné de voir les empiétements du roi; mais il n'avait point assez d'énergie pour s'j opposer et il se contenta de dévorer son dépit en silence, attendant une occasion favorable de se dégager des liens dont on voulait l'enlacer.

D'ailleurs, en ce moment-là, un autre sujet de soucis et de peine le tourmentait. Depuis plusieurs années ses deux gendres, le duc de Brabanf et le comte de Gueldre, se disputaient, les armes à la main, le duché de Limbourg, sur lequel l'un et l'autre prétendaient avoir des droits ; c'était une aftaire assez compliquée. Waleran IV, dernier duc de Limbourg, mourut en 1280. Il laissait une fille unique, Irmengarde, mariée à Renaud P"", dit le belliqueux, comte de Gueldre. Elle lui succéda; mais elle trépassa ellemême au bout de deux ans, sans postérité. Adolphe VI, comte de Berg et neveu de Waleran, prétendit à la succession de sa cousine. Renaud de Gueldre ne voulait point se dessaisir de l'héritage de son épouse : il prétendait au moins en conserver l'usufruit. Le comte de Berg trop faible pour soutenir ses droits les vendit à Jean 1"', duc de Brabant ; ce qui aggrava la querelle en y faisant participer un nouveau concurrent. En 1284,

Gui de Dampierre fut nommé arbitre avec le comte de Hainaut pour décider entre le duc de Brabant et le comte de Gueldre. Ils rendirent une sentence en vertu de laquelle l'usufruit viager du duché de Limbourg était attribué au comte de Gueldre : mais il y avait diverses dispositions accessoires qui déplurent aux deux parties, de sorte que le jugement arbitral n'eut point d'eff'et et qu'il s'en suivit une guerre de six années. Fatigué de soutenir cette lutte à lui seul, Renaud de Gueldre abandonna, en 1288, toutes ses prétentions à Henri IV, comte de Luxembourg, un des trois frères de la comtesse de Flandre.

A la prière de cette princesse le comte de Flandre se ligua contre le duc de Brabant, son gendre, avec Henri de Luxembourg, Renaud de Gueldre et Sifroid, archevêque de Cologne. Il ne parait pas qu'il concourût activement à la guerre qui allait se dénouer d'une manière si fatale pour les adversaires du duc de Brabant. Malgré les instigations de sa femme et de sa belle-sœur, la comtesse de Hainaut, qui appartenait également à la maison de Luxembourg, il ne prit point les armes et son concours ne fut que nominal. Il aurait bien voulu que cette longue querelle de famille pût s'arranger amiablement ; mais les deux comtesses, trop confiantes dans les forces de leur fi^ère et de ses alliés, ne favorisaient pas ces vues pacifiques. Un jour que le comte leur redisait que son plus grand désir serait de voir se conclure un gracieux appointement et une bonne paix, les princesses lui répondirent toutes courroucées : « Pour Dieu, sire, ne nous en parlez plus et ne vous inquiétez pas de leur diff"érend, car les fèves ne sont pas encore mûres ^ »> Le bon comte se tut et gémit de cette obstination. Peu de temps après, le 5 juin 1288, les confédérés se rencontrèrent avec le duc de Brabant sur le territoire d'une petite ville entre Cologne et Nuys, appelée Woeringen, et ce dernier remportait une des plus éclatantes victoires dont les annales du moyen âge fassent mention. Un courrier en annonça aussitôt la nouvelle au comte de Flandre. La comtesse était dans la plus,

(1) Chroii. de Fl. msc. de la Bibl. Imp. n° 8380, fol. 97.

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