‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 141 sur 236 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

grande ignorance des événements; Gui s'en vint la trouver : « Eh bien, madame, les fèves sont mûres, lui dit-il; vos trois frères sont morts égorgés sur le champ de bataille de Woeringen, Renaud de Gueidre et l'archevêque de Cologne gisent en la prison du duc de Brabant victorieux. » Isabelle de Luxembourg se réfugia en sanglotant dans son oratoire'.

Ami du repos et de la tranquillité, le comte de Flandre voyait se renouveler sans cesse autour de lui des démêlés qu'il n'avait su prévenir et qu'il avait ensuite beaucoup de peine à résoudre. En Flandre, des rixes et des combats appelés dans le langage du pays burchstorm s'engageaient tous les jours entre la ville et le château de Bruges^ ; la même ville de Bruges était de plus en grand désaccord avec celle de Dam, dont elle prétendait soumettre les magistrats à sa juridiction souveraine^. D'un autre côté, les Gantois, ne tenant aucun compte du traité de 1225 qu'ils avaient juré, élevaient des fortifications àBranburget en beaucoup d'autres lieux. Bruges, Audenarde, Ypres et Courtrai, imitant cet exemple, se mirent aussi à réparer leurs murs et leurs ouvrages de défense. Ces turbulentes dispositions des Flamands jetaient le comte dans une vive inquiétude ; car il y voyait pour l'avenir des éléments de révolte, et peut-être un prétexte de guerre de la part du roi de France : ce qui augmentait encore ses craintes. A l'extérieur. Gui de Dampierre se trouvait en désunion avec le comte Florent de Hollande, par rapport aux terres de Zélande situées entre Heedensée et l'Escaut, qui depuis longtemps formaient un sujet de discussion.

A peine avait-on entamé des arrangements sur ce point qu'un incident singulier vint raviver les sentiments hostiles qui régnaient entre Gui et son neveu et beau-frère le comte do Hainaut. Jean d'Avesnes, jaloux de la puissance que les habitants de Valenciennes avaient acquise par leur industrie, voulut entreprendre sur leurs privilèges'*; c'était

(1) Chron. de FI. msc. de la Bibl. Imp. no SHSO. fol. 97.

(2) Voir li^s lettres du comte à ce sujet, dans Vredius, Fla'idria Ethnîca, etc.

(3) Arch. (le FI. Acte du 23 février J:2St>. Orig. scellé. (4j Ibid. Minute ou projet sur parchemin, de l'an 1290.

assez pour les mettre en révolution. Ces fiers bourgeois qui jadis avaient dicté des lois à Marguerite, leur impérieuse souveraine, n'entendaient pas que l'on touchât aux leurs. Ils se déclarèrent indépendants du comté do Hainaut, et se mirent sous la protection du comte de Flandre, comme étant le prince qui leur viendrait le plus facilement en aide, en sa double qualité de voisin et d'ennemi déclaré de Jean d'Avesnes. Celuici recourut à l'empereur, qui intima aux Valenciennois l'ordre de se soumettre^. Jean s'adressait en même temps au roi de France comme suzerain de l'Ostrevant. Philippe-le- Bel était alors au plus mal avec l'empereur. Il s'irrita de l'espèce de duplicité avec laquelle le comte de Hainaut avait agi ; loin de lui prêter secours, il favorisa au contraire les gens de Valenciennes, qui lui avaient écrit des lettres fort pressantes*^, et, de concert avec le comte de Flandre, il dirigea des troupes vers le Hainaut. Les hommes d'armes français se trouvaient déjà en Picardie et les Flamands allaient opérer leur jonction avec eux, lorsque Jean d'Avesnes, eff'rayé, fit sa soumission et vint même se constituer prisonnier au Louvre. Un arrêt du parlement le condamna à payer 40,000 livres, à envoyer son bailli et son sergent tenir prison au Châtelet de Paris, à la merci du roi, et à jeter bas les portes du château de Bouchain, la plus forte place de l'Ostrevant''. Cette affaire en resta là pour la moment.

Le vieux comte, tourmenté par tant d'embarras, n'était cependant encore qu'au début de ses infortunes. La Flandre allait bientôt se trouver entraînée par la force des choses dans les mêmes relations, vis-à-vis de la France, que sous le règne de Fernand ; et Gui de Dampierre devait subir des vicissitudes non moins cruelles que le vaincu do Bouyines. Une querelle s'était, en 1292, élevée dans le port de Bayonne entre deux matelots, l'un Anglais, l'autre Normand ; le dernier y perdit la vie : et cette cause, futile en apparence, devint la source de grands malheurs ; car, de représailles en repré-

(5) Ibid. Or. parch. scellé, du 20 juin 1291.

(6) Ibid. passim. (7j Orim. ii, 746.

GUI DE DAMPIERRE

sailles, la bonne intelligence se rompit entre les rois de France et d'Angleterre. En effet, les Normands, pour venger leur compatriote, avaient couru les mers ; attaquant, insultant les vaisseaux anglais. Ceux-ci leur rendirent la pareille avec usure, et, enhardis par le succès, surprirent La Rochelle, y pillèrent tout ce qu'il y avait à prendre et regagnèrent l'Angleterre avec un immense butin. Le roi Edouard, vassal de Philippele-Bel, fut cité devant la cour des pairs. Deux fois il refusa de comparaître, et Philippe fit prononcer par son parlement la condamnation du monarque anglais et la confiscation de ses fiefs de France.

La guerre alors fut imminente. Des deux côtés on cherchait à se créer des auxiliaires; et l'alliance flamande devint pour le roi d'Angleterre un objet d'ardente convoitise. Déjà ce prince s'était ligué avec l'empereur Adolphe de Nassau et le duc Henri de Brabant, auquel il avait donné sa fille Marguerite en mariage. Pour déterminer le comte de Flandre à une rupture avec le roi de France, son suzerain, et l'attirer dans son parti, Edouard ne vit pas de meilleur moyen que de lui offrir de placer une de ses filles sur le trône d'Angleterre. Il envoya donc en Flandre une ambassade, dont le chef était l'évèque de Durham, avec mission de négocier les fiançailles d'Edouard, prince de Galles et héritier de la couronne, avec la jeune Philippine de Flandre. Père de dixneuf enfants que lui avaient donnés tour à tour ses deux femmes, Mathilde de Béthune et Isabelle de Luxembourg, Gui de Dampierre s'était, comme on l'a dit, presque toujours exclusivement préoccupé de leur établissement, il reçut les envoyés d'Angleterre avec une grande distinction à son château de Winendale. « Sire, lui dit l'évèque, le roi notre souverain seigneur est averti que vous avez une très-belle fille à marier, nommée Philippine; c'est pourquoi il vous requiert très-instamment que la veuillez octroyer à son fils, le prince de Galles, qui sur toutes autres la désire pour femme, et la fera reine d'Angleterre'. « — « Beaux seigneurs, répondit le comte de Flandre,

(1) Clir. de Fl. msc. de la Bibl. Imp. n" S3S0, fol. ciiii.

soyez les bienvenus. S'il vous plait, vous irez à Gand vous reposer quelques jours ; pendant ce temps-là je besoignerai sur votre pétition : car bien que je puisse beaucoup par moi-même, il faut néanmoins que je consulte encore parents et amis pour vous donner réponse ^ .. Gui de Dampierre était au fond très-joyeux d'avoir le prince de Galles pour gendre; mais les négociations d'un tel mariage étaient affaire si importante, qu'il ne voulait pas la conclure sans avoir l'adhésion des principaux membres de sa famille, et surtout celle du duc de Brabant. Ce prince était alors à Lierre, malade d'une blessure qu'il avait reçue dans un tournoi. Le comte et ses fils allèrent le trouver en cette ville, où les députés anglais se rendirent de leur côté. Le mariage y fut résolu en principe entre des commissaires nommée; par les deux parties, savoir : Guillaume, comte de Pembroke, et révoque de Durham pour le roi d'Angleterre, Rasse de Gavre, et Jean, vidame d'Amiens, pour le comte de Flandre ; mais les conditions ne furent définitivement arrêtées qu'un an après, le 31 août 1294. Gui de Dampierre promettait pour dot à sa fille 200,000 livres tournois, et le roi d'Angleterre donnait pour douaire à la jeune? Philippine le comté de Ponthieu avec toutes ses appartenances. Les deux fiancés n'étant point encore en âge , l'on convint qu'on attendrait pour célébrer le mariage qu'ils eussent quelques années de plus; à moins, ajoute le traité, que chez eux la prudence et la finesse n'aient devancé l'époque où l'on peut s'unir^.

Le comte de Flandre n'avait pas songé aux susceptibilités et aux défiances qu'allait exciter chez le roi Philippe une pareille union, au moment même où la guerre s'allumait entre l'Angleterre et la France : du moins, s'il y avait pensé, cette considéralion ne l'avait point arrêté. Naturellement insouciant et sans prévoyance en dehors de ses affaires domestiques, il n'avait apprécié que les avantages actuels de ce contrat sans calculer les inconvénients qu'il devait produire. Philippe-le-Bel, en eftet, n'apprit pas sans une vive colère que le comte, son vas-

(2) Ibid. ^3] Aroh. de V\. 2e cart. de Fl., pièce 230,

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