‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 142 sur 236 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

sal, aveit noué de semblables relations avec son ennemi. L'alliance de la Flandre, si riche, si peuplée, allait lui échapper au moment où il en avait un si grand besoin. La reine Jeanne de Navarre, sa femme, et le comte Robert d'Artois, jaloux de la puissance du prince flamand, l'aigrissaient encore par leurs discours. Il dissimula néanmoins son dépit, et projeta de détruire par la ruse, jointe à la violence, l'effet d'un acte contracté avec candeur et sans malice par le vieux comte. Laissons ici un chroniqueur flamand raconter cette scène de brutale diplomatie.

« Quand les ambassadeurs du roi Edouard furent partis de Flandre, le comte Gui fi.t faire un très-bel appareil pour plus richement conduire sa fille en Angleterre. Mais le roi de France, Philippe-le-Bel, fit par un sien chevalier secrètement, et comme si la chose ne venoit pas de lui, dire et remontrer au comte de Flandre que le monarque seroit très-malcontent s'il alloit ainsi marier sa fille en Angleterre sans prendre congé de lui son souverain seigneur. Le bon comte, qui à mal ne pensoit, prit conseil de ses barons; ceux-ci l'engagèrent d'aller, avant le voyage d'Angleterre, auprès du roi de France en grand état, et d'y mener la princesse Philippine avec lui. On a bien raison de dire que conseilleur.3 ne sont pas payeurs ; car le comte suivit ce conseil et ne fil jamais si grande folie, comme ci-après le verrez.

« Joyeux de l'alliance qu'il venoit de conclure avec l'Angleterre, le comte G-ui de Flandre ordonna un beau et honorable cortège pour mener sa fille en France. Grand nombre de barons, chevaliers et écuyers de Flandre et de Hainaut richement équipés les escortèrent. Ils partirent avec plus de cent cinquante chevaux et firent tant par leurs journées qu'ils arrivèrent en bref terme à Corbeil-sur-Seine, où ils trouvèrent le roi de France et la reine Jeanne son épouse.

" A Corbeil, le comte Gui s'enquit de l'état du roi; et le lendemain matin, après avoir ouï la messe et bu un coup, il prit sa fille par la main et la mena devant le monarque. Or je vous dirai que, dès la veille, le roi Philippe, ayant appris la venue du comte Gui de Flandre, avoit fait établir secrètement

des guets nombreux chargés de veiller sur le comte et sur sa fille, afin qu'ils ne pussent, une fois entrés à Corbeil, s'en échapper. Aussitôt donc que le comte Gui fut avec sa fille en la présence du roi : « Cher sire, lui dit-il, voici votre petite cousine que moi et mes bonnes gens de Flandre avons promise au roi d'Angleterre pour son fils. Elle n'auroit pas voulu partir sans prendre congé de vous. » — « Au nom de Dieu, sire comte, répondit le roi, je pense bien que votre fille n'a point fait une alliance si préjudiciable à nous et à notre royaume sans votre ordonnance. Mais ainsi n'en ira-t-il pas, car vous avez traité avec mon ennemi sans m'en prévenir et sans reconnoître votre souverain seigneur. Vous et votre fille allez en conséquence rester par devers moi. «

» Quand le comte Gui et sa fille entendirent la parole du roi, ils furent très-ébahis et affligés. Le comte Gui cherchoit à s'excuser un peu. Le roi commanda que incontinent il fût mené au Louvre en prison, et sa fille avec lui. Il donna congé aux gentilshommes de Flandre et de Hainaut qui là étoient venus avec leur seigneur de retourner au pays. Le comte Gui et sa fille pleurant et soupirant furent menés par sergents royaux en la grosse tour dite au Louvre à Paris, où depuis tous deux firent maints regrets comme l'on peut bien le pensera »

Ce guet-apens contre un vieillard d'une bonne foi toute simple, et qui s'était de luimême jeté dans le piège, causa en Flandre une douloureuse indignation. Le roi ne s'en émut guère, et, pour que le coup fût plus sensible encore, il ordonna au bailli d'Amiens et autres justiciers de saisir immédiatement les biens des Anglais servant le comte de Flandre^. Les Flamands, néanmoins, n'avaient devers eux aucun moyen de vengeance; et les gens sages leur conseillaient d'agir avec prudence pour ne pas compromettre la sûreté de leur malheureux seigneur. On employa donc les moyens de conciliation. Le 3 janvier 1294, Robert de Wavrin, Jean de Haveskerque, Guillaume

(1) Chr. de Fl. msc. de la B. Imp. no 8380, fol.cniivo.

(2) Arch. de FL Acte du 22 novembre, 1294, 1er cart. de FL, pièce 409.

GUI DE DAMPIERRE

de Locres, Watier de Renenghes et Gilbert de Piennes, cinq des plus nobles et des plus puissants barons de Flandre, écrivirent au roi Philippe et lui envoyèrent Watier de Nivelles et Watier de Hondschoote pour lui représenter humblement que l'absence prolongée du comte portait de graves préjudices au pays, et le prier d'ordonner sa délivrance avec honneur, s'en rapportant au surplus à sa raison et à sa clémence'. On ne dit pas si le roi les accueillit ; dans tous les cas il ne fit pas droit à leur requête. La cour des pairs était d'ailleurs saii^ie de cette affaire, le roi prétendant voir dans la conduite du comte un acte de haute-trahison. La cour n'en jugea pas ainsi ; et en effet la démarche de Gui venant en France avec sa fille pour la présenter au suzerain, était à elle seule de nature à détruire tout soupçon de félonie. Le comte de Flandre fut donc absous de ce chef, mais Philippe-le-Bel ne le laissa point sortir du Louvre.

Cependant les trois fils de Gui, Robert de Nevers, Guillaume et Philippe de Flandre, se rendirent à Paris pour réclamer la liberté de leur père. Le pape Boniface VIII et Amédée, comte de Savoie, joignaient leurs instances à celles de ces jeunes princes. Le roi les admit à présenter leur supplique devant son conseil, où siégeaient : Jean de Brienne, grand-bouteiller de France ; le duc de Bourgogne, l'archevêque de Reims, celui deNarbonne, les évoques de Beauvais, Laon, Châlons, Paris, Tournai et Thérouane. Les fils du comte jurèrent que leur père serait fidèle au roi, qu'il ne pourrait marier aucune de ses filles sans l'agrément du monarque, ni faire alliance avec les Anglais et autres ennemis du roi. Ils obligèrent, pour sûreté de cette promesse, leurs corps et leurs biens présents et à venir. Le comte de Flandre seul aurait la faculté de sortir de France et de retourner en son pays; mais sa fille Philippine devait rester au pouvoir du roi ^. Philippe, qui avait quelque regret -de lâcher sa proie, imposa encore d'autres conditions auxquelles Gui fut obligé de se soumettre. Ainsi le traité de 1225

(1) Arch. de FI. Acte du 3 janvier 1294, orig. scellé.

(2) Ibid. Copie en papier.

pour la délivrance de Fernand devait être minutieusement observé sous peine d'excommunication lancée sur toute la Flandre : l'autorité du comte sur les villes de Gand, Bruges, Ypres, Lille et Douai serait déléguée au roi, qui se constituait gardien de leurs franchises ; se réservant d'y envoyer un ofiîcier pour y veiller et lui en rendre compte^.

Les vœux de Philippe-le-Bel s'accomplissaient donc. Il venait d'étendre sa domination sur le comté de Flandre plus qu'aucun des rois ses prédécesseurs ne l'avait fait jusque-là, et désormais le pouvoir du comte s'effaçait devant le sien ; de plus il avait par devers lui un précieux otage qui lui garantissait l'exécution des promesses que sa trompeuse et violente politique avait extorquées. Gui de Dampierre se sépara de sa fille avec désespoir, et regagna tristement la Flandre.

Tout semblait alors conjuré contre la puissance du comte de Flandre. Tandis qu'il était ainsi victime du roi de France, l'empereur appelait sur lui les foudres de l'Eglise, parce qu'il ne voulait pas se dépouiller de la Flandre impériale au profit de Jean d'Avesnes''. A sa sortie de prison. Guide Dampierre essaya d'entrer en arrangement avec le comte de Hainaut ; et des arbitres furent encore une fois nommés pour statuer sur les difficultés qui entretenaient la désunion entre l'oncle et le neveu. Ils rendirent une sentence qui ne satisfit point Jean d'Avesnes. Non-seulement ce prince n'en-' tdndit pas y adhérer, mais il s'obstina même à ne pas vouloir qu'elle lui fût notifiée^; de façon que, de ce côté la haine et l'animosité subsistant toujours, les motifs de crainte et de souci se perpétuaient pour le comte de Flandre. D'autre part, le roi de France ne tarda pas à faire sentir au prince qu'il avaif vaincu, sans coup férir, tout le poids de son ambitieuse supériorité. Deux ou trois mois après la délivrance de l'infortuné vieillard, il envoya un de ses chevaliers, Albert do

(3) OHm, II, 394.

(4) V. Lettres de l'empereur Adolphe au pnpe Boniface VIII. Arch. de FI. 4." cart. de Hain. pièce U.

(5) Ibid. passim

Page 1