CHAPITRE XVIII
Hangest, comme gardien de la ville et de la forteresse de Gand avec ordre de destituer le bailli et les sergents du comte de Flandre'. Puis, voulant aggraver les embarras suscités au comte par Jean d'Avesnes pour la possession de Valenciennes, que Gui avait récemment cédée à son fils Robert*, il défendit aux villes de Gand, Bruges, Ypres, Lille et Douai d'aller faire la guerre sur les terres d'empire ou ailleurs et de quitter le pays avec chevaux, armes ou autrement^.
Un peu plus tard il notifia au comte de faire rendre sans délai aux marchands du royaume d'Ecosse, les laines, cuirs et autres marchandises confisqués sur eux dans son comté. Enfin, six jours après, Philippe-le- Bel réclama impérieusement la restitution de Valenciennes.
Tant d'outrages accumulés coup sur coup .aigrirent le caractère bon et facile de Gui de Dampierre ; il se crut abreuvé d'assez d'humiliations pour avoir enfin le droit de lever la tête. Les circonstances d'ailleurs allaient lui permettre de songer à la vengeance.
Le roi Edouard ne voyait pas sans une vive indignation l'injure faite par Philippele-Bel à la fiancée de son fils ; et c'était un nouveau motif de guerre joint à ceux qui lui avaient déjà mis les armes à la main. Il s'embarqua pour la Flandre et arriva le 22 novembre à Courtrai. Ses alliés avaient été convoqués par lui au sein de ce pays ; et le 25 décembre suivant une grande conférence se tint à Grammont. Outre le monarque anglais et le comte de Flandre, l'empereur Adolphe de Nassau, Albert duc d'Autriche, Henri comte de Bar, Jean duc de Brabant, Guillaume comte de Juliers et Jean comie de Hollande s'y trouvaient rassemblés. Une ligue semblable à celle qui, soixante-quatorze ans auparavant, avait juré la perte de Philippe-Auguste, s'y forma contre Philippele-Bel. Toutefois, à la différence de la première, les coalisés n'avaient point en vue le démembrement du royaume; mais ils voulaient seulement se prêter un concours mutuel dans leurs agressions ou leurs défenses.
(1) Archiv. de FI. passim.
(2) Ibid. Acte du 3 juillet 1296.
(3) Ibid. Acte du 7 juillet 1290.
Telles étaient, parexeraple, les conditions principales du traité particulier conclu entre le roi d'Angleterre et le comte de Flandre.
— Les princes déclarent d'abord qu'il existe un traité de ligue et une alliance perpétuelle entre Edouard, roi d'Angleterre, sire d'Irlande et duc d'Aquitaine, d'une part ; et noble et puissant homme Gui, comte de Flandre et marquis de Namur, d'autre part; contre Philippe-le-Bel roi de France. — Le roi d'Angleterre enverra à ses frais des troupes au comte de Flandre, qui sera tenu seulement de leur faire' livrer des vivres pour leur argent : il en sera de même du comte de Flandre, qui aidera le roi d'Angleterre loyalement et de tout son pouvoir. — Le comte de Flandre déclarera la guerre à la France deux mois après que le roi d'Angleterre lui aura mandé de le faire. — Les enfants du comte de Flandre et ses alliés seront compris dans cette ligue pendant toute la guerre. — Les deux parties contractantes ne pourront faire paix ni trêve ni souffrance sans leur consentement réciproque : il en sera de même de leurs enfants.
— Le roi d'Angleterre donnera tous les ans au comte de Flandre une somme de soixante mille livres tournois pour l'aider à soutenir les frais de la guerre. — Enfin le traité de ligue ne pourra jamais être rompu , pas même par injonction du pape, si ce n'est du commun accord des contractants''.
Cet acte important fut signé le 7 janvier à Ipswich ; et le même jour le roi Edouard, voulant cimenter la nouvelle alliance par une mesure qui devait lui rendre la nation flamande favorable, promulguait une charte par laquelle il accordait en Angleterre aux marchands flamands, les mêmes droits et privilèges dont jouissaient les marchands anglais^. La jeune Philippine, fiancée du prince de Galles, étant au pouvoir du roi de France et le mariage devenant pour lors impraticable, il fut stipulé que le fils du monarque anglais épouserait Isabelle seconde fille de Gui. Mais, par des circonstances que
(4) Arch. de FI. Orig. jarch. scellé, en vidimus. — Imprimé dans Rymer, i, 168 ; et dans Dumout d'une man'.ôre très-fautive. V. Rec. des traités de paix, i, 20.
(5) Ibid. — Imprime dans Rymer, i, 169.
GUI DE DAMPIERRE
l'on saura plus tard, ce projet de mariage ne fut pas plus heureux que le premier; et Isabelle, qui devait porter un jour la couronne d'Angleterre, devint, en 1307, la femme d'un simple chevalier : Jean, seigneur de Fiennes et de Tingri.
Dès que Philippe-le-Bel eut appris que le comte de Flandre se déclarait ouvertement contre lui et faisait cause commune avec ses ennemis, il médita à son tour des projets de vengeance. Il ne pouvait croire que le vieillard qu'il avait si facilement terrassé naguère eût eu assez d'énergie pour se relever ; et l'union hardie du souverain flamand avec le souverain anglais lui causa im violent dépit. De l'avis de son conseil, il le fit ajourner à comparaître devant la cour des pairs ; mais le comte ne répondit même pas à cet ordre. De nouvelles sommations furent lancées. Gui ne parut pas s'en émouvoir. Le roi de France alors envoya en Flandre Simon, dit le Moine, châtelain de Montreuil, et Jean Borne, châtelain de Beauquesne, pour faire sommation par main mise, comme on disait alors.
Ils trouvèrent le comte de Flandre en son château de Winendale et, l'ayant attendu au sortir de la messe, lui lurent la sommation royale, conçue en ces termes : " Philippe, par la grâce de Dieu, roi de France, à son cher et féal le comte de Flandre salut et dilection. Comme à plusieurs reprises nous vous avons vainement ajourné par devers nous pour y répondre de nombreuses désobéissances et excès commis contre nous et nos gens par vous et vos gens, nous vous sommons de nouveau de comparaître personnellement à Paris dans l'octave de la Sainte -Marie- Madeleine ' . » Un ajournement par lequel Philippe mandait le comte de Flandre à Paris pour qu'il s'y justifiât de certaines entreprises qu'il aurait pu commettre contre les privilèges et les libertés de la ville de Bruges fut en même temps énoncé^. Le roi espérait par là adoucir l'échec porté à la fierté nationale des Flamands, dans la personne de leur seigneur. C'était une nouvelle ruse diplomatique. La
(1) Arch. de FI Acte du 18 juin 1S9G. Orig. scellé. (2j Ihkl. Acte cfic SI juin. Orig. suellé.
lecture de ces chartes achevées, les sergents royaux s'approchèrent du comte, et, selon l'usage, lui mirent la main sur l'épaule, comme pour en prendre possession au nom du suzerain. Les enfants de Gui de Dampierre entouraient en ce moment leur père. L'ainé, Robert de Nevers, pâlit de fureur en voyant ce geste; il recula d'un pas, et déjà portait la main à la garde de son épée ; ses frères l'avaient imité ; et c'en était fait des sergents royaux, si le vieux comte, se jetant devant ses fils, n'eût arrêté ce mouvement de colère. « Mes enfants, dit-il, que voulez- vous à ces pauvres gens? ils ne font qu'exécuter les ordres qu'on leur a donnés. Ce n'est pas sur eux que doit tomber la vengeance, mais, quand le moment sera venu, sur les perfides conseillers du roi^. » Le comte de Flandre, alors, congédia les envoyés de Philippe-le-Bel; et, pour qu'il ne leur advint aucun mal, il les fit escorter jusqu'au Fossé-Neuf, qui sépare la Flandre de l'Artois.
La réponse du comte au roi ne se fit pas attendre. Les abbés de Gembloux et de Floreife furent chargés de la porter à Paris et d'en faire lecture à Philippe en son conseil. Elle était digne et fière dans son laconisme. « Nous, Gui, comte de Flandre et marquis de Namur, savoir faisons à tous, et avant tous à très-noble personne Philippe, roi de France, que nous rendons porteurs de ces lettres nos hommes les pieux et vénérables abbés de Gembloux et de Floreffe, au diocèse de Liège, et les établissons nos envoyés et ambassadeurs, à l'eff'et de signifier et dire pour nous et en notre nom au roi susnommé, qu'à raison de ses méfaits et de sa déloyauté, nous sommes dégagés et nous tenons quittes et délivrés de toutes alliances, traités, obligations, conventions et pactes qui nous liaient à lui de quelque manière et pour quelque cause que ce soit*. »
Les abbés, après s'être acquittés de leur mission, revinrent en Flandre, où le roi do France, à son tour, envoya les évoques d'Amiens et du Puy porteurs d'une lettre de créance; laquelle n'était plus adressée cette fois par Philippe-le-Bel à son cher et
(3) Chron. de Fl. fol. ex.
,1) IJiid.