CHAPITRE XVIII
féal le comte de Flandre, mais outrageusement à Gui de Dampierre, marquis de Namur, se disant comte de Flandre. Gui reçut néanmoins les députés du roi; et, quand ils eurent fait connaître l'objet de leur message, le comte, avec Robert et Guillaume ses fils, se retira, et rentrant bientôt dans la salle où se tenaient les deux évéques : « Seigneurs, leur dit-il, vous répondrez au roi ce qu'il vous plaira. >* Les députés ajoutèrent que le roi les avait envoyés vers lui pour savoir premièrement, s'il était vrai qu'il eût donné aux abbés de Gembloux et de FlorefFe les lettres apportées à Paris par ces prélats. Le comte se retira de nouveau, puis revint dire que ces lettres émanaient de lui et qu'il les avait adressées au roi. Les commissaires demandèrent secondement au comte s'il croyait que le roi l'eût trompé, ajoutant que Philippe-le-Bel n'avait jamais manqué de lui rendre justice et qu'il offrait de faire juger dans sa cour par les pairs du royaume tous les forfaits dont il s'était rendu coupable jusqu'à ce jour. Ils remontrèrent en outre à Robert et à Guillaume, fils du comte, qu'ils avaient juré, sur leurs corps et sur leurs biens, que leur père garderait fidélité au roi. Gui de Dampierre, s'étant retiré une troisième fois, revint notifier aux évéques qu'il n'entendait rien chang-er à la teneur des lettres présentées par les abbés de Florefi^e et de Gembloux. Quant aux off"res de justice, il répondit que, depuis son avènement, le roi de France les lui avait toujours déniées , qu'ainsi il se considérait comme quitte envers lui sous ce rapport, et que d'ailleurs il n'était plus soumis au jugement de la cour des pairs ; attendu que le roi lui refusait le titre de comte de Flandre dans ses lettres, à quoi l'évêque d'Amiens lui répliqua qu'il n'appelait pas lui-même le roi son seigneur.
Les fils du comte reconnurent s'être en effet obligés envers le roi pendant qu'il tenait injustement leur père en prison et ils déclarèrent que, puisque Philippe prétendait, contre droit et raison, détruire leur père et anéantir son pays, ils se regardaient comme entièrement dégagés de leur serment. Gui de Dampierre fit dresser procès-verbal en
forme de cette entrevue pour être déposé dans ses archives ^
La guerre devenait donc plus que jamais inévitable. Des deux côtés l'on s'y prépara avec ardeur. Le roi de France n'avait pas attendu le retour de ses députés pour combiner ses plans et se prémunir contre les périls qu'allait lui susciter la ligue de Grammont. Déjà il s'était assuré le concours du roi d'Ecosse, Jean Baillol, auquel il avait donné en mariage la fille de son frère Charles^, et celui de Florent V, comte de Hollande. En mai 1297 il con-clut, à Pont-Sainte- Maxence, un traité d'alliance off'ensive et défensive avec le comte de Hainaut. Quoique Philippe eût traité ce prince fort durement en 1292, il trouvait néanmoins qu'il était utile de s'en faire maintenant un appui et d'exploiter la vieille haine des d'Avesnes contre les Dampierre. Il promit à Jean de l'aider à recouvrer le Namurois, et prit à sa solde tous les chevaliers du Hainaut, se réservant la faculté de mettre gouverneurs et gens d'armes à son gré dans les forteresses de ce pays^. Tous les biens de Gui et de ses adhérents, situés en France, avaient été saisis. Les habitants de Tournai, ville neutre, comme on sait, entre la Flandre et le Hainaut, furent invités à relever leurs murailles, à les bien fortifier, à courir sus aux Flamands et à les piller. Enfin il fit sous main pratiquer les magistrats des villes flamandes et les principaux seigneurs du comté, leur promettant honneurs et richesses, s'ils voulaient abandonner le parti de Gui de Dampierre.
D'autre part, le comte de Flandre ne restait point inactif. Les graves circonstances au milieu desquelles la fortune le jetait, lui rendirent un moment les forces de la jeunesse et une énergie qu'il aurait bien fait d'employer beaucoup plus tôt. L'archevêque de Reims, l'évêque de Senlis et celui de Tournai avaient, à l'instigation du roi, jeté l'interdit sur toute la Flandre. Il envoya immédiatement des procureurs en cour de
1(1) Arch. de FI. or paroh. signé du monogramme du notaire qui avait dressé l'acte.
(2) Rymer, Fœdera ad ann. 1295.
(3) Archives de FI. — Imprimé dans le Thés, anecd. J, 12S4.
Rome pour faire appel au pape et lui expliquer les motifs de sa conduite'. Le clergé régulier de Flandre, par l'organe des abbés de tous les monastères du pajs, adressa une supplique dans le même sens au souverain pontife-, et le comte fit solennellement publier dans le chœur de l'église de Sainte- Pharaïlde à Gand, son acte d'appel à Rome ; ce qui rassura les esprits émus de la sentence d'excommunication. De tous côtés il fit savoir aux barons et chevaliers de sa terre, qu'ils se tinssent prêts à marcher avec là plus d'écujers et servants d'armes qu'ils pourraient rassembler, prenant tout le monde à sa solde, constituant des pensions et desfiefs d'argent, nouveau motif pour de nombreux emprunts^. Les villes furent mises en bon état de défense. Des courriers avaient été expédiés vers le roi d'Angleterre et l'empereur. Edouard répondit qu'il était prêt à s'embarquer; quant à l'empereur, il écrivit au comte qu'il l'aurait secouru avec plaisir en personne contre le roi de France, si luimême n'était occupé à réprimer la rébellion de plusieurs princes de l'empire. Toutefois, il lui envoyait noble homme Jean de Kuick, son parent, pour le réconforter et lui faire part de sa bonne volonté ^. Grand nombre de chevaliers allemands accompagnaient Jean de Kuick.
Les enfants du comte Gui, tous dans la force de l'âge, secondaient ce mouvement et se partageaient les différents postes. Robert l'aîné alla s'enfermer dans Lille avec Waleran de Falckenberg, dit le Roux; les comtes deKuyck, de Spanheim et d'autres seigneurs allemands dépêchés en Flandre par l'empereur. Guillaume, dit de Tenremonde, second fils du comte, assisté d'Henri de Nassau et d'un autre corps de troupes, prit position à Douai. Le gouvernement de Courtrai fut confié à Jean de Namur, fils aine du second lit. Guillaume de Juliers, petit-fils de Gui, fut chargé de défendre Furnes, Cassel, Bergues, Bourbourg avec Jean de Gavre et nn corps d'élite allemand dans lequel figuraient Thierri VII, comte de Clèves, dont
(1) Arch. de FI. Actes dit 2 et 9 mars iS9G. — Mai
1297. Or. scellé. (2) Ibid. 22 juin 1297. Or. scellé.
'3) Ibid. passim. (4) Ibid. 31 août 1297. Or. scelle.
la fille Marguerite avait épousé un des jeunes princes flamands, le comte de Katzenelleboghen et Henri de Beaumont. Jean II, duc de Bpabant, autre petit-fils du comte de Flandre, eut le commandement de la ville de Gand. Gui de Dampierre se tenait de sa personne tantôt à Ypres, tantôt à Bruges. Ne se trouvant pas assez puissant pour lutter en rase campagne contre l'armée du roi de France, qu'on disait considérable, il avait résolu de l'arrêter devant ses villes fortes, de l'affaiblir en l'obligeant de se fractionner et de gagner ainsi le moment où, ses alliés lui envoyant des secours, il pût prendre l'offensive avec avantage.
Ce fut au commencement de l'été de l'an 1297 que le roi de France s'avança vers la Flandre, en tête d'une armée forte de dix mille cavaliers et d'environ soixante mille hommes de pied. On y voyait trente-deux comtes, outre la plupart des grands vassaux de la couronne : tels que les ducs de Bourbon, de Bourgogne et de Bretagne, le comte d'Artois, etc. Philippe-le-Bel fit son entrée en Flandre par l'Artois, et débuta en s'emparant des châteaux-forts de l'Ecluse et de Tortequenne ; d'où il marcha droit sur Lille, devant les murs de laquelle il dressa ses pavillons le 17 juin. Il espérait prendre cette ville d'autant plus facilement que l'année précédente il avait cherché à se concilier l'affection des Lillois en leur accordant une sauvegarde pour se rendre aux foires françaises. Or, le peuple de Lille faisait dès lors un très-grand commerce d'étoffes et autres marchandises avec la plupart des contrées d'Europe ; c'était une faveur bien précieuse pour lui que de trouver aide et protection dans son négoce. De plus, le roi de France, pour déterminer davantage encore les Lillois à se détacher du comte Gui, leur avait promis de les défendre contre lui et contre toute amende ou taxe qu'il leur voudrait imposer pour désobéissances^. Philippe-le-Bel avait agi de même manière envers les habitants de Douai, essayant de corrompre leur fidélité et leur faisant aussi de belles promesses®.
(5) Arch. de la ville de Lille. Juin 1296. Or. parch. scellé — Imprimé dans le Recueil des ordonn., xi, 383.
(6) JRec. des ordonn., xi, 384.