‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 145 sur 236 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Les Lillois pour la majeure partie étaient néanmoins restés attachés à la cause de leur souverain seigneur ; et, quand il n'en eût pas été ainsi, la seule présence de Robert de Béthune les aurait maintenus dans le devoir. L'armée du roi prit position autour de cette ville et tout le long de la Lys vers Ypres. Vainqueurs des Anglais en Champagne et en Gascogne, la reine Jeanne, le comte Robert d'Artois et Charles de Valois, frère du roi, vinrent bientôt le rejoindre avec leurs troupes.

On ne commença pas sur-le-champ l'attnque d<; Lille, soit que Philippe-le-Bel eût espéré qu'une sédition à l'intérieur la lui ferait avoir sans coup férir, soit qu'il eût voulu anéantir les forces flamandes dispersées dans les villes secondaires des environs, et qui pouvaient harceler sans cesse son ai-mée. Il détacha divers .corps de troupes; et la première ville flamande qui fit sa soumission fut Béthune, laquelle ouv)'it ses portes à Philippe, fils de Robert d'Artois. Ce dernier, après la reddition de Béthune, quitta le camp sur l'ordre du roi. Il emmenait son fils Philippe, Gui de Châtillon, comte de Saint-Pol, et Jacques, seigneur de Leuze et de Condé, ses frères; Othon IV, comte de Bourgogne, son gendre ; Louis de Clermont, depuis duc de Bourbon, sixième fils de saint Louis; Robert VI, comte d'Auvergne et de Boulogne ; Jean de Tancarville, chambellan héréditaire de Normandie ; Jean de Blois, sire de Ctâteau-Renaud et de Romorantin; Simon de Melun, Renaud de Trie, Guillaume de Châlons, comte d'Auxerre ; Jean II, comte de Dreux; Jean de Brienne, comte d'Eu, et deux cents chevaliers : ce qui, avec les écuyers et servants d'armes, formait un corps de plus de deux mille hommes. A la tête de cette chevalerie, le comte d'Artois se rendit à Saint-Omer pour marcher contre les Allemands, qui, sous la conduite de Guillaume de Juliers, de Jean de Gavre et du comte de Beaumont, ne se contentaient pas de garder la Flandre maritime, mais faisaient des courses en Artois et y exerçaient beaucoup de déprédations.

Dès le lendemain de son arrivée à Saint- Omer, Robert marcha vers Cassel. Les habitants n'attendirent pas qu'il fût ai-rivé sous

leurs murs pour se soumettre ; ils accoururent au-devant de lui, et s'abandonnèrent à sa discrétion avec leurs biens, ville et territoire. Le comte d'Artois les prit en grâc3 et leur promit qu'ils ne perdraient rien à venir en l'obéissance du roi. De là, il se dirigea vei-s Bergues. Il apprit chemin faisant que Guillaume de Juliers et ses Allemands s'étaient repliés sur Furnes, qu'ils fortifiaient la ville et comptaient la défendre envers et contre tous. Le comte d'Artois, résolu de faire une pointe vers Fûmes, demanda des renforts aux gens de Saint- Omer, qui lui envoyèrent cent chevaux, douze cents hommes de pied et soixante arbalétriers.

Sur ces entrefaites, les séductions employées par le roi pour corrompre la fidélité des principaux seigneurs flamands avaient réussi; et il s'était déjà formé au sein du pays, sous le titre de gens du lys ou Léliaerts, un parti qui désirait la ruine du comte, et appelait de tous ses vœux la domination française. Les chefs de cette faction dans la Flandre occidentale étaient Jacques, évêque des Morins, et Thomas d'Ardembourg, abbé des Dunes. Leur influence dirigeait le vicomte de Furnes, le bailli etles magistrats du territoire de, Furnes appelé le Furnambacht, et grand nombre de nobles, entre autres le châtelain de Bergues. Le comte d'Artois s'entendit secrètement avec eux, afin qu'au premier engagement sérieux ils fissent volte-face pour prendre les Allemands à dos. Presque sûr ainsi du succès de son entreprise, Robert marcha sur Furnes, brûla sur sa route l'église de Haringhe, et massacra les braves habitants du lieu qui la défendaient'. Le mardi 17 août il arriva vers le matin à Bulscamp, village situé à une demi-lieue sud de Furnes, sur le canal de cette ville à Nieuport, où le châtelain de Bergues avait un domaine. Cet homme, tout dévoué à la cause du roi de France, reçut en son manoir le comte d'Artois, qui y prit même une collation''.

On était à table quand Guillaume de Juliers, jeune et brave guerrier, accourut avec

(1) C7ir. de Fl. msc. Oe la Bibl. Imp. no 8380, fol. cxv.

(2) Ibia.

GUI DE DAMPIERRE

les Allemands et les Flamands pour défendre le passage d'un pont; mais déjà Philippe d'Artois, sans attendre son père, l'avait franchi. Emporté par son audace au milieu •des ennemis, il fut grièvement blessé et fait prisonnier. Les Français s'étant alors précipités en masse de l'autre côté du pont, l'action devint générale. Guillaume de Juliers et ses compagnons d'armes soutenaient le choc avec une vigueur qui rendait encore la victoire indécise, lorsque Bauduin Rejfin, bailh et commandant des gens de Furnes, laissa choir à terre la bannière de Juliers et passa avec ses troupes sous l'éteadard du châtelain de Bergues, qui était monté à cheval pour suivre le comte d'Artois'. Cette trahison des Léliaerts jeta le découragement et le trouble parmi les Allemands. Philippe d'Artois fut repris par les siens; et Guillaume de Juliers, combattant en désespéré , tomba entre les mains des Français, tandis que Jean de Gavre était égorgé, et que le sire ■de Beaumont fujait vers la route d'Ypres avec les débris de la troupe. Après avoir vaincu d'une façon si peu honorable , le comte d'Artois pilla et brûla Furnes, se présenta devant Nieuport et Dixmude, qui se soumirent effrayées ; puis, ayant congédié les Audomarois , il alla rejoindre le roi de France, à son quartier-général devant Lille.

La journée de Bulscamp coûta cher aux ' deux partis ; Philippe d'Artois mourut peu après des suites de sa blessure, et Guillaume de Juliers, violemment contusionné dans la bataille, ne tarda pas non plus à expirer. On dit que le comte d'Artois, jaloux de venger la mort de son fils, avait fait jeter Guillaume dans un cachot infect, d'où il ne sortit plus vivant. Les villes de la Flandre occidentale qui s'étaient si facilement rendues à l'ennemi, expièrent plus tard cette défeciion par des amendes considérables. Quant à l'abbé des Dunes, l'un des principaux fauteurs de la trahison, il fut chassé de la Flandre par les Brugeois et alla finir misérablement ses jours à Paris dans le collège de Saint-Bernard, où il avait trouvé un refuge.

(1) Chron.de Jehan H Tarliers, Msc. appartenant à M. Brun, de Lille, fol. 3 vo.

Philippe-le-Bel avait commencé le siège de Lille, dont la possession lui assurait la conquête de toute la Flandre wallone. L'attaque prit une vigueur nouvelle à l'arrivée du comte d'Artois et de ses gens. On avait dressé devant les murs des balistes qui lançaient dans l'intérieur de la ville d'énormes blocs de pierre. Des assauts étaient livrés chaque jour ; mais Robert de Béthune et ses chevaliers maintenaient l'ordre et le bon esprit parmi les bourgeois, et ils les entraînaient par leur exemple partout où était le danger.

En même temps des bandes de Français se répandaient entre la Lys et la Scarpe jusqu'à Douai et y exerçaient d'affreux ravages, pillant les villages, brûlant les moissons et se livrant à mille excès. Les églises et les monastères ne trouvaient même pas grâce devant ces soldats indisciplinés. Ils avaient ruiné le couvent des dominicains sous les murs de Lille ; ils forcèrent l'abbaye de Flines, où reposait la dépouille mortelle de Marguerite de Constantinople. Tout, dans cette maison, fut mis à sac et à sang, et les plus jeunes d'entre les religieuses furent outragées par ces sauvages conquérants^.

Il semblait que les Normands ou les Madgyars avaient reparu dans les plaines belgiques.

Tandis que ces événements se passaient au sein de la Flandre wallone, le comte Gui se tenait à Gand, à Ypres, quelquefois à Bruges, attendant avec impatience et anxiété des nouvelles du roi d'Angleterre, qui ne débarquait pas, malgré sa parole formelle. Il arriva néanmoins vers la fin du mois d'août à Bruges, avec son fils le prince de Galles, fiancé de Philippine de Flandre. Il ne trouva pas chez les Brugeois beaucoup de sympathie en faveur de leur comte. Soit qu'ils fussent déjà influencés par l'or et les promesses du roi de France, soit que leur orgueil national fût réellement blessé, ils se plaignaient de ce que Gui avait eu recours aux Allemands et aux Anglais pour soutenir la guerre, et voyaient de fort mauvais œil ces auxiliaires étrangers. Le roi Edouard

(2) Chron. yEgidii H Muisisap. Corpus Chron. Flandriœ, éd. de Sraet, ii, 186.

Page 1