CHAPITRE XVIII
s'en alla trouver le vieux comte qui séjournait alors à Gand, déplorant les malheurs de la patrie et désespérant d'j pouvoir apporter remède, si la ville de Lille ne tenait bon. Le chagrin de Gui redoubla quand il vit combien peu de chevaliers le roi d'Angleterre avait amenés avec lui. Edouard lui x^eprésenta qu'il comptait sur l'arrivée de l'empereur avec de nombreuses troupes, et Gui dut se contenter de cette raison. Alors il exposa sa pénurie d'argent et lui montra le dénùment de toutes choses dans lequel il se trouvait lui-même. Edouard en eut pitié et fit venir d'Angleterre sa riche vaisselle et ses joyaux, qu'il lui prêta pour qu'il les put mettre en gage chez quelques opulents bourgeois du pays. On voyait dans ce trésor six couronnes d'or enrichies de pierres précieuses, une vingtaine de coupes de vermeil ou d'argent, la plupart couvertes d'émaux et supportées par des figures artistement ciselées ; des bassins pour se laver, également d'argent et travaillés de merveilleuse façon ; des ceintures brodées d'or et de pierreries : le tout estimé quatre cents livres dix-huit deniers V. Pendant son séjour à Gand, le roi d'Angleterre essaya d'accorder les dissentiments qui régnaient toujours entre les magistrats et Gui de Dampierre ; il confirma les privilèges octroyés aux marchands flamands qui allaient négocier dans la Grande- Bretagne ; enfin il arma chevaliers Gui et Jean, fils du comte. C'étaient là de bien faibles consolations pour le noble vieillard que la fortune semblait vouloir accabler de toutes ses rigueurs.
Tout occupé qu'il était au siège de Lille, Philippe-le-Bel n'intriguait pas moins, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la Flandre, pour séduire les Flamands et détacher les princes de la cause de Gui de Dampierre. Il craignait beaucoup l'intervention de l'empereur, et mit tout en œuvre pour l'empêcher. L'arrivée du roi d'Angleterre était un motif de plus pour prévenir celle d'Adolphe de Nassau. D'après le conseil, du comte de Hainaut, qui lui dit que l'empereur était grand convoiteur^, il dépêcha Jacques de
(1) Arch. de FI. Acte du 2 janvier Î297. Or. scellé.
(2) Chron. rf* Jehan li Tartiers, fol. 5.
Châtillon à Cologne, oîi ce dernier séjournait alors. Jacques emportait avec lui quatre sommiers chargés d'or, afiîrme un chroniqueur^, ce qui facilita singulièrement les négociations. L'empereur resta en Allemagne ; et, afin qu'il |n'en bougeât pas, Philippe-le-Bel détermina secrètement Albert d'Autriche à lui faire la guerre.
Le siège de Lille durait depuis plus de deux mois et n'avançait guère. La bravoure de Robert de Béthune, secondée par les Flamands et les Allemands, rendait les assauts inutiles. Le roi y avait perdu beaucoup de monde et dépensé bien de l'argent. Cependant il ne désespérait pas de s'en emparer, car il avait des intelligences dans la place et jusque parmi les conseillers du prince flamand. Il savait que la famine commençait à faire ses ravages parmi la ville, que le peuple murmurait et que certains seigneurs influents, tels que les sires d'Hondschoote, de Ghistelle et de Saint-Venant et d'autres gagnés à sa cause, travaillaient à décourager Robert de Béthune et les assiégés^.
Ses machines ne cessaient de lancer des projectiles par-dessus les murailles; et grand nombre d'édifices et de maisons en avaient déjà beaucoup souffert. Un jour, une énorme pierre tomba sur l'hôtel du comte Robert, brisa les combles de la chambre où il prenait son repas, et vint écraser deux chevaliers qui se tenaient devant lui^. Robert découragé de l'inutilité de ses efl'orts, affligé de voir le triste état des assiégés, d'entendre leurs plaintes et leurs murmures, résolut après cette dernière catastrophe de ne plus prolonger une défense qui durait depuis onze semaines. Des propositions lui avaient été faites, de la part du roi de France, par Amédée comte de Savoie, Jean comte de Hainaut et Robert comte d'Artois. Il les accepta, et une capitulation fut signée le 29 août, jour de la Décollation de saint Jean-Baptiste. Philippe-le-Bel accordait à Robert de Béthune et aux siens de se retirer avec armes, bagages et attirails de guerre. Los bourgeois, manants et habitants de la
(3) Ibid. (4) Monachus Gandavensis, ap.
Corpus chron. Flandriœ, éd. de Smet, i, 374. (5) Chron. de Jehati H Tartiers, fol. 5.
GUI DE DAMPIERRE
ville étaient reçus en l'obéissance du roi, qui jurait de maintenir leurs lois, franchises, privilèges, us et coutumes, et de les garder et protéger comme ses propres sujets ^
Une fois maître de Lille, le roi de France devait l'être bientôt de tout le pays de Flandre, dont cette ville forme le principal boulevard : en effet. Douai et Courtrai ne tardèrent pas à ouvrir leurs portes ; et Philippe, après avoir visité les villes conquises, s'avança vers Bruges. Le bruit de ses succès avait devancé sa marche et accru le nombre de ses partisans. Les Brugeois, qui se rappelaient les sévères amendes dont le comte Gui avait puni leurs révoltes, vinrent à la rencontre de Philippe-Ie-Bel à Ingelmunster, et lui offrirent spontanément les clefs de leur ville. Le roi de France les récompensa dignement. Il déclara les rétablir dans toutes les libertés qu'on leur contestait, et voulut que cette déclaration tînt lieu des titres consumés par l'incendie du beffroi ; mettant à néant les contestations élevées par Gui qvi!on appelle comte de Flandre, comme il disait dans sa charte^. Il fit les mêmes promesses aux villes et châtellenies de Bergues, Bourbourg, Dunkerque et Mardike, dont les habitants s'étaient aussi rangés sous son obéissance^.
Alors Charles de Valois, avec Raoul de Nesle, connétable de France, et une partie de l'armée, alla prendre possession de Bruges ; puis il se rendit à Dam afin d'j surprendre et d'j brûler la flotte anglaise, comme autrefois l'on avait fait des vaisseaux du roi Philippe-Auguste. Mais les Anglais, aussitôt qu'ils avaient connu la soumission de Bruges et l'approche des troupes françaises, s'étaient hâtés de faire gagner la haute mer à leurs navires. Trompé dans son espoir, Charles de Valois se mit à fermer le port de Dam afin d'en interdire l'accès à la flotte anglaise ; il releva les fortifications de Bruges, traça de larges fossés autour de la ville, et vint rejoindre son frère au camp d'Ingelmunster pour se préparer à faire le siège d'Ypres, qui restait fidèle à Gui de Dampierre. On
(1) Arch. de la ville de Lille Reg. aux titres D. E. F., fol. 24. (2) Olim. ii, 28.
(3) Archives de FI. Acte du mois de septembre i297, copie authentiqne.
raconte que le roi dit en plaisantant à Charles de Valois, lors de son arrivée à Bruges : « Or çà! beau frère, vous m'avez amené guerroyer en Flandre, qui a la réputation d'être l'un des plus riches pays du monde, et jusqu'à présent ni moi, ni mes gens n'y avons fait grand profit. Il faudroit que, pour payer ma bien-venue, ces Flamands me fissent au moins cadeau de deux cent mille francs. Mais, dites-moi, combien vous ont donné ceux de Bruges pour les avoir si bien traités? S'ils vous ont donné moins de cent mille francs, vous n'avez pas votre salaire*. » — « Sire, répondit Charles, je perds à ce titre tout ce qu'ils m'ont baillé en moins. Flamands sont fiers, dit la renommée, et c'est par la douceur qu'il faut les prendre 5. Point ne conviendroit aujourd'hui de leur demander de l'argent. „ — u Qh ! oh ! vous vous y entendez, dit le roi. Nous verrons bien cependant s'ils ne sont pas un jour plus aimables", «
Après la capitulation de Lille, Robert de Nevers s'était rendu à Gand, oii se trouvaient le comte de Flandre et les princes alliés. Quand on eut appris que Charles de Valois venait de se replier sur Ingelmunster avec le gros de l'armée, Robert, le jeune Edouard prince de Galles et le duc Albert d'Autriche se portèrent vers Bruges et Dam, en tête d'une troupe nombreuse de Flamands, d'Anglais et de Gallois. Dam et son port furent repris après une lutte opiniâtre où quatre cents Français furent tués. Ou aurait peutêtre recouvré Bruges ; mais, des querelles sanglantes s'étant élevées au sujet du butin entre les Flamands et les Anglais, l'attaque ne put avoir lieu'. D'ailleurs le roi de France vint bientôt lui-même à Bruges avec toute son armée, et l'on ne dut plus songer à s'en emparer pour le moment. Sur ces entrefaites Charles de Valois investit la ville d'Ypres, défendue par Philippe de Maldeghem, noble chevalier flamand, parent du comte Gui. Les bourgeois dévoués à leur seigneur secondèrent énergiquement les efforts du sire de Maldeghem et de ses hommes
(4) Chron. de Fl. msc. de la Bibl. Imp no 8380, fol. cxviii vo. (5) Jbia. (6) ii,f^'
(7) Monachus Gandavensis, loco citato, 375.