‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 147 sur 236 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

d'armes, de façon que Charles de Valois, qui tous les jours perdait beaucoup de monde dans des assauts inutiles, jugea prudent de lever le siège et de revenir à Bruges ; ce qu'il fit après avoir brûlé tous les faubourgs dTpres.

Du reste le roi de France était maître de la majeure partie du pays, grâce à ladivisicn qu'il avait su habilement susciter, et au faible concours prêté au comte de Flandre par des alliés indifférents et mous. Le roi d'Angleterre n'avait amené que mille chevaux et mille hommes de pied, comptant, disait-il, sur les grands secours promis par l'empereur ; et ce dernibr, on l'a vu, n'avait pas été plus embarrassé pour s'excuser du peu de soldats qu'il envoyait. Cependant, à la conférence de Grammorfi. on s'était promis de s'entr'aider de toutes ses forces ; mais cette bonne volonté s'était évanouie. La cause du vieux comte de Flandre se trouvait seule en jeu dans la circonstance ; et les puissants rois d'Angleterre et de Germanie le sentaient trop bien pour faire de grands sacrifices en sa faveur. D'ailleurs l'or de Philippe-le-Bel exerçait déjà son influence sur l'empereur, et le monarque anglais devait être bientôt lui-même l'objet des séductions de la politique française. D'un autre côté, la chevalerie flamande qui de tout temps s'était montrée si unanime et si courageuse quand il s'agissait de repousser la domination étrangère, se trouvait maintenant désunie. Si quelques braves seigneurs marchaient encore courageusement sous l'égide du vieux lion de Flandre, beaucoup d'autres aussi, trop oublieux de leur origine et de la gloire de la patrie, n'avaient pas honte de suivre ce drapeau de Bouvines, rouge encore du sang de leurs pères.

Dans cette triste situation, le comte ne pouvait plus espérer chasser les ennemis de sa terre. Le roi Edouard se montrait désireux de retourner en son pays, et moins que jamais l'on pouvait compter sur l'assistance d'Adolphe de Nassau. Une trêve fut conclue entre les rois de France et d'Angleterre, d'abord pour six semaines, du 15 octobre au l®*" décembre, puis prorogée de plus de deux ans, jusqu'à l'Epiphanie de 1299, par l'intervention de Charles-le-Boiteux, roi de Sicile.

Toutes les villes conquises en Flandre par le roi, ou qui s'étaient remises volontairement à lui, demeuraient en son pouvoir durant toute la trêve. Le comte Gui promettait, pour lui et ses enfants, de garder et d'entretenir la trêve, et consentait que ses sujets allassent négocier en France et dans les pays alliés du royaume. Enfin, les différends des deux rois éiaient remis à l'arbitrage du pape Boniface VIII'. Pendant que l'on traitait de cette suspension d'hostilités, le roi d'Angleterre faisait le serment solennel de no jamais conclure la paix avec Philippe-le-Bel que la Flandre entière ne fût restituée à Gui ; mais c'était encore là un de ces subterfuges dont le comte devait être si souvent la dupe, car, par une disposition de la trêve qu'on avait eu soin de lui cacher, le roi Edouard se réconciliait en quelque sorte avec Philippe-le-Bel, qui lui avait offert sa sœur Marguerite en mariage avec une dot considérable. Veuf depuis sept ans de sa femme Eléonore de Castille, Edouard n'était pas resté insensible à cette proposition qu'on devait regarder comme un acheminement à la paix entre les deux rois.

Philippe-le-Bel quitta la Flandre après avoir mis de bonnes garnisons dans les places qu'il occupait. Quant à Edouard, la saison étant mauvaise pour s'embarquer, il passa l'hiver à Gand avec ses gens d'armes. Ceuxci n'avaient pas vu sans grand déplaisir échouer leur expédition. Ils regrettaient de quitter ce riche pays sans emporter tout le butin qu'ils avaient espéré d'y faire. Oubliant la bonne hospitalité que la ville de Gand leur accordait, et les sacrifices qu'elle s'était imposés pour les nourrir et convenablement héberger, ils conçurent et mirent à exécution un projet atroce. Une nuit le feu éclata aux quatre coins de la ville et les Anglais, comptant sur l'obscurité, le trouble et la confusion, se répandirent à travers les rues pour égorger les habitants et piller leurs demeures^. Heureusement cette horrible machination avait été dénoncée, et l'on se tenait sur ses gardes. Le tocsin sonne du haut du beffroi et aussitôt une immense multitude de

(1) Arch. de FI Copie simpl(> sur parchemin.

(2) Monaahus Gandavensis, 37ô.

GUI DE DA.MPIERRE

Gantois armés se précipite sur les Anglais et massacre sans pitié tous ceux que la fuite ne peut dérober à leurs coups. Sept cents de ces insulaires périssent ainsi. Le roi d'Angleterre et son fils auraient subi le même sort, si un noble chevalier flamand ne les eût protégés. Gui de Dampierre et ses fils, éveillés en sursaut, coururent se jeter audevant des Gantois, qui avaient juré de tout exterminer, et, par leurs discours et leurs prières, calmèrent la juste fureur du peuple et arrêtèrent un massacre qui, sans doute, eût encore duré longtemps ' .

Cette tempête populaire et la nouvelle du soulèvement de l'Ecosse par Wallace hâtèrent le départ du monarque anglais, qui s'en alla avec les siens s'embarquer au port de Bruges. Débarrassé de ses ennemis et de ses amis, le comte de Flandre, tout vaincu, trompé et dépouillé qu'il était, eut au moins alors un moment de répit ; mais la guerre l'avait réduit à un état si besoigneux qu'il envoya vers les abbés d'Anchin, de Marchiennes, de Saint-Bertin, de Saint-Winoc, de Saint-Bavon, de Saint-Pierre de Gand, de Saint-Amand, de Ham, de Hasnon et d'Afflighem, pour les prier de vouloir bien remettre au messager porteur de ses lettres, les pelisses, les bottes et les vingt sols que chacun, suivant une vieille coutume, devait annuellement bailler en hommage au comte^. Il ne restait qu'une ressource et qu'une consolation à Gui de Dampierre ; c'était de voir autour de lui des fils braves, vigoureux, et en qui reposait l'espoir de la patrie. Le comte aurait pu leur abandonner toutes les fatigues et tous les tourments que lui suscitaient les affaires publiques, mais il eut le courage de rester à son poste et voulut boire le calice jusqu'à la lie. Il mit à profit le temps de la trêve pour fortifier et munir les villes qui lui restaient en Flandre, savoir : Dam, Rodenbourg, Gand, Deynze, Audenarde, Ypres et CasseP ; puis il se ménagea des alliances à l'extérieur. A la fin de l'année 1297 il traita d'une ligue offensive et défensive avec son petit-fils Jean II, duc de

(1) Monachus Gandavemns, 376.

(2) Arch. de FI. Reg. des chartes, vol, viii, fol. 198 ter.

(3) Monachus Gandavcnsis, 377.

Brabant, fil§ de Jean P"" mort trois ans auparavant des suites d'une blessure reçue dans un tournoi. Les deux parties promirent de se secourir mutuellement dans tous leurs besoins et de toutes leurs forces"*. Un peu plus tard, il conclut des conventions de même nature avec le comte de Hollande 5.

Nous avons dit que les différends des princes avaient été soumis à l'arbitrage du pape Boniface VIII. Jacques de Saint-Pol, au nom du roi de France, l'évêque de Durham, au nom du roi d'Angleterre, Robert de Nevers et Jean de Namur, au nom de leur père, furent envoyés à Rome pour soutenir les droits respectifs des parties. Les demandes du comte de Flandre' n'étaient pas exorbitantes. Il voulait seulement : 1° que sa fille lui fût rendue ; 2° que l'on mit en liberté les prisonniers, ainsi qu'il avait été convenu en exécution de la trêve ; 3° que le temps de l'appel fait à la cour de Rome ne comptât point dans le temps assigné pour la durée de la trêve ; 4° que certains bourgeois de Valenciennes, arrachés violemment hors des églises par le comte de Hainaut, fussent remis en état de pouvoir jouir des immunités ecclésiastiques*^. Divers prélats et gens de loi avaient accompagné les fils du comte pour plaider leur cause.

Les conférences durèrent longtemps et le roi de France profita de ces délais pour commettre en Flandre mille exactions, au mépris de la trêve, et opprimer les Flamands restés fidèles à leur seigneur. Il travaillait aussi à détacher le comte de Hollande de son alliance avec Gui. Des lettres écrites par ce dernier à ses enfants révèlent toutes ces iniquités, et peignent la triste situation de la Flandre et de son souverain. « Pour surcroît de malheur, dit-il dans une de ses dépêches, Michel, notre chapelain, et Jacques Beck, notre clerc, qui sont près de vous, nous ont mandé que le pape et les cardinaux sont fort avides, et que l'on ne peut besogner auprès d'eux sans beaux services et grands dons. S'il en est ainsi, le roi de France aura gagné avant le coup, car il

(4) Arch. de FI. Acte du 6 mars 1297. Or. par. scellé,

(.')) Ibld. 11 fév. 1298. — Imp. àa.nsHist. crit. Holl. et

ZeU, ab Adr. Kluit, ii, 983. (6) Ibid. Copie en papier.

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