‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 148 sur 236 · CHAPITRE XVÏIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVÏIÏ

peut donner cent contre nous un^ » Les choses n'allèrent pas si mal qu'il le craignait; la sentence du pape fut en tous points contraire aux intérêts et aux vues du roi, quant à ce qui concernait la Flandre. Le pape, en effet, ne voulait pas s'associer à cette politique ambitieuse et violente, dont lui-même devait être bientôt la victime. La sentence fut rendue le 28 juin 1298. Elle portait, entre autres choses, que le roi de France remettrait au comte la jeune princesse Philippine qu'il détenait depuis plusieurs années, et se dessaisirait en outre de toutes les villes qu'il avait prises en Flandre. Pour donner plus d'autorité à sa décision le pape l'avait fait expédier sous forme de bulle, et l'avait confiée à l'évéque de Durham pour être lue et signifiée au roi de France à Paris.

Le prélat se présenta donc devant le roi en son conseil, et lui fit lecture de la bulle. Charles de Valois, Louis d'Evreux et Robert d'Artois, frères du- roi, assistaient à ce parlement. Quand on fut arrivé aux articles concernant la Flandre, Robert d'Artois, qui avait été un des principaux instigateurs de la guerre et qui convoitait peut-être la riche province dont son fief n'était qu'un état démembré, Robert d'Artois devint pâle de colère, et arrachant la lettre pontificale des mains de l'évéque il eut l'audacieuse témérité de la jeter au feu^. Un chroniqueur assure même que, dans sa fureur, il l'avait d'abord lacérée avec les dents^. Le roi n'était pas moins courroucé que son frère. Pour tout au monde il n'eût pas abandonnée sa conquête. Il s'emporta contre le jugement du pape, et, loin d'y obtempérer, jura qu'il n'attendait que l'expiration de la trêve pour retourner en Flandre, et anéantir les derniers vestiges de la puissance comtale.

Après avoir été faiblement soutenu par ses alliés, les rois d'Angleterre et de Germanie, Gui de Dampierre s'était vu tout à fait délaissé par eux au moment où il aurait eu le plus besoin de leur aide. Il dut dès lors considérer le roi Edouard plutôt comme un ennemi que comme un ami. La sentence du

'1) Arch. de FI. Lettre du comte à ses enfants, minute :$i;r parchemin, 1298.

(2) Chron. de Jehan H Tarticrs, fol. \'n \o.

[3) Gilles de Roye.

pape repoussée avec tant de dédain par le roi de France, en ce qui regardait la Flandre, avait résolu les différends de Philippe-le- Bel et d'Edouard, à la satisfaction de chacun d'eux, et la paix s'en était suivie. Bien plus, le mariage de Marguerite de France avec le monarque anglais avait été arrêté, de même que celui du prince de Galles avec Isabelle, seconde fille du roi, au mépris des conventions conclues antérieurement avec le comte de Flandre.

L'abandon du roi d'Angleterre, c'est-à-dire de l'allié sur lequel la Flandre devait le plus compter fut très-sensible à Gui de Dampierre. Il n'y voulait point cuoire, et reconnut que la chose était trop réelle quand il vit les Français qui occupaient la Flandre s'en vanter hautement, et redoubler d'audace et de violence, comme s'il n'existait pas d'armistice. Alors il écrivit au roi Edouard une longue lettre où, après avoir énumérô tous ses griefs contre les conquérants de sa terre, il disait avec amertume : « Outre ces tristes choses, très-cher sire, il nous est venu de Rome, de bien dures nouvelles qui nous ont grandement ébahis, nous, les gens de notre terre et tous nos amis. Sire, on conte que le pape a, par alliances de mariage, prononcé paix entre vous et le roi de France sans nous y comprendre. Certes, sire, il n'y a pas grandes paroles à dire à ce sujet; mais je n'ai jamais cru et ne croirai jamais que je ne doive trouver en vous aide et confort : vous ferez votre devoir envers moi, suivant les conventions qui nous lient l'un à l'autre. Enfin, je vous prie, très-cher sire, pour la miséricorde de Notre-Seigneur, d'avoir compassion de moi et de mon état, et de me vouloir conforter comme celui en qui j'ai mis mon honneur et ma fortune^.

D'un autre côté, de graves événements arrivés en Allemagne ne permettaient plus de compter sur les gens d'armes impériaux.

Albert d'Autriche, fils de Rodolphe de Hapsbourg, dernier empereur, ambitionnait le sceptre que son père avait porté et que l'élection avait fait passer de la maison de Hapsbourg dans celle de Nassau. Il forma une ligue des principaux seigneurs de l'empire

I (4) Arch. de FI. Minute sur parch pièce 38-10.

GUI DE DAMPIERRE

mécontents d'Adolphe sous divers prétextes et parmi lesquels figuraient les ducs de Brabant, de Luxembourg et de Gueldre.

Ayant réuni une armée de 14,000 hommes, il assiégea d'abord Aix-la-Chapelle, puis le 2 juillet suivant attaqua l'empereur à Goelheim, près de Worms, le vainquit et le tua de sa main. Les rois de France et d'Angleterre avaient fait passer des secours d'argent à Albert afin de l'aider à soutenir cette lutte qui devait, comme on le sait, empêcher Adolphe de venir en aide au comte de Flandre. Mais Philippe-le-Bel avait encore un autre résultat en vue. Il se flattait que, si la fortune abandonnait Adolphe de Nassau, ' Charles de Valois serait porté au trône impérial. Le pape avait d'abord paru favorable à ce vœu : toutefois il se ravisa. Comme les Allemands, Boniface VIII craignait la puissance et l'orgueil des Français; de sorte qu'Albert victorieux fut élu sur-le-champ au grand déplaisir du roi de France. Ce fut là un des principaux motifs de querelles de ce dernier avec le souverain pontife.

Cependant Philippe, peu de temps après, se réconcilia avec Albert d'Autriche, dont il espérait tirer de grands avantages politiques. II eut avec lui une conférence à Vaucouleurs, dans laquelle on convint que les limites de la France seraient reculées jusqu'à la Meuse, et que des bornes d'airain, placées sur les rives du fleuve, marqueraient la ligne de séparation du royaume et de l'empire. Puis, pour se l'attacher par les liens de famille comme il l'avait fait du roi d'Angleterre, Philippe donna Blanche, sa sœur cadette, à Rodolphe fils du nouvel empereur. Le comte de Flandre n'avait plus assez de puissance pour intervenir dans les aff'aires des souverains, et son épée ne pesait plus comme autrefois dans la balance des intérêts politiques. Pauvre et chétif, il devait subir les événements et courber la tête devant la fortune. Il voulut néanmoins prouver dans une circonstance solennelle qu'il n'abdiquait pas le rang ni les prérogatives des princes flamands et se rendit à Aix-la-Chapelle pour figurer;au couronnement d'Albert d'Autriche. L'empereur le reçut avec honneur et vénération, le releva de la déchéance prononcée contre lui par Adolphe de Hapsbourg,

qui avait investi Jean d'Avesnes de la Flandre impériale, et le reconnut prince de l'empire'. Mais le comte aurait eu plus besoin d'argent et de soldats que de titres honorifiques. L'empereur lui dit que tout ce qu'il pouvait lui promettre c'était de rester neutre.

Ainsi, Gui de Dampierre, abandonné de chacun, se voyait seul livré à la vengeance dePhilippe-le-Bel, que rien n'empêchait plus d'écraser la Flandre à sa volonté. Pendant tout le tempe de la trêve, l'infortuné vieillard avait, par mille moyens, cherché, sans y réussir, à obtenir la paix. Peut-être Philippe-le-Bel se serait-il laissé fléchir; mais la reine Jeanne avec ses oncles maternels, Robert d'Artois , Gui et Jacques de Châtillon, venait opiniâtrement traverser les dispositions pacifiques de ce prince. La reine et surtout le comte dArtois étaient jaloux de la vieille puissance flamande. Ce dernier craignait que les comtes de Flandre, s'ils n'étaient anéantis, ne vinssent à envahir quelque jour l'Artois, comme l'avait tenté naguère Fernand de Portugal. Sa haine et son courroux étaient encore excités par la perte de son fils Philippe tué à la journée de Furnes.

Tout conspirait contre Gui de Dampierre. Calamités publiques, malheurs privés l'accablaient à la fois. Sa compagne, la comtesse Isabelle, qui, depuis plus de trente ans, partageait ses longues peines et ses courtesjoies, mourut, le 27 septembre 1298, d'une maladie aggravée sans doute encore par l'infortune. Cependant l'expiration de la trêve approchait, et les préparatifs du roi de France annonçaient que la terre de Flandre allait être encore arrosée de sangr.

GUI DE DAMPIERRE. 1299-1303

Nouveaux apprêts de guerre. — Ordonnance du comte Robert de Béthune. — Premières hostilités aux environs de Bruges. — Avantages remportés sur les Français. — Défection des Gantois. — Conférence de Rodenbourg. — Guide Dampierre, à l'instigation de Charles de Valois, se livre au roi de France avec ses deux flls Robert et Guillaume, et environ quarante chevaliers

(1) Arch, de FI. cart- imp. pag. 70. (24 août 1298.)

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