‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 149 sur 236 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

flamands. — Arrivée des princes à Paris. — Le roi de France les déclare ses prisonniers. — Le connétable Raoul de Nesle gouverne la Flandre au nom du roi. — Philippe-le-Bel refuse la liberté au comte et à ses fils.

— Il visite la Flandre en compagnie de la reine. — Réception brillante que leur font les villes de Gand et de Bruges. — Etonnement et jalousie de la reine en voyant le luxe et la splendeur des dames de Bruges.

— Jacques de Châtillon succède au connétable dans le gouvernement de la Flandre. — Troubles à Bruges.

— Tyrannie du gouverneur. — Le doyen des tisserands de draps, Pierre Konynck. — Il est emprisonné par ordre de Jacques de Châtillon. — - Le peuple le délivre et il devient le chef des mécoAtents. — Il s'exile avec les principaux agitateurs. — Tentatives de Châtillon pour punir les révoltés. — Impôts excessifs. — • Popularité de Pierre Konynck. — Il entre en relation avec les fils du comte. — Emeute à Gand. — Jean Breydel, doyen des bouchers de Bruges, second tribun du peuple. — Arrivée de Guillaume de Juliers, petitfils du comte, à Bruges. — Il se met en rapport avec Konynck et Breydel. — Le gouverneur vient à Bruges avec des forces imposantes. — Retour des exilés, soulèvement général des Brugeois, et massacre des Français. — Le gouverneur et le chancelier de France, Pierre Flotte, se sauvent comme par miracle. — Gui de Namur et Guillaume de Juliers reviennent au sein de la Flandre et soulèvent les populations. — Détresse des Français et des gens du Lys. — Colère du roi de France. — Il lève une formidable armée, qui s'avance contre les Flamands sous la conduite du comte d'Artois. — Bataille de Courtrai ou des Eperons.

Le jour de l'Epiphanie de l'année 1299, le terme fatal était arrivé. Sans perdre Je temps, Charles de Valois revint en Flandre avec une puissante armée. On y voyait figurer plus de quinze cents bannières de chevaliers et une multitude d'arbalétriers que Philippe-le-Bel avait convoqués des diverses parties de son royaume. Accablé par les ans et les infirmités, le comte de Flandre n'était plus propre à la guerre'. Il en confia la direction à son fils et héritier, RohM-t de Béthune, qui avait montré beaucoup de talents militaires et déployé une grande valeur lors de la dernière invasion : il lui remit en même temps l'administration du comté , lui abandonna tous les droits et actions qu'il pouvait avoir sur la Zélande-, sur le roi d'Angleterre, au sujet des conventions matrimoniales dont on a parlé, enfin sur Renaud, comte de Gueldre ^, puis

(1) Monachus Gandavensis, 378.

(2) Arch. de FI. Or. parch. scellé, nos 3893 et 3894. — Imp. dans Kluit, Hist. de la Zélande, pièces justif. 387.

(3) Arch. de FI. Or. parch. scellé, no 3900.

il s'enferma avec une bonne garnison au château de Rupelmonde pour y attendre les nouveaux coups que la fortune lui réservait.

Alors le comte Robert promulgua une ordonnance pour la guerre. — Tous marchands cesseront d'aller de ville en ville et on ne pourra laisser aucune marchandise ou denrée sur les chemins. — Les portes des villes seront exactement gardées par les gens du comte et des villes. Les espions et gens suspects ne pourront les franchir; les gens d'armes seuls entreront et sortiront à toute-heure. — Aucune assemblée particulière ne sera permise dans les villes. — Dans chaque connétablie, l'on tiendra sur pied deux cents arbalétriers et trois mille sergents qui seront aux ordres des gouverneurs. — Quand l'armée marchera, personne ne pourra quitter sa place, pour quelque raison que ce soit, sans la permission du maréchal. — Tout ce que l'on prendra sur les ennemis sera porté le lendemain au maréchal, pour être vendu et l'argent réparti entre les gens d'armes à pied et à cheval. — Les hôtes ne pourront retenir, pour ce qu'on leur devra, ni chevaux, ni équipements de guerre ; mais ils seront payés exactement. — Les comtes de Flandre, marquis de Namur, ne pourront traiter avec ceux de Bruges sans la ville, et la ville sans les comtes^. La ville de Gand ne pourra traiter avec celle de Grammont sans l'adhésion des comtes. — Il est défendu de méfaire aux gens du comte quand ils voyageront la nuit, particulièrement aux gens de son hôtel ^.

La présence des garnisons françaises et les divisions qui régnaient dans le pays, empêchèrent le comte de réunir des troupes suffisantes pour se mesurer en rase campagne avec l'armée royale; de sorte qu'il se tint sur la défensive. Les premiers actes d'hostilités, en Flandre, vinrent des Flamands eux-mêmes,, réunis aux Français.

Les principaux bourgeois de Bruges, les négociants et une portion du commun poupie s'étaient soulevés contre leur seigneur, parce que, depuis la reprise de Dam , ce prince avait arrêté le canal et fortifié le port

(4) Pour les différends des villes Flamandes avec celle de Bruges. (5) Arch. de FI. minnte sur parchemin.

GUI DE DAMPIERRE

de manière à empêcher les navires d'arriver jusr^u'à Bruges ^ Les Brugeois se joignirent aux Français et ravagèrent le pajs d'alentour. Le 17 janvier, un mouvement populaire contre les étrangers éclata à Saint- Laurent, près de Rodenbourg : ceux de Bruges s'y portèrent avec les Français et bon nombre d'habitants du Franc furent massacrés. Trois jours après, le sire Philippe de Maldeghem sortit de son château en grande compagnie de gens d'armes et d'aventuriers qu'il avait rassemblés, pour courir sus à Charles de Valois, qui dévastait la contrée, aux environs d'Ypres, et y faisait beaucoup de butin. Ce brave et fidèle- chevalier flamand se mit en embuscade. Charles de Valois en fut informé ; il fit chasser le butin par la valetaille, reSta avec ses chevaliers et tous les hommes propres au combat, puis délogea le sire de Maldeghem par ses manœuvres. Quand ill'eut attiré dans un endroit convenable, il tomba sur lui et sur les Flamands. Il en eut bon marché, car les Français étaient trois contre un Flamand^. Le sire de Maldeghem combattit vaillamment, et, ne voulant point fuir, périt avec quatre cents de ses soldats. Son donjon sans défense fut envahi et livré aux flammes.

Enmême temps, Charles soumit Dixmude; et à la fin de l'hiver, il dévasta les territoires des villes qui tenaient encore le parti du comte, savoir : Ypres, Deynze et Gand. Il ne fit aucune tentative contre ces villes, que les fils du comte avaient solidement fortifiées et qu'ils défendaient en personne avec toute l'armée flamande ; mais il alla attaquer Dam, dont la possession eût été fort profitable aux Brugeois, qui n'avaient plus de communication avec la mer, ainsi qu'on l'a vu. Le frère du roi de France tenait beaucoup à complaire à cette bourgeoisie, dont le concours lui était si utile dans la guerre, et à son arrivée en Flandre, il s'était empressé de confirmer les privilèges au moyen desquels Philippe-le-Bel l'avait précédemment séduite. Guillaume, un des fils du comte Gui, commandait à Dam : il résista

(1) Monachiis Gandavensis, 378.

(2) Chron. de Fl. msc. de la Bibl. Imp. no 8380, fol, cxix vo.

aussi longtemps qu'il lui fut possible. Robert de Béthune, son frère, accourut même à son aide; mais tous deux, incapables de tenir tète à toute l'armée française, se virent contraints de se replier sur Gand, après avoir fait de grandes pertes.

Dès lors Gui de Dampierre considéra la partie comme perdue, et d'autant plus qu'entouré d'ennemis de tous côtés, il n'apercevait pas un seul bras secourable' tendu vers lui. Tout le monde, et même son petit-fils, Jean de Brabant, l'avait délaissé. C'était, dit un historien fiamand, comme un agneau parmi les loups ^. Pour surcroît de chagrin, un mal de jambe, suite probable de la blessure qu'il avait reçue jadis au combat de West- Rappel, le força de garder le lit pendant trois semaines'*. Enfin, il était encore gisant et soufi"rant, quand on vint lui annoncer que les Gantois, qui, nonobstant les anciennes inimitiés, lui avaient toujours été dévoués durant la guerre, s'étaient rangés à l'obéissance du roi de France.

Dans cette extrémité, le comte envoya vers Charles de Valois pour le prier d'indiquer quelque condition de paix. Une conférence fut assignée à Rodenbourg vers le commencement de mai. Gui de Dampierre s'y rendit avec confiance et y trouva Charles et Amédée, comte de Savoie. Charles lui déclara qu'il ne voyait point de paix possible, s'il ne se mettait lui et le reste de la Flandre, en la volonté du roi. C'était là une dure condition ; mais le comte était forcé de la "subir bon gré mal gré. Et en eff'et, que pouvait-il faire seul, désarmé, sans ressources, au milieu d'un peuple dont la majeure partie le trahissait^? Il y eut main- • tes délibérations; le comte hésita quelque temps encore ; mais, une sorte de fatalité le poussant, il se livra, avec ses deux fils, Robert et Guillaume, et environ quarante chevaliers, à la disposition de Charles, qui lui avait juré que si dans un an la paix n'était point faite, il ramènerait le comte et tout son monde en Flandre. Gui de Dampierre, suivi de son noble cortège, partit donc on

(3) J. Meyer. Ann. Flandr. ad ann. MCCC.

(4) Arch. de Fl. Or. parch. scellé, no 3996.

(5) Monachus Gandavensis, 378.

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