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CHAPITRE XIX

compagnie de Charles de Valois. C'était un bien triste spectacle à voir que cette vénérable victime de l'adversité s'acherainant pour la seconde fois vers la terre d'exil avec les compagnons de son infortune, amis peu nombreux, il est vrai, mais fidèles et dévoués jusqu'à la mort^

Durant le voyage, Gui de Dampierre avait l'âme remplie de tristesse et d'amertume : « Sires, dit-il un jour à Charles de Valois et au comte de Savoie, voici la seconde fois, qu'au grand regret de mon cœur, je vais trouver le roi, mon souverain seigneur. Dieu permette que je sois plus heureux que la première ! Car, si j'en avais cru alors mes pressentiments, ma pauvre petite fille n'aurait pas été si longtemps en pr'son'^. » — « Sire, répondit sèchement Charles de Valois, je ne sache personne qui vous ait contraint à prendre ce parti, et vous êtes seul cause de ce qui arrive^. » Quand le malheureux prince aperçut de loin la cité de Paris, il devint pensif et mélancolique; son esprit semblait s'être égaré, et il ne se rendait plus bien compte de sa situation : c'est à peine s'il pouvait répondre aux paroles qu'on lui adressait''. La reine Jeanne, comme pour insulter à cette grande

(1) Ces cinquante noms méritent d'être signalés à la postérité ; car en eux se personnifie, pour ainsi dire, à cette funeste époque, toute la nationalité flamande. Les voici donc, tels qu'un contemporain nous les a conservés : Godefroi de Royère, Guillaume de Steenliuys, Thierri de La Barre, Gérard de Moor, Jean de Lembeke, Gérard de Verbois, Guillaume de Mortagne, Jean de Rhodes, Guillaume de Knesselaere, Siger le Courtraisien, sire de Tronchiennes, Gauthier et Guillaume de Nevële, Arnoul d'Audenarde, Alard de Roubaix, Jean de Bondues, Roger de Ghistelles, Philippe d'Axpoele, Richard Standaert, Bauduin de Jonghe, Jean de Menin, Gui de Thourout , Roger de Bernage , Jean van der Poêle , Jean de Valenciennes, Michel de Merelbeke, Guillaume van Huysse, Gautier de Lovendeghem, Jean van Vaernewyck et Ivon son frère, Bauduin et Jean van Heule, Gérard de Maldeghem, le fils du seigneur de Sotteghem, Jean van Belle, Ivon Weneniaere. Jacques vanUutkerke, Jean de Gand, Thierri de Vos, Jean van Wevelghem, Bauduin de Passchendaele, Jean de Heyne, Bauduin de Roulers, Jean de Volmerkerke, les sires de Hondschoote, de Dadizeele, de Haveskerke, les trois frères de Wervick, Gautier, Thomas et Ivon. — V. yEgitiii H Muisis chron. ap. corpus chron. Flandriœ, ii, 189 et Custis, Jaerioeh van Brugge, i, 260.

(2) Chron. de Fl. msc. de la BiU. Imp. n" 8380, fol. cxxi. (3) Ibid. (4) Ibid.

infortune, se mit, en superbe appareil, aux fenêtres du palais afin de se donner le spectacle de l'arrivée des Flamands. Le comte et son fils Robert passèrent sans se découvrir et les yeux baissés; mais Guillaume ôta son chaperon et salua respectueusement la reine, parce qu'il avait épousé la fille du connétable de France, Raoul de Nesle^. Parvenus au perron, en la grande cour de l'hôtel, les princes descendirent de cheval et montèrent les degrés, conduits par le comte de Savoie, qui les présenta au roi. Ils se mirent tous les trois à genoux ; et le vieux Gui, prenant la parole, implora grâce et miséricorde pour lui et la terre de Flandre. Charles de Valois, s'adressant ensuite au roi, rendit compte des conditions auxquelles ils s'étaient livrés et qui l'obligeaient à les ramener saints et saufs dans leur pays, si, au bout d'un an, la paix n'était point faite. Philippe-le-Bel regarda silencieusement les prisonniers. Impassible et sans répondre un seul mot à leur humble supplique, il donna d'un signe l'ordre de les faire sortir. Le comte et ses fils étaient atterrés ; ils eussent alors voulu être au bout du monde, dit un chroniqueur flamand ; car ils ne voyaient que trop qu'ils étaient tombés dans un nouveau piège et qu'on ne devait rien attendre de bon de l'implacable et astucieux conquérant de la Flandre ^. Robert et Guillaume se jetèrent en pleurant dans les bras de leur père, tandis qu'on le menait dans une salle à part. Les braves chevaliers de leur suite avaient été mis sous bonne garde dans une autre aile du palais. Quant aux serviteurs des princes, on leur ouvrit les portes, en leur disant qu'ils pouvaient retourner en leur pays. A l'heure du dîner, le comte, ses fils et les barons flamands furent réunis dans une dépendance de l'hôtel appelée la Conciergerie. Pendant ce temps-là, le roi avait assemblé son conseil et délibérait. A peine le repas était-il terminé que des sergents royaux et gens d'armes vinrent prendre les prisonniers, pour les mener aux lieux où ils devaient être gardés. Afin de rendre cette captivité plus cruelle, le comte fut séparé

(5) Meyer, Ann. rerum Fland. ad. an». 1300.

(6) Chron. de Flandre, fol. cxxi v".

GUI DE DAMPIERRË.

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de ses enfants. On le dirigea avec le sire Godefroi de Royère vers le donjon de Compiègne. Robert de Béthune, accompagné de Guillaume de Steenhujs, fut conduit au château de Chinon, près de Tours ; et Guillaume de Tenremonde, suivi du sireThierri de La Barre, à celui d'Issoudun, dans le Berri. Quant aux autres chevaliers, on les dissémina en divers châteaux et endroits fortifiés de la France ^

Ainsi, la Flandre n'avait plus de seigneur et passait sous la domination d'un maître étranger. Les liens qui unissaient au pays la race antique qui depuis cinq cents ans s'y perpétuait s'étaient un à un rompus. Cette patriarcale et belle famille de Gui de Dampierre se trouva bientôt dispersée par le verit de l'adversité. Jean, Gui et Henri, fils du second lit du malheureux captif de Compiégne, se réfugièrent à Namur. Ce fut alors un lieutenant du roi de France, Raoul de.Nesle, qui gouverna la patrie des Bauduin Bras-de-Fer, des Robert de Jérusalem, des Jeanne de Constantinople. Les édits et ordonnances se rendaient au nom du roi, et les fleurs de lis se montraient partout où naguère se dressait fièrement le lion de Flandre. Quelques villes, telles entre autres qu'Audenarde, Tenremonde et Ypres surtout, étaient restées fidèles au comte. Charles de Valois les fit sommer de se rendre. Moins intimidées de cette menace que démoralisées par l'exemple des principales cités, elles firent à regret leur soumission à l'autorité royale, qui dès lors s'étendit sur tout le pays.

Cependant l'année touchait à sa fin et aucune espérance d'arrangement ou de paix n'était venue adoucir la peine des exilés. Le frère du roi avait juré de les ramener en leur pays. Ils le sommèrent de tenir cette promesse solennelle. Charles pria le monarque, avec instances, de lui permettre d'accomplir son serment; mais celui-ci, plus inflexible que jamais dans sa haine contre les Flamands, ne voulut rien entendre, ce dont le comte de Valois, homme loyal et probe, fut très-indigné. On dit que dès ce

(I) Voyez ^gidil li Muisis chron. ap. corpus citron. Fland. ii, 189.

moment et pour ce motif, il résolut de quitter le royaume. Il partit en efl'et peu de temps après pour Rome, où l'appelaient des circonstances plus déterminantes. Il venait d'épouser Catherine fille de Philippe de Courtenai, lequel, à la mort de son père Bauduin II expulsé du trône de Byzanceen 1261 par Michel Paléologue, avait hérité du vain titre d'empereur d'Orient. Charles, du chef de son beau-père, sollicita ce titre auprès de Boniface VIII et promit, si on le lui donnait, de faire reprendre à la chevalerie française le chemin de l'Asie. Le pape ne désirait rien tant que de signaler son pontificat par une nouvelle croisade. Il s'empressa de favoriser les vues du comte de Valois et lui confia le commandement des villes de l'Eglise en Italie. Charles fit alors un appel à la noblesse de France et réclama le concours de Robert de Flandre, dont, mieux que personne, il connaissait l'expérience et la valeur. Gui deDampierre et ses fils, au bruit des projets de Charles, firent supplier le roi de vouloir bien les mettre en liberté et leur donner la grâce d'aller guerroyer outremer et reconquérir le trône fondé par leur aïeul, le glorieux empereur Bauduin. Cette dernière consolation leur fut cruellement refusée par le roi, dont la femme et les oncles, les comtes d'Artois et de Châtillon, excitaient encore le ressentiment.

Vers la fin de mai de l'année 1301, Philippe-le-Bel partit pour la Flandre accompagné de la reine Jeanne et d'un cortège nombreux de grands seigneurs parmi lesquels on remarquait le comte de Hainaut, que les Flamands appelaient Sans-Merci à cause de la haine acharnée qu'il leur portait^. Le roi avait voulu s'entourer de tout le prestige de sa puissance pour visiter ses conquêtes et imposer aux vaincus. Il prit sa route par Senlis , Pont-Sainte-Maxence , Verberie et Saint-Quentin, voyageant à petites journées, s'hébergeant dans les villes et les abbayes où on lui faisait grande fête de toutes parts. Arrivé en Flandre, il visita d'abord Douai, puis Lille, Courtrai et Gand, ordonnant qu'on le reconnût et saluât comme souverain seigneur et maître du pays. Il

(2) Meyer, ad ann. 1301.

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