‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 16 sur 236 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ce desastre, auquel ii ne s'attendait pas, irrita vivement le marquis. Il renvoya contre Erluin des troupes qui, arrivées aux environs de Montreuil et n'osant attaquer le château, se mirent à brûler, piller et saccager le pays de la façon la plus cruelle. Erluin fit dire aux pillards que s'ils ne rendaient pas les captures qu'ils avaient faites sur les pauvres gens, il allait sortir de son fort et marcher contre eux. Les Flamands se moquèrent de cet avis et de ceux qui l'apportaient, et continuèrent à chasser devant eux les troupeaux et les convois de butin. Erluin alors sortit de la forteresse à la tête de quarante hommes d'armes, leur courut sus, les mit en fuite et reprit le butin qu'ils avaient dérobé' .

Arnoul se trouvait encore sous l'impression de ces incidents, quand de singulières circonstances amenèrent une catastrophe à laquelle les historiens l'accusent d'avoir pris encore une part criminelle. Pour l'intelligence des faits, il est bon de rappeler sommairement les événements politiques qui s'étaient accomplis en France depuis que Charles-le-Simple avait fermé les yeux dans sa prison de Péronne.

Environ cinq ans après ce trépas qui semblait devoir anéantir la dynastie carlovingienne, le roi Raoul mourut sans laisser d'enfants. Son père, Hugues-le-Noir, hérita de son duché de Bourgogne, qui lui fut vivement disputé par Hugues-le-Grand , duc de France, lequel, à cette époque, se trouvait en réalité le véritable monarque de la France romane. Possesseur de la plus grande portion du territoire, maitre des abbayes les plus opulentes , fils du roi Robert, neveu du roi Eudes, il pouvait, à la mort de Raoul, prendre ce titre de roi que , depuis cinquante ans , des princes moins habiles et moins puissants que lui s'étaient arrogé. Il préféra envoyer chercher en Angleterre un fils de Chai^les-le- Simple, qu'il fit couronner à Laon et qui, dans l'histoire, est connu sous le nom de -Louis IV, dit d'Ontremer. Mais Hugues ne tarda pas à se lasser du rôle de protecteur qu'il exerçait à l'égard du jeune prince. Après lui avoir fait conquérir la Bourgo-

(1) Rich. hisl. ap. Pertz. v, 591.

gne, il l'abandonna pour s'allier contre lui avec le comte Herbert de Vermandois et le duc des Normands, Guillaume.

Dans ce même temps, le roi de Germanie, Othon 1", prince ambitieux et remuant, rêvait, dit-on, la monarchie universelle. Déjà reconnu roi des Lorrains, il espérait sans doute, en profitant des divisions qui régnaient en Gaule, arriver à un trône où deux concurrents cherchaient vainement à s'asseoir et qui, en définitive, restait inoccupé. A cet effet, Othon s'allia à la faction dirigée par Hugues, Herbert, Guillaume et Arnoul; et ces redoutables vassaux lui firent hommage. La lutte entre Louis IV et cette ligue puissante offrit bien des revirements de fortune, au milieu desquels les peuples, qui n'avaient rien à gagner au triomphe de l'un ou de l'autre de ces deux partis, souff'raient beaucoup. Enfin le pape Etienne VIII interposa sa bienfaisante médiation. Othon de Germanie abandonna ses prétentions à la couronne qui fut placée sur la tête de Louis, sans que toutefois la faction de Hugues-le-Grand et de ses alliés eût rien perdu de sa force.

Mais la paix ne se rétablit pas sans quelques difiicultés. Hugues, qui peu d'années auparavant avait abandonné et trahi le roi, ne pouvait rentrer en grâce auprès de lui. Othon cependant, dont Louis venait d'épouser la sœur, désirait bien que cette réconci. liation s'opérât. Afin d'y parvenir, il décida le monarque franc à rassembler les grands vassaux. Au jour indiqué, ceux-ci se rendirent à la maison royale d'Attigny; et à leur tête, Hugues , Arnoul , Guillaume et Herbert. Le roi de Germanie s'y trouvait aussi. Lorsque fut arrivée l'heure du conclave, on nppela tous les seigneurs; mais soit l'eff'et du hasard, soit par intention réelle, le duc des Normands Guillaume ne fut pas mandé, et resta seul à la porte ^. Il attendit quelque temps, outré de colère contre Othon qu'il soupçonnait d'être l'auteur de cet afi'ront. Enfin, ne se contenant plus, il enfonce laporte de ses deux mains, entre furieux dans la salle, et s'avance hardiment vers le trône où siégeaient les deux rois. Othon était assis

(2) ma. 564.

ARNOUL-LE-VIEUX. — BÂUDUIN III

à la plus haute place, ayant sous lui le roi Louis. Devant eux se trouvaient Hugues et Arnoul sur deux escabeaux pareils. « Est-ce que je n'ai pas le droit de figurer ici, s'écria le Normand, me suis-je souillé de quelque déshonneur'? « Puis, courroucé de voir le roi franc aux pieds du roi germain, il s'approcha de celui-ci : « Roi, lève-toi donc un peu! " lui dit-il^. Othon se leva. Aussitôt Guillaume s'écria qu'en un lieu où se trouvait le roi des Francs personne ne devait se placer au-dessus de lui, et qu'il eût à descendre. Othon, rouge de honte, céda devant cette fière injonction, et, dévorant à peine sa colère, resta jusqu'à la fin du conseil appuyé sur le bâton ou sceptre que les souverains portaient à cette époque dans les cérémonies publiques ^ .

Lorsque chacun s'en fut allé, le roi des Germains, profondément ému de l'injure que Guillaume venait de lui faire, prit à part Hugues et Arnoul. Dans un conciliabule secret, on décida qu'une grande vengeance devait être tirée de ce grand affront ; la mort de Guillaume fut résolue.

Alors Hugues et Arnoul délibérèrent froidement et avec calme sur les moyens les plus efiîcaces à employer pour assurer le succès de cette exécution. On voulait que Guillaume, seul auteur du fait à lui reproché, en supportât seul toute la peine. Si l'on ébruitait la chose, il s'ensuivrait nécessairement des démêlés à main armée, et beaucoup de monde périrait, tandis qu'en dissimulant et en employant la ruse, il n'y aurait de victime que le coupable. H fut donc décidé que le comte Arnoul enverrait des députés à Guillaume pour l'engager à se rendre dans un lieu désigné , afin de conférer sur divers objets intéressant les deux princes. Les mesures les plus minutieuses furent prises pour que Guillaume ne pût échapper au coup qui l'attendait^.

Aux environs d'Amiens et sur la rivière de la Somme, se trouve une presqu'île qu'on nomme Péquigny. C'est là que rendez-vous a été donné au 20 décembre de l'année 943, au duc des Normands par le comte Arnoul^. Tous les deux sont exacts.

(IJ Rich. hist. ap. Pf-rtz. v. 564.

(2) Ibicl (3) Ibid. (4) Ibid.

v5; IbicL

Arnoul entre par terre dans la presqu'île ; Guillaume , arrivant par la rive opposée du fleuve, s'y rend en batelet, accompagné seulement de deux valets et de l'homme qui conduisait la barque. On parle de choses et d'autres, on se fait de grandes protestations d'amitié®; après quoi le Normand remonte dans son bateau, tandis qu'Arnoul, de son côté, se retire et se met à l'écart. Guillaume n'était pas arrivé au milieu de la rivière que les conjurés le rappellent, comme si quelque chose d'important avait été oublié. H fait virer de bord et débarque de nouveau. 11 avait à peine mis pied à terre qu'il tombe frappé à mort de plusieurs coups d'épée. Les deux valets et le batelier qui étaient sans armes, sont mis en fuite après avoir été blessés eux-mêmes. Tandis que Guillaume rendait le dernier soupir, ses gens, inquiets de ne le voir pas revenir, traversaient la rivière. Arrivés dans l'île, ils ne trouvèrent plus que le cadavre du duc et ses trois serviteurs blessés. Alors ils enlevèrent le corps avec épouvante et tristesse, et l'emportèrent douloureusement pour qu'on lui rendît les honneurs funèbres.

Quand on dépouilla le cadavre du duc, on trouva liée à son haut-de-chausses une clef d'argent. Cette clef ouvrait un coffre où Guillaume-Longue-Épée avait renfermé des habits de moine, une discipline et autres choses nécessaires à la vie claustrale ; car .depuis un certain temps il nourrissait la pensée de quitter le monde et de se retirer à l'abbaye de Jumiégos. La corps fut enveloppé dans un drap de soie et transporté à Rouen, où on lui célébra des obsèques magnifiques dans l'église métropolitaine. Ce jour même, le jeune Richard, fils de Guillaume, reçut l'investiture du duché et l'hommage de deux grands feudataires bretons, Juhel Béranger, comte de Rennes, et Alain, dit Barbe-Torte, comte de Vannes'''.

Le roi de France, en apprenant le meurtre de Guillaume, feignit de ressentir une

(6) Ibid.

(7) Chron. des ducs de Normandie, éd. Fr. Michel, I, 512. — Tbid., 513. — Li Estore des ducs de Normandie et des rois d'Angletierre, mss. de la bibliolh. Imp. n" 455, fol. 136 vo. et 137 vo.

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