CHAPITRE XIX
prétendait que toute la terre de Flandre avait fait retour au domaine de la couronne; que ce n'était plus même un fief, mais bien un accroissement du royaume. Il réunit la contrée au ressort du parlement de Paris, rendit des lois et ordonnances, renouvela et confirma partout les privilèges, reçut les hommages des villes, des barons et hommes de fiefs, institua enfin des magistrats et des tribunaux pour rendre la justice en son nom. Dans chaque endroit, il fut accueilli avec honneur et révérence; mais à Gand sa réception fut splendide : car en tout et pour tout les bourgeois de cette ville tenaient à faire les choses mieux que personne au monde. Les Gantois allèrent au-devant du roi vêtus uniformément de riches étoffes de trois couleurs ; les échevins lui offrirent de superbes présents ; il y eut des fêtes, des tournois ; et le séjour du roi ne coûta pas moins de 27,000 livres ^
Mais , pour son argent , la multitude s'était réservé le droit de réclamer à grands cris, sur le passage du roi, l'abolition d'impôts nouvellement établis sur diverses denrées, notamment sur la bière et l'hydromel, ce qui lui était fort sensible. A l'occasion de sa joyeuse entrée, Philippe-le-Bel accorda comme faveur la suppression demandée ; le peuple applaudit à cette mesure, mais l'aristocratie en fut vivement contrariée. L'institution des Trente-Neuf, bien que profitable au gouvernement de la cité, était devenue odieuse aux gens des métiers ; le roi la supprima; il voulait d'ailleurs que toute la Flandre fût exclusivement soumise à la juridiction de son parlement de Paris, et les Trente-Neuf formaient un corps dont la puissance ne laissait pas que d'être inquiétante. Il ordonna qu'à l'avenir" quatre prud'hommes choisiraient annuellement vingtsix bourgeois pour régir la ville, treize échevins et treize conseillers. Les prud'hommes devaient être désignés par les magistrats sortants^.
De Gand, le roi et la reine allèrent visiter Ardembourg, Dam, puis s'en vinrent à Bruges. Cette ville voulut rivaliser de luxe
(1) MonachHS Ganclavensis, 379.
{2) Diericx, Mémoire sur la ville de Gand, i, 179.
et de magnificence avec Gand. Mais les magistrats avaient, sous peine de mort, défendu que l'on demandât au roi la suppression d'aucun impôt. La multitude conçut de cette défense une indignation si profonde qu'elle resta muette et impassible devant le cortège du monarque. Philippele-Bel s'étonna beaucoup de ce silence^. Il dut lui paraître non moins significatif que les démonstrations bruyantes du peuple de Gand, et lui inspirer pour l'avenir de sérieuses réflexions. D'un autre côté, la reine Jeanne ne pouvait s'empêcher d'admirer, avec une secrète jalousie, le faste déployé devant ses yeux et dont en France elle n'avait pu se former une idée. Elle s'émerveillait en voyant ces églises innombrables, ces befi'rois gigantesques attestant que le sentiment de la foi était aussi vif en Flandre que celui de la liberté ; ces maisons ou plutôt ces palais élevés par l'industrie et le commerce, et où l'architecture et la sculpture étalaient leurs plus riches fantaisies; cette propreté et cet éclat, indices de bienêtre et d'opulence, dont aucun pays n'offrait alors l'exemple. Femme jalouse, princesse orgueilleuse, Jeanne de Navarre était surtout révoltée de voir les dames de Bruges, dont la beauté est proverbiale, l'éclipser par la fraicheur de leurs traits et la somptuosité de leurs parures. « Je croyais être seule reine en ces lieux, dit-elle avec dépit, et j'en vois plus de six cents !* »
Philippe-le-Bel ne resta pas longtemps à Bruges. Quand il y eut fait reconnaître son autorité par divers actes, il partit, emmenant avec lui Raoul de Nesle, qui avait eu le gouvernement du comté depuis la conquête. Le connétable était un seigneur doux, d'un caractère facile et qui avait administré k pays à la satisfaction de chacun. Le successeur que le roi lui donna n'offrait pas les mêmes garanties : c'était Jacques de Châtillon, oncle de la reine. On connaissait sa vieille haine contre les Flamands, et l'on n'attendait rien de bon de son caractère emporté, de sa nature chagrine et parfois cruelle. Le comte Robert de Boulogne, avec
(.3) Monachus Gandavemis, 380.
(4) Mejer, ad aiin. !301.
GUI DE DAMPIERRE
1,200 chevaliers, était adjoint au nouveau gouverneur. En retournant en France, le roi visita sur sa route le magnifique domaine de Winendale, appartenant au comte de Flandre, puis il se rendit à Ypres et repassa par Lille et Douai. A Douai, Robert d'Artois épousa en secondes noces Marguerite, fille aînée de Jean d'Avesnes, comte de Hainaut. Philippe avait à peine mis le pied en France, que des troubles sérieux éclatèrent à Bruges. Le peuple y était dans de trèsmauvaises dispositions depuis qu'on lui avait défendu de faire des demandes au roi. Sachant comment avaient réussi les réclamations des Gantois, il ne pouvait pardonner aux échevins de l'avoir empêché d'obtenir les mêmes avantages. Aussitôt après le départ de Philippe, les échevins rendirent une ordonnance statuant que les frais de la réception royale seraient acquittés sur les impôts de la ville, et que les dépenses faites par les corps de métiers seraient à la charge desdits corps. Une menaçante opposition se manifesta parmi la multitude. Il y avait alors à Bruges un homme jouissant d'un certain crédit chez les gens de métier. Il s'appelait Pierre Konynck, appartenait à une famille honorable et avait autrefois fait [partie de la cour du comte de Flandre. Comme la plupart des personnes de qualité à cette époque, il s'était affilié à une corporation, celle des tisserands de drap, et en était devenu, par élection, le chef ou doyen. Son extérieur ne prévenait cependant point pour lui. Vieux, borgne, de petite taille, Konynck avait la plus vulgaire apparence ; mais il était courageux, de bon conseil et fort ^actif dans l'exécution. Ignorant la langue française, il s'exprimait en flamand avec une grande facilité ; sa parole persuasive et animée lui gagnait tous les suffrages et lui avait fait sa popularité'. Il protesta au nom des tisserands, contre la décision du conseil échevinaletdevintbientôtle patron des mécontents. On craignait son pouvoir ; le bailli royal de Bruges le fit arrêter et enfermer, avec vingtcinq autres hommes marquants parmi le peuple, dans le fort appelé la Pierre-du- Comte (s Gravensteen) .
(1) Meyer, ad ann. 1302.
Alors les gens de métier se soulèvent, prennent les armes, se portent à la prison, délivrent Konynck et ses compagnons. Ce coup terminé, la tranquillité régna plusieurs jours, pendant lesquels le peuple, d'une part, les magistrats et les partisans du lis, d'autre part, s'observèrent avec des craintes mutuelles. Le gouverneur, Jacques de Châtillon, irrité de l'audace des Brugeois, qui n'avaient pas craint de briser les portes d'une pn'son royale, jura d'en tirer vengeance ^ Il s'entendit avec Jean de Ghistelles, un des chefs des Léliaerts qui commendait à Bruges, et avec les magistrats de la Adlle. D'après leur conseil il réunit et aposta sous les murs cinq cents cavaliers, tandis qu'à l'intérieur tous les nobles s'armaient secrètement. Il avait été convenu qu'au son de VAngelua du matin on tomberait à l'improviste sur le peuple; mais celui-ci était prévenu du complot et avait pris ses mesures. Au signal convenu, des masses considérables descendent armées dans les places et dans les rues. Les nobles sont résolument attaqués et forcés à se réfugier dans le château contigu à Saint-Donat. La multitude assiège la forteresse avec impétuosité, l'enlève d'assaut, tue et blesse un grand nombre de chevaliers et en prend plusieurs. Le sire de Ghistelles épouvanté parvint à fuir ; le gouverneur, avec ses chevaliers, n'avait osé pénétrer dans la ville en révolution ^,
Alarmé des dispositions populaires, Châtillon manda son frère Gui, comte de Saint- Pol, et tous les chefs du parti français en Flandre. Des hommes d"armes furent convoqués de toutes parts, et l'on délibéra sur les moyens de mettre les gens de Bruges à la raison. C'était une guerre à mort qu'il fallait entreprendre ; des deux côtés on paraissait en craindre les. résultats ; un arrangement fut proposé et accepté. Il portait que tous ceux qui se sentiraient coupables de conspiration se banniraient de la cité pour toujours, et que le reste du peuple se soumettrait aux décisions du gouverneur et de son frère. Pierre Konynck et ses amis quittèrent la ville, comptant bien y rentrer quand l'occasion se présenterait de secouer
(2) MonacUus Gandavensis, 380.
^3) Ibia.