CHAPITRE XIX
le joug de la tyrannie étrangère. Jacques et Gui de Châtillon vinrent alors résider à Bruges. Le gouverneur n'aurait pas demandé mieux que d'infliger des peines sévères aux rebelles et de faire tomber quelques têtes; mais il sentit qu'il était de son intérêt d'agir prudemment d'abord, sauf à montrer ensuite plus de rigueur'. Il importait avant tout de détruire la puissance de la ville. Il fit démolir les tours en pierre et en bois qui existaient à l'extérieur des murailles, jeter bas quelques-unes des portes, raser sur plusieurs points le refmpart circulaire en terre et combler les fossés. Le peuple voyait avec tristesse ces travaux de destruction, car il attachait un grand prix à tout ce qui faisait la force et la gloire de ses foyers Son orgueil national fut bien encore plus péniblement froissé quand il entendit les hérauts du gouverneur publier par les rues que, pour ses rébellions et désobéissances, la ville de Bruges avait forfait et perdu ses libertés, franchises et privilèges. Alors ce ne furent plus seulement les gens du commun qui gémirent, mais aussi les échevins, les bourgeois, tous ceux qui jusque-là soutenaient la domination française^. Ils virent qu'ils n'avaient rien gagné à changer de maître, et songèrent sans doute en ce moment au malheureux prince dont ils avaient causé la perte par leur inconstance et leur abandon. Ils interjetèrent appel au parlement de. Paris, et y envoyèrent des députés chargés de soutenir cette importante affaire.
La révolte de Bruges avait eu lieu à la mi-juillet. Dans le courant de l'été et durant l'automne, le gouverneur construisit deux grandes forteresses, l'une à Lille, l'autre à Courtrai ; il en commença une troisième à Bruges, qui ne fut jamais achevée. Il relevait en outre les châteaux et les places que le traité de Melun défendait de rebâtir. Pour subvenir aux dépenses que ces travaux nécessitaient il imposa de lourdes taxes, telles que Bruges, ville de franchises, n'en avait jamais subi : elles pesaient presque entièrement sur les artisans et le bas peuple ; car Châtillon ménageait les grands et les riches, dont il voulait se faire un appui . Les ouvriers
(1) Monaclius Gandavensis, 381.
(2) Ibid.
étaient contraints à payer le quart du prix de leur travail journalier. Quantité de personnes ne pouvaient plus suffire à leur existence, à celle de leurs familles, et aimaient mieux déserter leurs ateliers et demeurer oisives. Des plaintes et des doléances s'élevaient sans cesse de la part des maîtres de fabrique : ils exposaient que si les impôts n'étaient point allégés, toute industrie devait périr; mais Châtillon restait sourd à ces justes réclamations. L'on vit alors de nombreux commerçants, excédés de cette tyrannie sans exemple, quitter la Flandre et aller chercher fortune dans des contrées plus heureuses.
Il n'est pas de moyen que cet homme rapace n'employât pour pressurer la fortune publique. Il avait établi dans son hôtel même, à l'angle, près du pont nommé Snakers- Brugge, un bureau de perception pour une nouvelle taxe que les pauvres gens appelaient l'impôt du coin {Hoeh-tol), et avec lequel, disait-on, il aurait tiré un droit de mouture des statues elles-mêmes^. Les amis du comte, les parents de ses fidèles compagnons de captivité, les enfants des nobles flamands tués dans les batailles ou dans les sièges en défendant la cause de leur maître, étaient l'objet de sa haine et de ses violences. Enfin cette oppression, dont il s'étudiait avec un instinct barbare à varier les formes, devenait de plus en plus odieuse et insupportable^.
Dans le courant de l'hiver, les fils du comte, principalement Jean de Namur et Gui son frère, aveo-leur neveu Guillaume de Juliers, surnommé le Clerc, parce qu'il était chanoine de Maestricht et prévôt de l'église d'Uirecht, se réunissaient souvent à leurs amis, cherchant et discutant avec sollicitude les moyens de délivrer la patrie. Ils ne voyaient pas sans une profonde douleur les maux dont on l'accablait. La captivité de leur père, de leurs frères, de leurs braves serviteurs navrait aussi leur âme et y fomentait le désir de la vengeance^. Ils nouèrent des intelligences secrètes avec les partisans qu'ils avaient en Flandre ; l'insurrection
(3) Meyer, ad ann. 1301.
(4) Mon. Gand. 379.
OUI DE DAMPIERRE
audacieuse excitée par le doyen Konynck porta leur attention sur cet homme influent et valeureux. Ils se mirent en relation avec lui et l'engagèrent à retourner à Bruges ainsi que ses compagnons d'exil.
Pierre y revint en effet, et y prit plus que jamais l'ascendant que lui donnaient son éloquence et son habileté. Les tisserands, les foulons et tous les corps de métiers, heureux de retrouver un chef sous l'impulsion duquel ils pussent agir et fiiire éclater leur mécontentement, l'entourèrent de leurs énergiques sympathies. Non-seulement le bailli du roi et les échevins n'osèrent pas l'expulser de la ville ; mais encore ils s'inclinèrent devant une telle prépondérance et restèrent comme paralysés ^
Vers la fin de l'hiver, les envoyés brugeois chargés de soutenir l'appel dont on a parlé plus haut, revinrent désolés d'avoir échoué dans leur mission. Le parlement avait déclaré que les antiques privilèges de la cité étaient bien et dûment anéantis. Cette nouvelle répandit la consternation à Bruges ; et tous les yeux se tournèrent alors sur Pierre Konynck, comme si la fortune des foyers domestiques reposait tout entière en lui. Son crédit et sa puissance s'accrurent à un tel point qu'il ne craignit pas de chasser loin des murs les ouvriers du gouverneur occupés à la démolition des remparts. Il déclara en même temps par lettre à Jacques de Châtillon qu'il- n'avait pas le droit de toucher aux fortifications de la noble ville de Bruges, sans le consentement solennel du peuple. Le bailli, les échevins, les Léliaerts étonnés, intimidés, tremblants pour leurs têtes, s'enfuirent de la cité ; et le doyen avec ses amis y resta comme souverain seigneur et maître^.
Sur ces entrefaites et au mois de mars, un soulèvement populaire eut lieu à Gand. Il était de la même nature et avait les mêmes causes que celui de Bruges, ce qui fut un grand sujet de joie pour cette dernière ville. Jacques de Chàtillon, assisté du bailli de Gand, venait de rendre une ordonnance qui remettait en vigueur les taxes sur les denrées, abolies par Philippe-le-Bel ; et ce pour l'acquittement des 27,000 livres dépensées
(1) 3Ion. Gandav. 382.
(2) Itid.
à l'occasion de l'entrée du roi et de la reine. L'article additionnel menaçait les opposants de la mort ou de l'exil. La communauté accueillit cette publication avec des frémissements d'indignation^.
Vers le soir, à l'heure où les artisans sortent de leurs ateliers, des groupes se forment par la ville, on tient des colloques, on délibère ; le soulèvement de Bruges avait monté les esprits. La résolution est prise de ne point travailler le lendemain, et de s'opposer de toutes ses forces au paiement de l'impôt. Le bailli, les échevins, les nobles et les partisans du lis, informés de cette grave agitation, passèrent la nuit en conseil. De grand matin ils s'armèrent au nombre d'environ huit cents, et se partageant par bandes de trente, de quarante et de cinquante hommes, se postèrent dans les rues et les carrefours pour contenir les mutins, empêcher les rassemblements, et saisir les gens de métier qui ne se rendraient point à leurs travaux.
La matinée se passa sans trouble, car une impulsion générale n'était pas donnée : la plupart des ouvriers allèrent même aux ateliers. Mais, à trois heures de l'après-midi, une troupe de Gantois, s'étant armée secrètement et ayant saisi la bannière du quartier, se répand sur la voie publique, et marche vers le beffroi pour sonner le tocsin. Le beffroi était gardé de manière à n'en pouvoir approcher ; des bassins de cuivre sont alors apportés, on frappe dessus à coups redoublés, on court à travers la ville, on pousse des cris d'alarme. Alors de toutes parts, des fabriques, des maisons, des caves, sort une multitude immense brandissant des épées, des barres de fer, des bàtofs, enfin tous les instruments de mort dont elle avait pu s'emparer. Les magistrats et les nobles cherchent à résister ; mais, accablés par le nombre, ils se voient obligés de chercher un refuge dans le château contigu à l'église de Sainte-Pharaïlde. Les insurgés les y poursuivent : on entoure le château, et avant neuf heures il élait forcé. Deux échevins et onze des principaux de la ville sont tués sur le coup ; cent environ sont grièvement blessés ; les autre?,
(3) Ibid.