CHAPITRE XIX
le bailli du roi à leur tête, menacés d'être égorgés jusqu'au dernier, implorent miséricorde et sont contraints de prêter serment au peuple'.
Ainsi les Flamands apprenaient à leurs maîtres qu'on ne les domptait point facilement. Chàtillon ne pouvait dissimuler sa fureur : en vain les gens sensés cherchaientils à lui faire entendre raison, lui conseillant de ménager un peuple chez qui dominaient le sentiment national et l'amour de la liberté, lui rappelant ce que disait Charles de Valois au roi de France : « Sire, les Flamands sont fiers, et c'est par la douceur qu'il les faut prendre. " L'arrogant et mal avisé gouverneur n'écoutait rien. Il n'avait à la bouche que des mots féroces et menaçants, et ne parlait que de pendre tout le monde^.
Le roi de France n'envisageait pas sous son véritable point de vue la situation des esprits en Flandre : il ignorait peut-être les événements ; dans tous les cas, il n'y prêtait pas grande attention. Sa pensée tout entière était alors absorbée par la lutte fameuse qu'il avait engagée contre le pouvoir pontifical, dans la personne de Boniface VIIL Chàtillon restait donc maître d'agir à sa volonté. Il continua de tyranniser une nation qui certes ne se serait pas donnée si facilement au roi de France, si elle avait pu prévoir qu'on la traiterait en pays conquis ; d'un autre côté la résistance s'organisait et devenait de jour en jour plus formidable.
Le 2 avril, les Gantois allèrent attaquer Lessines, où se tenait une garnison française. Ils s'emparèrent de cette petite ville, y mirent le feu et la rasèrent de fond en comble. Bruges était toujours au pouvoir de Pierre Konynck et du peuple. Le beau château de Mâle, domaine des comtes de Flandre, situé non loin de cette ville, avait été donné par Philippe-le-Bel à l'un de ses chevaliers, Gobert d'Espinoy, en récompense . de services rendus lors de la guerre avec l'Angleterre. Gobert y faisait, par ses serviteurs,- vendre du vin aux Flamands. Le P'" mai, il s'y trouvait quelques bourgeois de Bruges et entre autres Jean Breydel,
(1) Mon Gand. 383. (2) Meyer, ad ann. 1301.
doyen de la corporation des bouchers. Une querelle s'éleva entre les buveurs, et, à ce sujet, un des valets du sire d'Espinoy injuria Breydel. Le doyen était un homme de noble condition, qui autrefois avait fait partie de la cour du comte Gui avec son ami Konynck ; et pas plus que ce dernier il n'aimait les Français. Un coup de poignard fut la seule réponse qu'il fit à l'insolent valet. Gobert l'apprend et veut se saisir du meurtrier, qui avec les siens oppose une vive résistance. Le danger que courait Breydel, connu à Bruges, y jette aussitôt l'alarme; sur-lechamp sept cents Brugeois, dirigés par le sire de Bornera, chevalier de l'ordre du Temple, se précipitent vers Mâle, dégagent leur concitoyen, et tuent Gobert d'Espinoy et plusieurs de ses gens.
Breydel, de retour en ville et vouant une haine à mort aux Français, jure de ne plus vivre que pour délivrer la patrie. Dès ce jour il devint, avec son confrère le tisserand Konynck comme un second tribun du peuple^; son nom en flamand signifie bride ou frein, et l'on disait communément que Breydel briderait l'arrogance française*.
Dans ces circonstances, Guillaume de Juliers, fils d'une fille du comte Gui, se rendit à Bruges, appelé par les citoyens. C'était un jeune homme d'un très-grand cœur, et qui déploya bientôt beaucoup de bravoure^. Comme nous l'avons dit, il avait d'abord ;embrassé l'état ecclésiastique; mais, les persécutions prodiguées par le roi de France à sa famille l'exaspérant, il laissa l'église pour endosser une armure et venger les siens, de concert avec ses oncles Gui et Jean. Sa venue fut accueillie comme un bienfait par les habitants de Bruges, de Dam et d'Ardembourg. Il se mit sur-le-champ en rapport avec Konynck et Breydel, et devint le chef suprême des mécontents. Sous son étendard ils allèrent saccager et brûler la demeure du seigneur de Zieseele, un des principaux léliaerts et ancien ennemi personnel du comte de Flandre ; de là ils se portèrent sur le château de Mâle, fortifié et défendu par les Français. Après bien des
(3) lUd. 1302. (4) Ibid.
(5) Monachus Gandavensis, 383.
GUI DE UAMPIERRE.
travaux et beaucoup de pertes, ils s'en rendirent maîtres et massacrèrent tous les assiégés sans miséricorde.
Ces heureux préludes accrurent l'ardeur belliqueuse des Gantois, quand ils les apprirent, et ils envoyèrent proposer aux ^ens de Bruges de conclure ensemble une alliance offensive et défensive. On accepta l'offre avec empressement ; par malheur elle ne put avoir d'effet ; car durant les pourparlers, les dispositions changèrent à Gand ; et, lorsque les députés y revinrent, on ne parlait plus que de paix et de tranquillité. Les principaux habitants, les premiers par la fortune et le rang, appartenaient presque tous au parti du lis ; ils craignaient d'ailleurs la puissance du roi, et tremblaient pour leurs biens. Ils firent tant par leur or et leurs belles promesses que le peuple rentra dans des voies pacifiques. Le gouverneur favorisait ces dispositions et se montrait tout autre qu'il n'avait été envers les Gantois, les ménageant et les flattant' ; car il prévoyait bien que, si les deux grandes cités de Gand et de Bruges réunissaient leurs efforts, il ne viendrait pas facilement à bout d'une telle insurrection. Toutefois il y en eut parmi les Gantois dont le patriotisme ne fléchit point et qui vinrent, au péril de leur vie, se joindre à ceux de Bruges^.
Jacques de Châtillon pensa qu'il n'avait point par devers lui des forces sufiSsantes pour dompter les Brugeois. Il en délibéra avec l'évêque d'Auxerre et Pierre Flotte, chancelier de France, tous deux conseillers du roi, qui venaient d'arriver en Flandre. On fut d'avis de faire à Courtrai un appel à la noblesse et à tous les soudoyers du Hainaut, du Vermandois et de la Flandre pour anéantir ensuite la révolte et tirer un châtiment terrible des insurgés, quels qu'ils fussent^. Ces grands préparatifs de guerre ne laissèrent pas que d'intimider les Brugeois, déjà fort déconcertés depuis qu'ils n'avaient pu s'allier aux Gantois. D'autre part, le courage revenait aux Léliaerts ; et ils étaient dans les villes fort nombreux et fort prépondérants, plus habiles du reste à séduire par les paroles et l'argent qu'à payer
(1) Mon. Gand. 33'1.