‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 160 sur 236 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

taille, etiln'existaitpas dans tout le royaume une seule famille qui n'eût à pleurer la perte de quelqu'un de ses membres.

En Flandre, au contraire, l'espérance et le courage remplacèrent l'abattement et le deuil. Partout éclatèrent des témoignages publics d'allégresse; partouton rendit des actions de grâce au Ciel, qui venait de sauver la patrie d'une ruine imminente. A Courtrai, ■cet heureux événement fut célébré par des réjouissances dont le souvenir s'est perpétué jusqu'à notre temps dans une fête populaire appelée Vergaederdagen (le jour du rassemblement). Vers le milieu du mois de juillet, les hommes et les femmes du peuple vont par la ville demandant de porte en porte les vieux habits, qu'ils revendent ensuite, comme leurs aïeux avaient fait autrefois des viches vêtements arrachés aux cadavres des nobles français; puis, un joueur de violon à leur tête, ils se rendent processionnellement sur le Pottelberg, où ils passent la journée à s'enivrer de bière et de genièvre.

Une chapelle dédiée à Notre-Dame de Groningue s'élève à peu de distance de la ville, sur le lieu même où s'est livrée la bataille ; à la voûte est suspendu un éperon doré de chevalier, sur l'autel est placée une image miraculeuse de la Vierge de Groningue, et on lit, inscrits en lettres d'or, les noms des principaux chefs français tués dans cette sanglante journée.

L'enthousiasme des Brugeois fut à son comble quand ils apprirent la victoire remportée par leurs compatriotes. On chanta des Te Deum dans toutes les églises, et ce ne fut pendant plusieurs jours que chants de triomphe et que fêtes. Durant des siècles un pompeux anniversaire fut célébré à Bruges le 11 mai, jour de Saint-Benoît. A Gand, où régnait encore la domination française, la multitude, dès le lendemain de la bataille, se souleva comme un seul homme, se répandit dans les rues, renversa, foula aux pieds la bannière et les armoiries du roi et y substitua le lion national. Les gens du lis furent égorgés, emprisonnés, mis en fuite ^ Plusieurs se rapprochèrent en tremblant des fils du comte; et la ville, par une députation

(1) Monachus Gandavensis, 302.

suppliante, oflVit sa soumission, que l'on accueillit avec bonté.

Mais la guerre n'était pas finie : elle allait même recommencer bientôt avec une activité nouvelle, car la colère du roi croissait à l'égal des résistances qu'elle éprouvait; et les forces de la France étaient loin de se trouver épuisées. D'ailleurs les principales villes de la Flandre wallone étaient encore gardées par les troupes de Philippele-Bel. Le quatorzième jour après la victoire, Jean, comte de Namur, fils aîné du second lit du comte Gui, vint en Flandre joindre ses efforts à ceux de son frère Gui et de son neveu l'intrépide Guillaume de Juliers afin d'achever la délivrance du pays. On lui donna le commandement de l'armée ; et, en compagnie des princes, il conduisit vers la fin de juin devant Lille les milices de Gand et d'Ypres avec celles de Waes et d'Alost, qui n'avaient point concouru aux précédentes affaires. Les gens de Bruges et de Courtrai furent laissés chez eux pour prendre un peu de repos; car ils avaient fait de grandes dépenses et essuyé des pertes considérables dans la rude campagne qui venait de se terminer si glorieusement. Lille et sa citadelle furent aussitôt investies et vivement assiégées. Les plus ardents à l'attaque étaient les anciens partisans du lis qui voulaient se faire pardonner et reconquérir les bonnes grâces de leur seigneur^. Dès les premiers jours, les assiégés avaient recouru au roi de France; le 16 juillet il leur répondit de Vincennes, leur promettant des secours et les exhortant à tenir bon^. Mais les assauts devenaient de plus en plus violents et multipliés; le peuple, favorable au comte, menaçait à chaque instant de se révolter et d'ouvrir les portes.

Les principaux de la ville, presque tous Léliarts, et la garnison française eurent peur et entrèrent en pourparlers avec Jean de Namur. On convint que si dans un mois le roi n'envoyait pas de secours, la ville et le château se rendraient à condition que tous ceux qui en voudraient sortir auraient la

(2) Monachus Gand. 393.

(3) Archives de la ville de Lille ; Registre aux titres KL M, fol. n.

GUI DE DAMPIERRE

Vie sauve, la liberté de leurs personnes et de tous leurs biens. On n'attendit même pas l'expiration du délai pour conclure la capitulation,qui fut signée le 6 août'. Alors Jean de Namur et les Flamands prirent possession de la ville, à la grande joie des habitants débarrassés delà domination étrangère qui depuis cinq ans pesait sur eux.

On marcha ensuite vers Douai. Les partisans du lis n'y étaient pas nombreux, et, comme à Lille, le peuple n'aspirait qu'à rentrer sous l'obéissance de son souverain légitime *. A peine le comte fut-il arrivé sous les murs que les Douaisiens proposèrent et demandèrent les mêmes conditions que pour Lille. On les leur accorda ; et le comte, maître de toute cette partie de la Flandre, transporta son camp à deux lieues sudouest de Douai, en face du village de Brebières et près de ce fossé de Boulenrieu, dont nous avons déjà parlé, et qui servait de défense et de limite à la Flandre du côté de l'Artois. De ce poste les Flamands désolèrent l'Artois et y causèrent beaucoup de dommages, au grand déplaisir de leurs chefs ; mais il était fort difficile de maintenir ces gens des communes que l'amour de la patrie pouvait bien un instant arracher à leurs foj'ers, mais qui ne restaient sous les drapeaux que dans l'espoir de butiner et s'enrichir. Ils pillèrent Harnes, Hennin- Liétard et quantité d'autres lieux.

Jean de 'Namur ne tarda pas à congédier une partie de ces gens indisciplinés et ne garda près de lui que les chefs des villes et les soudoyers aguerris et tranquilles. Le château de Cassel, contre lequel les tentatives avalent été jusque-là infructueuses, se rendit peu de temps après, mais la redoutable forteresse de Tenremonde résista. Elle était défendue par Godefroi de Vierzon, qui avait, dit-on, des vues d'ambition personnelle sur Tenremonde, les pays de Waes et d'Alost et même sur le Brabant ; mais la journée de Courtrai avait confondu les projets du sire de Vierzon. Enfin l'hiver suivant, après un siège long et dispendieux, les gens du pays de Waes, que la garnison française

(1) Arch. de la ville de Lille, Orig. scellé; et Registre aux titres G H I, fol. 91, (2) Mon. Gand. 393.

incommodait exirèmement, la forceront à capituler.

Cependant le roi de France avait résolu de reconquérir en personne les avantages que les derniers événements lui avaient fait perdre. Privé de la majeure partie de sa noblesse anéantie dans la plaine de Groningue, il manquait en outre d'argent. Ce fut alors qu'il frappa de la fausse monnaie ou en altéra les coins, au détriment et à la ruine des commerçants de son royaume et de l'étranger. Les gens de toute condition dans chaque province soumise à la juridiction royale furent grevés de la maltôte et des impôts les plus lourds. Déjà l'année précédente, au mois d'août, il avait enjoint à ses sujets de porter la moitié au moins de leur vaisselle à la Monnaie pour en recevoir le prix, sur le pied de 4 livres 15 sols le marc de Paris. Au mois de mars suivant, une nouvelle ordonnance força quiconque possédait 100 livres de revenus en terre, de verser au trésor 20 livres tournois ; ceux qui avaient en meubles la valeur de 500 livres devaient payer 25 livres parisis. Au mois d'août 1303, les biens du clergé furent frappés de la décime et de la demi-décime ; enfin, en octobre de la même année, tous les habitants du royaume indistinctement, nobles, clercs, non nobles, se virent contraints de contribuer à l'équipement d'un nombre déterminé de gens d'armes, chacun dans la proportion de sa fortune^.

A l'aide de ces extorsions, Philippe-le- Bel trouva moyen de rassembler et d'entretenir une armée de quatre-vingt mille hommes dont vingt mille cavaliers. Il avait, assure-t-on, convoqué le ban et l'arrièreban de toutes les milices des villes jusqu'à une distance de cent lieues des frontières flamandes^; mais ce que l'argent du roi n'avait pu remplacer, c'était cette brillante chevalerie qui, devant Courtrai, avait disparu comme dans un tourbillon. On remarquait néanmoins dans son escorte de hauts et puissants personnages, tels que Louis, le jeune fils du monarque, qui n'avait alors que treize ans et se montrait déjà impatient

(3) Ordonnances des rois de France, i, 367, 360, 382, 408. (4) Mon. Gand. 394.

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