CHAPITRE II
grande douleur*; au fond, il était trèssatisfait d'être délivré d'un vassal redoutable. II songea même alors à reprendre le territoire concédé aux Normands sur la rive droite de la Seine ; et à cet effet, sous prétexte de venger la mort du duc, il assembla beaucoup de monde et s'en vint à Rouen, pour exécuter ses menaces. C'était la route de Flandre qu'il aurait dû prendre ; mais le roi, tout en montrant de l'horreur pour la trahison, préparait lui-même en sa pensée une indigne spoliation.
Lorsqu'il fut installé en son hôtel à Rouen, il manda le jeune duc ; et là, en présence de tout le monde, l'embrassa, le combla de caresses, le fit manger à sa table et le retint près de lui 2. Néanmoins, les hommes d'armes français veillaient aux portes de la ville, à celles du palais, et l'on ne tarda pas à, s'apercevoir que le jeune prince était prisonnier; car un jour ses serviteurs normands ayant voulu le faire sortir pour l'emmener en son logis afin qu'il pût se baigner et changer de vêtements, les gens du roi s'y opposèrent. Cela produisit une grande sensation sur le menu peuple de Rouen, qui était fort attaché à cet enfant. Les bourgeois s'armèrent en bon ordre et allèrent d'abord trouver les seigneurs jadis amis ou alliés du duc Guillaume qui avaient accompagné le roi dans la ville, et leur reprochèrent durement de trahir Richard comme ils avaient trahi son père ; car l'opinion des Normands était que les princes français s'étaient rendus complices de l'assassinat de Guillaume- Longue-Epée par le marquis des Flamands^. Ils menacèrent donc les barons et leur dirent que leroi lui-même n'échapperait point à leur colère s'il ne rendait pas le jeune prince.
Louis les calma en leur faisant de belles promesses et, sous de faux semblants de protection et d'amitié, garda Richard en son pouvoir.
Peu de temps après, le marquis des Flamands envoya des députés au roi Louis : « On accuse notre seigneur d'avoir pris part
(1) Li Estore, etc., loco citato.
(2) Chron. des ducs de 2V., i, 526.
(3) Dudo S. Quintini, ap. Duchesne, 104. — Voyez aussi Chron. des ducs de N,, l, 525.
à l'injuste mort du duc Guillauthe, lui direntils, mais il est prêt à soutenir le contraire par l'épreuve du feu. Il punira, si vous le désirez, ceux de ses leudes que Guillaume avait gravement offensés et qui sont les auteurs de sa mort. Notre seigneur vous adresse en outre ce conseil important. Gardez à jamais Richard, fils de Guillaume, afin d'assurer dans vos mains le repos du royaume. Retenez sous le joug d'une sévère oppression les hommes de la terre et réduisez-les à une complète obéissance''. .» C'était, comme on le voit, entrer avec autant d'astuce que d'habileté dans les vues du monarque.
Au dire de quelques historiens, le meurtre de Guillaume aurait été commis par le neveu d'Arnoul,Bauduin-Baldzo,comtede Cambrai, fils de ce Raoul qui périt lui-même en guetapens dans un combat livré à Herbert et ses alliés les partisans de "Robert d'Anjou et ceux de Guillaume de Normandie. Quoi qu'il en soit, Arnoul en fut le principal instigateur. Il avait à se plaindre, on l'a vu, du secours que Guillaume venait de donner au comte de Montreuil Erluin, et conservait surtout une profonde rancune de l'alliance des Normands avec Herbert le meurtrier de son oncle. ^Ce ne devait pas être la dernière vengeance exercée par la famille du marquis des Flamands contre la famille et les amis d'Herbert.
Peu de temps après l'assassinat de Guillaume, le comte de Vermandoîs mourut de mort subite, au moment où siégeant, parmi les siens, on parlait de cette catastrophe et des mesures à prendre pour punir les meurtriers.
De sa femme Hildebrande, sœur du roi Robert, le comte de Vermandois avait eu cinq fils et deux filles. Le second de ses fils, Albert, devait lui succéder. Albert sortait à peine d'enfance : profitant de cette circonstance et de l'émotion que produisit en Vermandois le trépas inopiné du dernier comte, Raoul de Cambrai se précipita sur ce pays, dont les frontières touchaient aux siennes, et, assisté des Flamands , fit aux enfants d'Herbert une guerre terrible; mais qui
(4) Dudo decan, 1, ni