CHAPITRE XX
de gagner ses éperons ; Charles, comte de Valois, et Louis, comte d'Evreux, frères du roi ; Pierre, vicomte de Léon, troisième flls de Jean II, duc de Bretagne; Robert II, duc de Bourgogne ; Robert, fils aîné du comte de Dreux ; Gui, comte de Saint-Pol ; Othon, comte de Bourgogne; Amédée, coBite de Savoie ; Humbert de La Tour-du-Pin, dauphin de Viennois; Ferri III, duc de Lorraine; Jean V, comte de Vendôme; Robert VI, comte de Boulogne et d'Auvergne; le comte de Roucy, Jean IV; le comte de Ligny, le comte d'Auxerre, le comte Robert de Clermont et Louis son fils ; Gautier de Châtillon, connétable de France ; Miles de Noyers et Fouques de Merle, nouveaux maréchaux, et une infinité d'autres. Le roi voulait commencer les opérations par le siège de Douai. A cet efî'et il vint établir son camp à deux petites lieues de cette ville, près de Vitry, sur les terres d'Artois.
On n'avait pas en Flandre attendu l'approche de cette formidable armée pour se disposer à lui disputer le terrain. Jean et Gui de Namur et Guillaume de Juliers avec Jean de Kuick, le templier Guillaume de Bornem , le fameux Pierre Konynck et Jean d'Escornay, maréchal ou maître de la milice, suivis de tous les Flamands en état de porter les armes, dressèrent leurs tentes près du Boulenrieu, à l'endroit qu'ils avaient déjà occupé vis-à-vis Brebières. Ils ne se trouvaient qu'à une très-petite distance de l'armée royale, laquelle se tenait en ce moment divisée en trois corps.
Enhardis par la victoire de Courtrai et les succès plus récenls qu'ils avaient obtenus, les Flamands étaient pleins de force et de résolution. Ils se seraient fait tous exterminer jusqu'au dernier plutôt que de laisser l'armée française pénétrer de nouveau sur leur territoire; mais ils ne voulaient pas l'aller attaquer et engager le combat sans y être forcés, car ils craignaient que, si le roi était battu de rechef, il ne fît tomber alors le poids de son exaspération sur le comte Gui et les princes retenus captifs en France '. D'un autre côté, les Français avaient encore présente à la mémoire l'effroyable bouche-
{1) Monachus Gandavensis, Z^-i.
rie du champ de Groningue; ils ne paraissaient pas très-désireux d'en venir aux mains avec ces hommes que leur imagination effrayée regardait comme indomptables^.
Les deux grandes armées restèrent là longtemps en présence, non sans des frais énormes; surtout pour le roi, dont l'immense cavalerie devait être d'un entretien ruineux. Voyant que ces délais n'aboutissaient à aucun résultat, Jean de Namur, qui, en sa qualité d'aîné, commandait en chef, envoya des hérauts dans le camp royal pour demander la paix ou une trêve. Des pourparlers s'engagèrent, les conférences se succédaient ; mais on ne terminait rien. Philippe-le-Bel traînait à dessein les choses en longueur. Il savait les troupes flamandes composées en majeure partie de pauvres gens des villes qui n'aimaient pas à rester longtemps hors de chez eux; et il espérait qu'en temporisant, les forces de ses ennemis se désorganiseraient et s'affaibliraient peu à peu. Il y eut effectivement des murmures, et plusieurs bandes menacèrent de s'en aller si l'on ne se battait pas. Mais les chefs , à force de belles paroles et de promesses, calmèrent ces impatiences. Le fourrage manquant devant Brebières, on fit un mouvement rétrograde vers Flineslez-Marchiennes, dont les environs étaient abondamment pourvus de vivres pour les hommes et les chevaux. Là un nouveau dissentiment faillit compromettre le sort de l'armée. Le jeune et bouillant Guillaume de Juliers voulait à toutes forces aborder l'ennemi et en finir. La plupart des gens d'armes goûtaient cet avis et il fut sur le point de prévaloir. « J'ai vu, dit un moine de Gand, spectateur et peut-être acteur des guerres de ce temps-là, j'ai vu le pont destiné à faire passer à l'armée la rivière de la Scarpe, qui vient de Douai à Flines. 11 était jeté sur cinq bateaux et avait trente pieds de large ; mais l'avis de Jean, de Gui et d'autres hommes experts et prudents prévalut^. »
Pourtant les entrevues pour la paix se continuaient. Dans l'une d'elles le comte d'Evreux demanda, au nom du roi, qu'on
(2) Ibid.
(3) Ibid. 393.
GUI DE DAMPIERRE
lui livrât les chefs de la conspiratio» de Bruges. « Nous n'en livrerons pas un seul, répondirent les princes ; d'ailleurs vous pouvez allez dire au roi que nous sommes prêts à nous battre. « Quand Philippe-le-Bel connut cette réponse, il demeura pensif ; et peu de jours après on apprit que par une belle nuit il avait fait lever son camp et avait précipitamment regagné Paris. Cette retraite étonna tout le monde, l'on n'en sut jamais le véritable motif. On ne peut supposer, comme l'insinue un historien flamand, que la peur seule ait mis le roi en fuite ^ En admettant que les hommes d'armes français n'eussent pas été très-désireux en ce moment-là d'en venir aux mains avec les vainqueurs de Courtrai, le roi pouvait au moins profiter de la présence d'une armée formidable et qui lui avait coûté tant d'argent pour obtenir quelques conditions de paix; il pouvait aussi traiter d'une trêve, renvoyer une partie de ses troupes, cantonner l'autre en Artois et en Hainaut. Comment donc expliquer ce brusque départ? Grand nombre de chroniqueurs contemporains ou à peu près lui donnent une cause assez romanesque, mais qui n'est pas dépourvue de toute vraisemblance.
Voici comment un d'eux la raconte :
« Quand les Flamands furent avertis que le roi de France faisait la plus grande assemblée que jamais il n'eût faite pour venir sur eux à main armée, ils convinrent d'envoyer vers le roi d'Angleterre le prier en cette grande besogne de vouloir bien les aider à l'enconire du roi de France. Bien lui firent remontrer que, considéré l'amour et l'alliance que Angleterre et Flandre avoient de longtemps ensemble à cause de la marchandise, les deux pays étoient tenus de se concerter l'un l'autre en toutes leurs affaires ; que, s'il n'apportoit remède à ce grand méchef, tout le pays étoit en péril d'être pillé, brûlé et détruit. Aussitôt que le roi Edouard eut ouï et entendu les messagers ou ambassadeurs que le comté et les bonnes villes de Flandre lui avoient envoyés, il réfléchit un moment; puis leur dit : « Beaux seigneurs, vous reviendrez
(1) Meyer, Annales rerum Fland. ad ann. 1307.
» demain par devers moi et me rappellerez » votre besogne ; laquelle, comme j'entends, •' demande brève expédition. » De cette réponse furent les ambassadeurs tout réconfortés, d'autant plus que le roi Edouard leur avoit iait bon visage. Ils s'en retournèrent à leur hôtel, et le lendemain ils revinrent près du roi ; mais ils ne purent lui parlcï ce jour-là ni le suivant. Le roi le faisoit avec intention. Les Flamands, qui ardemment poursuivoient une réponse, étoient fort ébahis. Cependant lareine d'Angleterre, qui étoit sœur au roi de France, et qui volontiers i*'inquiétoit de toutes les nouvelles pour en écrire à son frère, fit enquérir ce que ces envoyés alloiont demandant et d'où ils étoient! mais elle n'en pouvoit rien savoir et s'en trouvoit très-intriguée : car elle les avoit vus parler au roi; et ils n'étoient pas habillés comme de nobles hommes, mais comme de simples bourgeois et marchands. Quand il sembla bon au roi Edouard, ce prince fit venir les ambassadeurs et leur dit : " Beaux amis, j'ai pourvu à votre pétition " et requête tellement que bientôt vous et » toute Flandre en serez grandement se- » courus. " Puis il ajouta : « Recommandez- » moi à mes bons voisins de Flandre, et " qu'ils ne soient inquiets de rien ; car dans » l'occasion ne leur pourrois faillir, ce dont " ils s'apercevront en temps et lieu. » Lors lesdits bourgeois rentrèrent à leur logis; et le lendemain de bon matin ils partirent et retournèrent en Flandre, où ils racontèrent comment ils avoient exploité. — Or, le roi Edouard, une fois les Flamands en allé^ , entra dans la chambre de la reine et fit semblant d'être durement courroucé. La reine le voyant chagrin et pensif, s'en vint à lui : « Cher sire, lui dit- " elle, pour Dieu! que vous est-il advenu? » Il m'est avis que vous avez quelque grand » déplaisir au cœur. S'il en est ainsi, que ne " me le dites-vous? — Certes, madame, ré- » pondit le roi, ce n'est pas merveille si j'ai » le cœur dolent. — Ha! ha! cher sire, fit » la reine, découvrez-vous à moi ; vous en » aurez le cœurplus allégé. » Le roi Edouard, qui subtil étoit, s'y refusa un petit pour mieux parvenir à son intention ; enfin il lui dit : « Sachez, madame, que je ne veux vous