‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 162 sur 236 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

» rien céler au monde, et surtout le mortel .' déplaisir queje porte en moi ; pour l'amour •• de vous je vous le confierois, mais à con- « dition que vous me promettrez de ne le •' jamais dire à personne. » La reine le lui promit, mais le roi savoit bien qu'elle feroit tout le contraire. « Madame, dit le roi, le » roi votre frère a fait un grand mandement " de gens d'armes pour aller Flandre dé- >' truire; mais il se va perdre et bouter en " la gueule des loups, si déjà il n'y est. » Quand irl sera dans le pays et qu'il pensera » être le mieux accompagné et assisté, il se >' trouvera déçu ; car ses princes l'ont vendu » et le livreront aux Flamands , qui l'ont » acheté à bons deniers comptants. Cela est " si vrai que ces étrangers que vous avez ici -•» vus sont des Flamands à moi envoj'^és par " leurs compatriotes pour me prier que je » leur veuille prêter par deçà la mer quel- « que fort château afin d'y tenir et garder y prisonnier le roi votre frère, qu'on leur >. doit livrer à la première bataille qu'ils >. auront contre les François. Par amour '. pour vous, j'ai repoussé cette demande. » Lorsque le roi Edouard eut ainsi parlé, il manda ses chevaux, et dit à la reine qu'il vouloit aller s'ébattre aux champs. Or, il savoit bien que la reine agiroit comme il le désiroit. En effet, à peine le roi fut-il parti que la reine, qui n'avoit pas le cœur en paix, appela un sien secret conseiller et lui fit écrire une lettre adressée au roi son frère et contenant tout ce que son seigneur lui avoit raconté. Les lettres closes, elle les bailla à un féal messager auquel elle recommanda de faire toute diligence et de ne s'arrêter ni jour ni nuit tant qu'il fût arrivé au camp du roi de France. Le messager vint à Douvres, passa la mer, prit terre à Boulogne, et demanda où il pourroit trouver le roi Philippele-Bel ; on lui certifia que le prince étoit entre Arras et Mons-en-Pevèle. Le messager se mit en route et rencontra le roi et sa grande armée là oîi on lui avoit indiqué. Philippe tenoit conseil s'il n'iroit pas le lendemain mettre le siège devant Lille, ou combattre les Flamands qui étoientaux champs à deux lieues de là. L'Anglois entra en la tente du roi, qu'il salua humblement, ainsi que les princes et barons, puis il le tira à part, et

lui baillant ses lettres, il lui dit, de parla reine sa sœur, que pour Dieu il les lût secrètement. Quand le roi l'eut fait, il fut grandement émerveillé; et il se souvint alors, que le jour précédent il avoit envoyé devers les Flamands pour traiter , et que ceux-ci avoient fièrement repoussé les conditions, et répondu qu'ils vouloientse battre. Aussitôt il se prit à réfléchir, et mandant les hommes de son conseil : « Seigneurs, " leur dit-il, je m'en retourne en France " plus vite que je ne pensois ^ »

Cette singulière retraite du roi de France ne put s'effectuer avec tant de promptitude que les Flamands n'eussent le loisir d'atteindre les derrières de l'armée et de tuer tous •les traînards. Ils firent beaucoup de butin, car l'ennemi laissait en route une grande quantité de tonneaux de vins et des victuailles de toute espèce, et avant de rentrer en Flandre ils brûlèrent une seconde fois Harnes et Hennin-Liétard. Ainsi la campagne s'était effectuée sans paix, ni trêve, ni bataille, ce qui ne se voyait pas souvent.

Avant de congédier les milices, on alla faire une démonstration contre Tournai.

Celte ville anciennement libre aurait dû conserver la neutralité ; loin de là, elle exerçait de continuelles hostilités sur le territoire fiamand : car elle était fort attachée au roi de France qui l'avait prise sous sa protection et y entretenait des gens d'armes. On la punit en lançant contre ses édifices une multitude de projectiles qui firent beaucoup de mal. Mais on ne devait pas songer à s'en emparer d'un coup de main. Un siège en règle présentait des difficultés et aurait pris beaucoup de temps ; or, l'été finissait ; on était au mois d'octobre ; les gens des communes épuisés de force et d'argent avaient hâte de rentrer chez eux^.

Durant l'hiver, les garnisons françaises des villes frontières désolèrent la contrée par de fréquentes incursions. Le roi les avait renforcées afin de faire le plus de mal possible

(1) Chron. de Flandre, msc. de la Bibl. Imp. n» 8380, fol. cxxxii. Voir aussi : ^gidii li Muisis citron, éd. de Smet, 197, — Msc. de la MU. de Lille, C. P. 3i, fol. 9. yo. — Chr. de Jehan li Tartiers, fol. 9. — Chron. de Flandre, publiée par Denis Sauvage, p. 91 et alias.

(2) Monachus Gandavensis, 395.

GUI DE DA.MPIERRE

aux Flamands. Ainsi à Saint-Omer, où se tenaient déjà Bertrand de Marquigneul , Jacques de Bayonne et les deux nouveaux maréchaux Miles de Noyers et Fouques de Merle, il envoya Othon, comte de Bourgogne, grand homme de guerre et gendre de Robert d'Artois tué à Courtrai. Pour encourager Othon, il voulut qu'il succédât au comté d'Artois du chef de sa femme, nonobstant le droit et les réclamations du jeune Robert, fils de ce Philippe d'Artois mort avant son père à la journée de Furnes. Il mit à Calais Odard de Maubuisson ; à Béthune Robert Bruneau, sire de Saint-Venant ; à Lens Jean, châtelain du lieu, et fournit à chacun d'eux des subsides d'hommes et d'argent.

En représaille de ces agressions des Français, les Flamands faisaient des courses en Artois. Un corps nombreux de ces derniers occupait l'église fortifiée de Buysscheure à trois lieues ouest de Cassel. Les chevaliers et la garnison de Saint-Omer les auraient volontiers chassés de celte position, mais ils n'y réussirent point et durent se contenter de brûler tous les environs jusqu'au mont Cassel. Une rencontre eut lieu sur les hauteurs de Ballimberghe et l'on se battit avec fureur. Circonvenus et inférieurs en nombre, les Flamands eurent le dessous ; ils seraient tous restés sur le champ de bataille sans l'approche du soir, qui permit à plusieurs d'échapper." On compta néanmoins deux mille morts, mais Othon de Bourgogne fut blessé de manière à ne plus pouvoir porter les armes. Il expira peu de temps après à Melun, où il s'était fait transporter.

Les Flamands eurent bientôt une revanche. La garnison française de Lens, sous les ordres de Libert de Beauffremont, d'Hubert de Beaujeu et du sire de Vaucouleurs, s'était mise en marche pour attaquer La Bassée, dont l'église était très-forte et bien gardée. En sortant du village de Vendin, où s'était conclu le fameux traité de 1211, elle rencontra une troupe flamande, et une lutte très-vive et très-meurtrière s'eugagea sur-le-champ. Enveloppés de tous côtés par les Flamands qui se déployèrent en bon ordre et avec habileté, les Français eurent à peine une issue pour s'échapper. On en tua

Page 1