CHAPITRE XXI
lorsqu'une nouvelle appréhension de guerre vint forcer le comte à reprendre son armure et à convoquer ses milices. La trêve conclue avec le Hainaut en 1306 était expirée, et Guillaume-le-Bon avait mis son armée sur pied. Celte armée, toutefois, était loin d'égaler en nombre et en force celle du comte de Flandre, qui avait demandé au roi et pris à sa solde une troupe de cavalerie française ; de plus, tous les navires stationnés sur les côtes flamandes s'équipaient pour cingler vers la Hollande et la Zélande en même temps que l'armée de terre se porterait en Hainaut. Guillaume ne se dissimula point son infériorité; d'autant plus que les Hollandais et les Zélandais avaient refusé de lui envoyer des renforts, alléguant qu'ils auraient assez de besogne à défendre leur propre pays.
Dans cette occurrence, il fit proposer un arrangement ; et Robert de Béthune, voyant son adversaire disposé à céder sur tous les points en litige, lui accorda une entrevue à Tournai, dans les jardins du palais épiscopal, où les dilTérends furent minutieusement réglés par l'entremise de Robert de Plandre, seigneur d'Arleux et de Montmirail, et de Jean de Hainaut, seigneur de Beaumont.
Entre autres choses H fut arrêté que Guillaume d'Avesnes retiendrait les iles de Zélande, à la condition d'en rendre hommage au comte de Flandre et de payer à Gui, frère de ce dernier, le revenu desdites îles ; qu'il renoncerait aux terres d'Alost, de Grammont, de Waes, des Quatre-Métiers et de Bornehem ; qu'il rappellerait et recevrait en grâce tous ceux qui avaient été naguère exilés de la Zélande pour avoir soutenu le parti flamand lors de l'expédition du comte Gui; enfin, qu'il rendrait tous les biens confisqués, au sujet de ladite guerre'. C'étaient là de dures conditions, mais le comte de Hainaut n'était pas dans une situation à se montrer difficile. H y accéda, non sans quelque peine assurément, et dut même faire sur-le-champ acte de vassalité au sujet de la Zélande. 11 vint donc en compagnie de ses ofliciers, mais désarmé et la tête nue, dans le camp flamand ; et là, en présence du comte
(1) Arch. deFl. Or. parch.
Robert, il prêta le serment de foi et hommage, un genou en terre. C'était la première fois que les d'Avesnes s'humiliaient devant les Dampierre. Marguerite de Constantinople dut tressaillir dans sa tombe.
Depuis le traité avec la France, le comte Robert avait déjà payé cent vingt mille marcs pour rachat de la moitié des vingt mille livres de rente annuelle. En garantie des dix mille livres restant, le roi tenait les villes de Lille, de Douai etd'Orchies. Cette possession provisoire ne laissait pas que d'inquiéter les Flamands ; car l'on soupçonnait le roi de vouloir réunir un jour la Flandre wallone à son domaine. Cette crainte ne tarda pas à se réaliser ; et ce fut par une nouvelle ruse diplomatique que Philippe vint à bout de ses desseins. Enguerrand de Marigny, surintendant des finances et le plus intime conseiller du roi, vint trouver le comte et le circonvint de telle sorte, lui fascina l'esprit par de si belles promesses, que Robert signa un acte de renonciation à la propriété des trois villes. Il est vrai que Marigny lui avait formellement promis que cette cession ne serait pas définitive et que, si le roi exigeait que momentanément ce gage lui appartînt, Robert pourrait bientôt revendiquer son droit de rachat : sans aucun doute, ajoutail-il, le roi rendrait les villes aussitôt que la rente serait acquittée. Le comte de Flandre aurait dû se rappeler combien de fois son père avait été victime de ruses de ce genre et les maux qu'une confiance aveugle peut engendrer. Il ne s'aperçut du piège que trop tard ; il voulut prétendre que la convention était de nulle valeur, qu'elle lui avait été surprise. On ne tint pas compte de ses allégations, et il entra dans une grande colère contre le roi et peutêtre aussi contre lui-même. Il eut bientôt l'occasion de la manifester.
Philippe-le-Bel venait d'achever à Paris un palais destiné à sa résidence ; voulant en célébrer l'inauguration d'une manière solennelle aux fêtes de Pentecôte, il y convia tous les grands vassaux de la couronne et entre autres le comte de Flandre. Robert ne se rendit point à cette invitation. Quelque temps après, une expédition ayant été préparée en France contre les Musulmans, qui
ROBERT DE BETHUiNE.
avaient envahi les îles Baléares, le roi écrivit au comte pour le prier de se joindre à cette croisade. Robert répondit qu'il n'était pas disposé à quitter son pays, où il avait assez de mal à maintenir le calme et la tranquillité ; que lorsque les choses seraient dans une situation plus prospère il verrait ce qu'il aurait à faire. Enfin le roi lui demanda de renouveler son hommage pour le comté de Flandre en exceptant les villes dont il avait abandonné la propriété et qui ne devaient plus faire partie du comté. C'étaii. rouvrir la plaie ; Robert refusa net. Le roi employa d'abord les moyens de conciliation r il avait ce qu'il voulait, n'en demandait pas davantage et cherchait à éviter la guerre.
Par ses ordres Marigny et quelques conseillers se rendirent à Tournai, où le comte vint de son côté avec son fils et les députés des villes; mais on ne put s'entendre. Louis de Nevers s'emporta même contre Marigny, tint des propos injurieux à son égard, et quitta brusquement l'assemblée. Les négociations furent interrompues. Le comte de Flandre cité alors devant la cour des pairs dédaigna, de se soumettre à cette injonction, de sorte que le parlement, par un arrêt solennel, confisqua tous ses biens au profit de la couronne. Ainsi les choses s'envenimaient et la guerre était sur le point de renaître.
En France l'on faisait de grandes levées d'hommes, et Robert de son côté se mettait en mesure de soutenir la lutte. Il fit publier dans tout le comté qu'il avait racheté les villes engagées au roi, que l'argent avait été remis à Marigny, et qu'il lui fallait ou les villes ou l'argent. En outre il se plaignait irès-vivement de la conduite du roi et présentait sa propre injure comme une injure nationale. Il n'en était certes pas besoin pour exciter la haine déjà si profonde des Flamands contre Philippe-le-Bel.
Pour répondre à de telles imputations, le roi publia un long manifeste contenant une série de plaintes de plusieurs natures; mais dans lequel il n'était pas le moins du monde question des villes de la Flandre française, véritable cause du débat. Philippe cherchait à se donner une apparence de raison, à expliquer les motifs de toute sa conduite;
et surtout à jeter de l'odieux sur le comte Robert, en le présentant aux Flamands comme un despote. « Sachez bien, dit-il en terminant et s'adressant aux habitants et villes de Flandre, qu'en définitive c'est moi qui suis votre souverain et droiturier seigneur, obligé de faire rendre justice à chacun par le comte lui-même sur la plainte que le plus pauvre homme me pourrait porter. Je ne veux point me venger du comté à cause des infractions à la paix, mais faire connaître aux peuples que le comte n'a rien tenu de ce qu'il avait promis ; qu'il a dérobé et employé à son propre usage les deniers publics destinés à solder les sommes que le pays de Flandre me devait. Le duc de Normandie et le comte de Toulouse ont perdu leurs terres en pareil cas, le comte de Flandre et ses prédécesseurs auraient bien mérité d'être châtiés de même; eux qui, pour se maintenir au pouvoir, ont toujours fait racheter leurs folies par leurs sujets', dont les uns ont été forces de payer d'énormes sommes d'argent, d'autres justiciés, pendus, traînés et exilés hors du pays : témoin les deux mille personnes de Bruges et de la châtellenie qui eussent été dernièrement bannis si je ne leur avais fait grâce. "
Bientôt trois corps d'armée s'avancèrent vers les frontières de Flandre. L'archevêque de Reims et l'abbé de Saint-Denis vinrent à Saint-Omer et y firent convoquer une grande assemblée de prélats. Beaucoup d'évêques et d'abbés s'y rendirent; et là, dans une sorte de concile où tous les dignitaires ecclésiastiques figuraient avec les attributs de leurs fonctions et dans le costume de leurs ordres respectifs, le métropolitain prononça un long discours, terminé par une sentence d'excommunication contre tout le pays de Flandre. Peu de temps après, le cardinal Gocelin, légat du pape, et le surintendant Marigny, délégués par le roi, qui au fond redoutait la guerre, arrivèrent à Tournai et y négocièrent une trêve d'un an, qui fut prorogée à son expiration, car on espérait toujours arriver à un accommodement définitif. Dans l'intervalle, on y travailla, mais sans succès.
(1) Arch. de FI. Acle du 15 octobre 13: 1.