CHAPITRE XXI
Le fils aîné du comte, Louis de Nevers, prince turbulent et emporté, formait à lui seul un obstacle insurmontable et s'était fait du roi un ennemi mortel, depuis que, dans les conférences pour la. paix, il avait injurié Marigny et rendu tout accommodement impossible. Sa colère, du reste, avait une cause toute personnelle ; Louis, par son mariage avec Marie, fille et héritière de Jacques comte de Nevers et de Rhetel, possédait ce double comté, et il s'était vu contraint jadis de le donner en garantie des 20,000 livres de rente dues au roi par le comte de Flandre. Le roi, en eflTet, comme on l'a vu plus haut, avait, outre les villes de la Flandre française, exigé Rhetel et Nevers en gage supplémentaire. La rente une fois acquittée en partie, le gage entier ne devait plus rester dans les mains du créancier. Mais Philippe-le-Bel, dès qu'il tenait une proie, ne la lâchait pas si facilement. En vain Louis réclama-t-il à plusieurs reprises, ainsi que son père l'avait fait pour les villes de Lille, Douai et Orchies ; ses doléances ne furent point écoutées : alors il entra dans une vive colère, brisa la foi qu'il devait au monarque, et conspira contre lui.
Il commença par vouloir chasser les officiers que Philippe-le-Bel avait mis dans les comtés de Nevei^s et de Rhetel. Appréhendé au corps de ce chef, on l'enferma au château de Montlhéry sous la garde de deux chevaliers ; et il s'en échappa pour venir audacieusement habiter son hôtel à Paris, à la face même du roi. Deux sergents d'armes furent chargés de l'y garder à vue. Il trompa de nouveau leur vigilance et s'esquiva : refusant de se rendre à la cour, bien que le roi lui en eût donné l'ordre^. Il paraîtrait aussi que déjà Louis de Nevers menait une conduite peu régulière et donnait des sujets de plainte à sa femme. Cette princesse, pour faire cesser les désordres de son époux, avait été obligée d'aller à Paris et de s'adresser au monarque. Enfin la désunion commençait à se mettre entre Louis et le comte son père; et aux difficultés politiques venaient se joindre, pour Robert de Béthune,
(1) Archiv de Fi. Aae dii, 3X jaiuLr 1312.
des chagrins domestiques qui prirent bientôt un caractère plus grave.
L'espoir d'une paix ferme et stable s'évanouissait donc tout à fait sous l'influence des différentes causes dont on vient de parler. Les choses restèrent néanmoins dans cette situation précaire l'espace de deux ans , durant lesquels de nouvelles négociations demeurèrent sans résultats. Le 24 novembre 1314, l'implacable persécuteur de Boniface VIII, des Templiers et des Flamands mourut à l'âge de 46 ans d'une maladie de langueur : « qui fut, dit un historien de l'époque, pour beaucoup de monde un grand sujet de surprise et de stupeur^. « Cette mort ne changea point les destinées de la Flandre ; car Louis X, dit le Hulin, fils de Philippe, jeune prince dont le surnom n'était que trop mérité, n'attendait que l'expiration de la trêve pour aller guerroyer dans ces plaines fiamandes où dès son enfance orr l'avait habitué à la vue du sanget du carnage. Nonobstant le traité conclu cinq ans auparavant avec le comte de Flandre, Guillaume de Hainaut lui fournit de nombreux hommes d'armes hainuj^ers, frisons et, hollandais, et alla en personne combattre sous son étendard^.
Robert de Béthune, avant que le roi fût aux frontières, alla mettre le siège devant Lille gardée par une garnison française. Il espérait l'emporter d'un coup de main et à l'aide des intelligences qu'il avait dans la place ; mais l'armée s'approcha trop vite, et le comte dut se replier derrière la Lys du côté de Courtrai. Louis-le-Hutin entra, vers la mi-août, par l'Artois, et vint asseoir son camp dans la plaine qui s'étend entre Lillers et Hennin-Liétard. Lorsqu'il eut connu le mouvement de retraite des Flamands, il en suivit la direction et fit prendre position à son armée au village de Bondues, presque à mi-chemin de Lille à Courtrai. Le comte de Flandre n'était pas loin, et une petite rivière le séparait seule de ses ennemis.
(2) Continuateur de Nangis, ann. 1314.
(3) Arch. de FI. 2^ et 3e Cartulaires de Hainaut , p èces 38 et 166. — V. aussi un état des gages des chevaliers et gentilshommmes de Hollande qui ont servi dans l'armée du comte de Hainaut contre le comte de Flandre. — Rouleau de 5 bandes de parch. sous l'année 1315.
nOBERT DE BETHUNE.
Une action peut-être décisive ne devait pas larder à s'engager, quand il survint tout à coup une pluie continue et si intense que la terre s'en trouva détrempée à tel point que l'armée française, postée dans un endroit assez marécageux, fut embourbée et hors d'état de se mouvoir.
Louis-le-Hutin n'eut pas le temps de prendre une revanche, car il mourut peu après cette malheureuse expédition. Il ne laissait |;oint de fils , et n'avait eu de son premier mariage qu'une fille, nommée Jeanne, qui devint par la suite reine de Navarre; mais sa seconde épouse, Clémence de Hongrie, ne tarda pas à lui donner un fils posthume, appelé Jean, qui ne vécut que u'mq jours. Pliilippe-le-Long, comte de Poitiers et frère du roi, à qui l'on avait déféré la régence, fut alors appelé au trône.
Ces événements suspendirent les hostilités avec la Flandre : elles pouvaient néanmoins i^ecommencer d'un moment à l'autre. Fatigués d'une guerre qui tour à tour reprise et abandonnée n'en durait pas moins depuis vingt ans, les Flamands auraient sans doute consenti à de grands sacrifices et se seraient peut-être alors montrés plus accommodants que le comte lui-même, dirigé qu'il ét,ait par un ressentiment personnel. Cependant ils ne l'engageaient point à céder les trois villes en litige, ils se contentaient de l'accabler de reproches et de rejeter sur lui les conséquences d'une faute qu'avec plus de prudence et d'habileté on eût facilement évitée. «• Nous n'aurions pas été si maladroits que de nous fier aux promesses du roi et de ses conseillers, disaient les gens des bonnes villes; il n'j a que les grands qui se laissent ainsi circonvenir et cajoler'. » Avant l'avénement de Philippe-le-Long, qui ne fut sacré que le 9 janvier 1317, des députés flamands se rendirent près de lui pour renouer les négociations. Sans adoucir beaucoup les clauses imposées par Philippe-le-Bel, le régent y apporta cependant quelques modifications a la prière du comte de Savoie, de Charles de Valois et de Louis d'Evreux.
Quelques-unes de ces propositions parurent iniques aux Flamands. Us n'y voulurent
[l] îleyer, ad ann. mcccxvi.
point souscrire ; et le comte, pas plus que ses sujets, ne se montra disposé à les accepter. Il refusa même de se rendre à Paris pour en recevoir notification , et les hostilités recommencèrent bientôt. Sous prétexte que l'armistice ne comprenait point la mer, les Flamands s'emparèrent de quelques navires français.
Les comtés de Nevers et de Rhetel furent occupés de nouveau par les gens d'armes de France ; et un corps de troupes, envojé par le régent à Saint-Omer, fit sous la conduite de Béraud de Merqueil , connétable de Champagne, des courses sur les territoires de Berghes et de Cassel, où elles exercèrent de grands ravages. Sur ces entrefaites, Louis de Nevers négocia le mariage de sa fille avec le fils de Charles de Valois, et à cette occasion une nouvelle trêve fut conclue jusqu'à la Pentecôte : l'on décida en même temps que le conflit serait soumis au jugement du pape. A la fin de l'hiver, une députation alla de la part du roi et de celle du comte de Flandre trouver le souverain pontife à Avignon. Les Français voulaient que la décision papale fût irrévocable, et que l'on s'y soumit d'une manière absolue. De leur côté, les Flamands prétendaient qu'ils n'étaient venus que pour prendre conseil de Jean XXII, se réservant de voir ensuite ce qu'ils auraient à faire ; de sorte que le voyage fut complètement inutile, et encore une fois, les choses restèrent au même état. Les Flamands se défiaient d'un ptipe né Français; ils craignaient qu'il ne sacrifiât leurs intérêts au profit de son propre pays.
La trêve n'était pas encore expirée que le comte reprenait les armes et assiégeait les châteaux de Courtrai et de Cassel, qu'il força de capituler lorsqu'ils n'eurent plus ni vivres ni munitions. Un envoyé du roi vint alors traiter avec le comte afin que tout l'attirail du château de Cassel fût. transporté à Saint-Omer et celui du château de Courtrai à Lille. On convint aussi que ces deux forteresses seraient démolies ; et cette proposition satisfit le comte que des garnisons françaises au sein de son pays gênaient beaucoup. La trêve fut niaintcnucî jusqu'à la Pentecôte.