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CHAPITRE XXI

A celte époque, le cardinal Goctilin, délégué par le pape, que la conduite des Flamands avait vivement mécontenté, se rendit à Paris et lança l'interdit sur toute la Flandre. Cette mesure émanée du souverain pontife en personne, fit grande impression en Flandre ; et lorsque le comte manda ses milices à Cassel pour les opposer à Gauthier de Châtillon et à Henri de Sully venus en Artoitj avec une cavalerie nombreuse, beaucoup de gens refusèrent de se rendre à cet appel ou ne marchèrent que malgré eux ' . On pensait qu'une armée frappée d'un semblable anathôme ne saurait être victorieuse. Robert de Bélhune s'efforça de rassurer ses gens et de détruire leurs scrupules. Dans les champs devant Cassel il fit étendre un drap vermeil sur un chariot, y monta et harangua les Flamands. Il leur insinua que l'Eglise et la religion soutenaient toujours la bonne cause, voulant détruire ainsi l'influence du pape. Puis ordonnant d'apporter un petit coffret de cuir, il en tira et leur montra des lettres, scellées du sceau de Philippe-Auguste , portant que le comte Bauduin, plus tard empereur d'Orient, avait, au moment de se croiser, mis en gage pour cent ans les villes d'Aire et de Saint-Omer moyennant une somme d'argent que le roi lui avait prêtée. « Or voici les cent ans écoulés, dil-il ; voyez si je n'ai pas un motif légitime de reprendre les armes et de chercher à ressaisir des villes qui aujourd'hui m'appartiennent selon droit et raison. " Ces assertions laissaient des doutes dans les esprits. Les uns croyaient, les autres affirmaient que ces lettres avaient été abrogées par des traités postérieurs^.

Les préparatifs de guerre furent toutefois suspendus par des conférences relatives au mariage de Louis, fils de Louis deNevers, avec Marguerite, fille de Philippe-le-Long. La sentence d'interdit fut même levée à cette occasion. L'alliance se conclut et l'armistice fut prolongé d'un an. De part et d'autre on ne demandait pas .mieux que d'arriver à bonne composition ; mais le nœud restait à trancher et la cession des trois villes formait

(1) Meyer, ad unn. mcccxv".

(2) Chron. de Fl. fol. clxi.

toujours le plus grand obstacle à l'accord des parties. Le comte n'en voulait pas entendre parler et se montrait sur ce point plus opiniâtre encore que ses sujets. Il y mettait une persistance que ni les injonctions du pape, ni les prières de ses conseillers, ni les démarches du roi ne pouvaient vaincre. Il se trouvait un soir à Paris dans le conseil du roi, où on l'avait appelé pour délibérer de rechef sur la paix. Quand on en vint à parler de la Flandre française il sortit furieux de la salle, gagna son hôtel, et, montant à cheval, reprit seul, la nuit, le chemin de son pays. Ses gens et les députés qui l'avaient accompagné en France se mirent à sa poursuite, l'atteignirent, et le ramenèrent à Paris, disant que, si le comte retournait en Flandre sans avoir rien conclu, on en jetterait la faute sur eux et qu'ils n'auraient bientôt plus do têtes à mettre dans leurs chaperons.

Le comte vit bien alors qu'il fallait se rendre et expier le tort qu'il avait eu de se laisser jouer par Marigny. Lille, Douai et Orchies, avec leurs territoires si riches et si fertiles, demeurèrent enfin aux mains du roi, qui les avait tant convoités, et la paix fut le prix de ce sacrifice. Le mariage de Louis, petit-fils du comte, avec Marguerite de France fut célébré en grande pompe à Paris ; et l'on s'occupa de régler, à ce sujet, l'ordre de succession au comté de Flandre, qui avait déjà été l'objet des dispositions dont nous avons parlé. L'avènement par représentation du jeune Louis de Nevers, à l'exclusion de son oncle Robert de Cassel, second fils du comte de Flandre, fut de nouveau confirmé, et Robert de Bélhune rendit le 2 juin 1320, à Courtrai, une ordonnance qui déterminait les droits de chacun. " Je désire, disait-il dans cet acte, avant mon trépas qui approche, assurer la paix à mon pays et pourvoir à la concorde et à l'amitié qui doivent exister entre mes chers enfants^. " Le vieux prince ajoutait sans doute tristement dans sa pensée : « et qui n'existent pas ! » En effet, depuis plusieurs années, les plus fâcheux dissentiments régnaient dans cette famille. La discorde

(3) Archiv. de Flandre, Ac'e du $5 novembre 1317, Orig. parch. scellé.

ROBERT DE BETHUNE

s'était mise surtout entre Louis, fils aîné du comte, et son vieux père, au grand scandale de chacun.

Elle avait pour cause première les dispositions testamentaires faites en 1315 par le comte à l'égard de ses deux fils, Louis de Nevers et Robert de Flandre. En assignant, après sa mort, le comté de Flandre à l'ainé, Robert de Béthune l'avait chargé de fournir au puiné mille livrées de terre ; et, afin que cette donation fût plus explicite, il avait ensuite désigné les terres d'Alost, de Grammont, desQuatre-Métiers et deWaes comme devant former la part héréditaire de ce dernier. Louis de Nevers fit, à cette occasion, éclater son mécontentement contre son père et entra presque en révolte ouverte contre son autorité. C'était, comme nous l'avons dit, un prince d'un caractère fougueux, et qui entendait difficilement la raison. Ses emportements l'avaient brouillé avec Philippe-le-Bel, en rendant la paix impossible du vivant de ce prince. Maintenant c'était a sa propre famille qu'il s'en prenait, et, au lieu d'agir par voie de conciliation, il se conduisait au contraire d'une façon à irriter son père de plus en plus. En effet, outre (ju'il se montrait rebelle et querelleur, il menait un train de vie très-peu exemplaire. Depuis longtemps il avait abandonné sa femme, qu'il rendait fort malheureuse, et traînait son existence déréglée tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Il était si mal famé qu'un jour Watier Maisières, bourgeois de Coui'trai, battit sa femme Catherine, fille de Watier Krommeling, parce qu'elle avait reçu à jouer chez elle le comte de Nevers et sa compagnie. Louis fit comparaître devant lui cet honnête mari ; entre autres peines il le condamna sérieusement à faire un pèlerinage à Saint-Gilles en Provence, puis un autre à Saint-André en Ecosse'.

Tout à coup un bruit sinistre courut en Flandre. On se disait que Louis de Nevers avait attenté à la vie de son père par le poison. Louis, qui se trouvait alors en Brabant, est arrêté par ordre du comte et traîné de prison en prison, de Viane à Bornehem,

(1) Archiv. de FI. Acte du 25 novembre i3J9, la nuit (le Sainte Catherine.

puis de Bornehem à Rupelraonde, où le gouverneur reçut l'ordre de faire trancher la tête au prisonnier. C'était, assurait-on, Robert de Flandre, frère puîné de Louis, qui avait obtenu cette condamnation. Au lieu d'obéir immédiatement, le gouverneur, qu'un tel ordre avait plongé dans une grande anxiété, se rend en toute hâte auprès du comte et le trouve en proie à une vive indignation contre son fils. Mais bientôt Je vieillard rend grâce au gouverneur de sa prudence et de sa réserve; il réclame son concours pour connaître enfin la vérité de ce drame funeste. Louis de Nevers avait pour confesseur un certain frère Garnier : on imagina de lui donner la torture dans l'espoir qu'il révélerait les secrets de son pénitent. Frère Garnier ne laissa échapper aucune parole qui pût compromettre le jeune prince ; et l'on se détermina enfin à relâcher ce dernier en lui faisant jurer qu'il ne reparaîtrait point en Flandre du vivant de son père, et qu'il ne tirerait aucune vengeance de ses accusateurs, parmi lesquels figuraient Pierre de Pecquignj et quelques autres gentilshommes.

Louis, navré de douleur, et plein de ressentiment, se retira en France, et sans nul doute il se serait vengé cruellement de Pecquigny et des autres dénonciateurs s'il avait vécu assez longtemps. Que ce prince fût réellement coupable ou seulement imprudent et téméraire, toujours est-il vrai qu'il eut beaucoup à souffrir en France pendant quelques années. S'il faut en croire les historiens flamands, il était odieux aux Français moins comme mauvais fils que pour avoir fait jadis une opposition violente à Philippe-le-Bel et avoir lutté opiniâtrement contre les dispositions iniques du traité de 1305. Les villes flamandes n'ayant point ratifié cette convention, qui leur était si onéreuse, le roi, comme on l'a vu, mit en sa main les possessions propres de Louis, c'està-dire les comtés de Nevers et de Rethel, et les Flamands laissèrent ainsi à sa charge tout le poids de leurs désastres.

Ce fut alors que Louis, toujours poussé par ce caractère indomptable qui le dominait, vint hardiment à Poissy sommer le roi de^ lui faire justice et de lui rendre ses posses-

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