‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 176 sur 236 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

sions avec luurs fi'uiis et revenus. Il avait envoyé en même temps redemander ses jeunes enfants, qui se trouvaient à Paris, avec leur mère, pour y apprendre la langue française. Or Philippe-le-Bel les avait fait arrêter tout à coup et détenir à la tour du Louvre. On répétait en Flandre que ce guetapens avait pour but d'éteindre la dynastie de Gui de Dampierre afin de s'emparer plus aisément de cette Flandre, objet d'une perpétuelle convoitise. Louis comparut donc devant le parlement, réclama ses biens, ses enfants, offrit de se justifier des crimes de liaule-trabison, de violation de la paix, de félonie et enfin de toutes les atrocités dont ses ennemis l'accusaient. On ferma l'oreille à ses plaintes et à ses offres ; on fit plus, on défendit, sous peine d'être considéré comme criminel de lèse-majesté, à tout avocat, procureur et autres suppôts du parlement de prêter la moindre assistance, le moindre conseil à ce prince étranger. Ainsi réduit à lui-même et seul devant cette assemblée qui lui refusait les secours ordinaires de la justice, ce prince indigné demanda les preuves du combat judiciaire contre celui de ses accusateurs qui serait d'un rang égal au sien. Personne ne se présenta.

Pour mettre fin à ses plaintes et à ses poursuites, on l'arrêta de nouveau et on le ti'aina de forteresse en forteresse. Cependani son esprit de ruse et d'intrigues lui fournit les moyens de s'échapper et de se réfugier en l'abbaye du Lieu-St-Bernard en Brabant, au diocèse de Cambrai. Là, faisant un retour sur sa vie passée, il s'occupa des moyens de se réconcilier avec son père et sa famille. En conséquence, il rédigea le IG avril 1321, une déclaration dans laquelle, après avoir demandé pardon au comte de Flandre do tous les déplaisirs et chagrins qu'il avait pu lui causer par sa mauvaise conduite et ses dcportements, il se soumettait pleinement et sans réserve à tous les arrangements l'clatifs à la succession du comté de Flandre ^ .

Robert de Béthune le fit d'abord enfermer au château de Rupelmonde, puis, au bout de quelques mois, pardonna de grand cœur

■1) Arohiv. de Flaudre, Acte du IG acril 1321. Qv'\zlarch. scellé.

à ce fils si longtemps rebelle, lui permit do venir à Courtrai et voulut même, par une solennelle manifestation, le laver des soupçons abominables dont il avait été l'objet.

Le 11 avril, jour de Pâques de l'année 1322, toutes les portes du château de Courtrai furent ouvertes à deux battants ; on en fit retirer les gardes, et des hérauts publièrent par la ville que tous ceux qui voudraient entrer dans la salle où le seigneur comte allait tenir sa cour le pouvaient sans contrainte. Robert de Béthune était assis sur son trône. A ses côtés se tenaient son frère Jean de Namur, Louis de Nevers, Robert de Flandre, et les autres membres de la famille. Grand nombre de nobles et de gens de toute condition remplissaient la salle. Le comte de Namur prit le premier la parole. Il déclara hautement que Louis, comte de Nevers et de Rhetel, fils aine et héritier de très-puissant et très-illustre prince Robert, comte de Flandre, était innocent des crimes et atrocités dont on l'avait accusé ; déclarant au nom dudit comte de Flandre qu'il n'avait jamais commis d'attentat contre son père' qui pût lui mériter la haine et l'indignation de ce dernier; qu'il s'était seulement rendu blâmable par une conduite peu régulière ; et que le comte ne l'avait fait arrêter et détenir en prison que sous forme de correction paternelle, pour engager ledit Louis à se gouverner plus honorablement, suivre de meilleurs conseils, et rendre à son père l'obéissance qu'il lui devait. Louis de Nevers, s'approchant alors du trône, se mit à genoux et adressa au comte un discours dans lequel il se justifiait de toute imputation criminelle, et reconnaissait avoir souvent et de plusieurs manières fait de mauvaises choses dont son père avait dû être courroucé ; il terminait en disant que de tout cela il était fort repentant et centriste, qu'il en demandait pardon à Dieu et au comte, et qu'il suppliait son père de lui faire grâce et miséricorde. Robert de Flandre, frère de Louis, prit alors vivement la parole, et tenant son gant dans la main s'écria : « Tout ce que mon frère a dit est la vérité, quiconque oserait affirmer le contraire en aurait menti par sa gorge ! » Louis était toujours à genoux devant son père triste et silencieux. « Seigneur, lui

LOUIS DE NEVERS OU DE CRECI

Idit-il, si vous n'étiez pas pleinement con- ' vaincu de mon innocence, veuillez faire procéder contre moi; non-seulement par voie d'autorité paternelle, mais en vous servant de toute votre puissance temporelle. Les tortures de la question elles-mêmes ne sauraient m'effrajer. " — « Relevez-vous, mon fils, lui dit le vieux comte d'une voix émue, je vous reconnais comme innocent et vous pardonne ^ «

Louis de Nevers retourna à Paris, où se trouvaient sa femme et ses enfants; et le 24 juillet suivant il y termina ses jours par une mort dont les causes ne sont pas bien connues. On l'enterra dans le chœur de l'église des Franciscains de Paris. Le comte fit de son côté célébrer un service magnifique à Courtrai, où trois mois auparavant son cœur paternel avait absous et réhabilité cet enfant prodigue.

La clause du traité relative à la succession du comté de Flandre, et qui appelait le fils de Louis de Nevers à succéder à son grandpère, si son père mourait avant celui-ci, recevait donc son effet. Elle fut complètement consacrée peu de temps après ; car Robert de Béthune acheva, le 17 septembre de la même année, à Ypres, sa laborieuse et longue carrière. Il était âgé de 82 ans et avait traversé une des plus tristes périodes de l'histoire flamande.

Après avoir partagé les malheurs que la faiblesse et l'irrésolution de Gui de Dampierre accumulèrent sur la Flandre et sur sa propre famille, Robert était arrivé au pouvoir dans des circonstances fort difiîciles. Il y avait beaucoup à réparer et beaucoup à prévenir. Si d'un côté les guerres laissaient dans le pays des traces profondes qu'il fallait cicatriser, d'un autre l'épée du roi de Frajjpe se tenait toujours menaçante contre un peuple que le sentiment national exaltait quelquefois à l'excès. Que ce soit par habileté politique ou seulement par la seule force des choses et comme résultat d'une lassitude réciproque, toujours est-il que durant son règne on ne vit plus de ces grandes inva-

(1) Archives de Flandre; Acte notarial du 11 avril 1322, contenant tous les détails de la soumission du comte Louis. Orig. en parchemin sous la signature de Willaume dit de Halluin, tabellion.

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