‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 179 sur 236 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

qu'on y apprit l'évasion de Jean de Namur. Aidé par un seigneur, nommé Jean Boorne, dont la maison était contiguë à la Pierre-du- Comte, il avait trouvé moyen de s'échapper par les lieux d'aisance. A la faveur de la nuit et d'un déguisement, il parvint à sortir de la ville et alla droit à Boulogne ; de là il se rendit auprès de Louis de Nevers à la cour de France, où le roi Charles-le-Bel lui confirma la donation de l'Ecluse. Cet incident détermina les Brugeois à entrer en arrangement; toutefois ils gardaient rancune au comte, qui les avait empêchés de se défaire de leur ennemi.

Ce fut alors que Louis de Nevers, dont la position devenait de plus en plus critique, conçut la pensée d'aller demander à Paris des secours au roi de France contre ses propres sujets. Il revint bientôt à Gand; et le peuple vit bien que dès ce moment il allait avoir pour ennemis le roi, le comte, la noblesse tout entière, et que de cette mésintelligence générale résulterait pour Bruges la perte de ce précieux marché qui avait causé tout le soulèvement. Les Brugeois firent donc leur soumission au comte, que dirigeait alors de ses conseils l'abbé de ,Vezelay, fils de ce même Pierre Flotte qui jadis avait opprimé la Flandre de concert avec Jacques de Châtillon. Un arrangement fut conclu : non sans d'onéreux sacrifices de la part des Brugeois , qui payèrent une somme de 66,000 écus, outre les présents qu'ils durent faire à l'abbé de Vezelay. Du reste on stipula l'oubli de toutes les off'enses, et la remise de l'amende exigée d'abord par Jean de Namur. Les immunités de la ville furent confirmées, et le comte y ajouta même quelques nouveaux privilèges relatifs au marché dont il a été question.

Le jeune comte de Flandre avait hérité un peu des goûts de son père pour les prodigalités et les folles dépenses ; son trésor se trouva bientôt épuisé, et il dut congédier cette multitude de chanteurs, de mimes, de bouffons, d'histrions qu'il traînait toujours à sa suite. Il régnait un tel désordre dans ses finances qu'il se vit un jour poursuivi pour dettes par des marchands de chevaux ^ Il

(1) Archives rie Flandre, 8« cari, de F!, pièce 107.

résolut de mener désormais une vie plus grave et demanda aux Flamands un subside volontaire, qui lui fut accordé sans peine. Cependant ceux-ci n'avaient point encore soldé au roi de France toutes les sommes qui lui étaient dues en vertu du traité de paix. Les agents du fisc se livraient, dans la perception de ces redevances, aux exactions les plus odieuses ; nul compte n'était rendu, nul contrôle n'était exercé. De là recrudescence de murmures et de haine ^. Louis, qui préférait les bords de la Loire etle Nivernais, son pays natal, à cette Flandre toujours agitée, était allé vivre à Nevers avec l'abbé de Vezelay devenu son ami le plus intime. Le gouvernement de la Flandre restait abandonné au seigneur d'Apremont, gentilhomme étranger qui ne connaissait ni la langue, ni les mœurs du pays et dont l'autorité n'imposait à personne.

Les amis du désordre et du pillage eurent alors beau jeu. Les troubles se renouvelèrent; rien n'était plus commun que les assassinats et les brigandages de toutes sortes : on emprisonnait, on mettait à mort des magistrats, des receveurs d'impôts ; on démolissait, on brûlait sans pitié les habitations privées et surtout celles des nobles. L'anarchie devint si grande que le comte se vit forcé de revenir, toujours accompagné de son inséparable conseiller. Il fut assailli de plaintes et de récriminations. Il écoula tout le monde et ne sévit contre personiie. Les troubles alors s'apaisèrent un peu.

Louis rendit une ordonnance qui portait que le magistrat du Franc tiendrait toujours son siège à Bruges; qu'aucun citoyen de l'Ecluse ne pourrait exercer les fonctions de maitre des eaux et de receveur de l'impôt. Il régla les droits respectifs des marchés de l'Ecluse, de Dam, de Houcke et de Meunickreede. Ces deux dernières villes étaient situées près de la mer et habitées par un grand nombre de pêcheurs. Il s'y faisait un commerce assez considérable de goudron, de sel, de blé, de mâts et de voilures. L'industrie des draps fut interdite à la ville de l'Ecluse. Le comte confirma la charte donnée jadis au Franc de Bruges

(?) Chron. de Flandre, 187.

LOUIS DE NEVERS OU DE CRECI

par Philippe d'Alsace, se réservant seulement la connaissance des attentats envers le prince et sa famille.

Au mois de septembre de celte année 1323, des vaisseaux vénitiens chargés de marchandises sortaient des ports de Flandre, lorsqu'ils furent attaqués par des corsaires anglais. La défense fut si énergique que la petite flotte anglaise, qui se composait de dix bâtiments, fut capturée et emmenée à Venise. La tranquillité ne dura guère en Flandre. Le comte Louis, croyant avoir tout pacifié, s'était retiré de nouveau dans ses terres du Rhételois au grand regret des gens sages. Le peuple, toujours inquiet, toujours soupçonneux, s'imagina que la noblesse méditait des projets sinistres. Nouvelle insurrection, nomination tumultueuse de magistrats choisis dans la dernière classe de citoyens. Le comte fut donc contraint de revenir, de pardonner encore une fois. Il destitua tous ces tribuns improvisés, défendit de sonner le tocsin et de s'armer sans le consentement du prince ou de son délégué.

A peine ce nouveau traité fut-il conclu vers la fin de juin que Louis, cédant à son penchant fatal, abandonna encore ce pays, dont il laissa l'administration , à Philippe d'Axele. Ce choix d'un étranger à l'exclusion de Robert de Cassel, propre frère du comte défunt, excita un secret et profond dépit dans l'âme de celui-ci. Prévoyant que le jeune comte finirait par commettre de grandes imprudences, il se prépara à en profiter et se retira dans son château de Terwael, situé au milieu de la forêt de Nieppe, avec la jeune et belle Jeanne de Bretagne qu'il venait d'épouser récemment. Il y vécut indifférent en apparence aux affaires politiques, mais on le soupçonnait de favoriser secrètement le parti nombreux des mécontents et d'applaudir du fond du cœur aux progrès de l'insurrection K Une guerre terrible s'engagea bientôt contre la noblesse

Toutes les forteresses que les gentilshommes possédaient sur le territoire flamand, étaient considérées par le peuple comme des lieux funestes qui menaçaient sans cesse ses libertés. Aussi des troupes

(1) Chron. de Flaiidre, fol. clxix.

furieuses parcouraient les campagnes, dévastant châteaux, maisons de plaisance, tout ce qui semblait insulter à leurs misères : elles se livraient à d'horribles excès. Le pauvre comte, consterné de ces désastres, prit encore une fois le parti de revenir en Flandre; mais il n'y ramena plus l'abbé de Vezelay : personnage que la noblesse voyait de mauvais œil régir les aff'aires de l'Etat, dont elle convoitait la direction pour ellemême.

Le comte arrivé à Courtraiy tint conseil. Là se trouvaient son frère Robert de Flandre, Jean de Namur et Jean de Neelle.

Louis de Nevers se laissa persuader qu'il fallait enfin frapper de grands coups et user de sévérité envers les infracteurs de la paix. L'évêque de Cambrai, Guillaume d'Auxonno, cherchait à faire prévaloir des idées de conciliation ; mais ses efforts et ceux de quelques-uns de ses amis n'aboutirent à rien. Les nobles, que la destruction de leurs* châteaux animait d'un profond ressentiment, s'opposèrent à toute mesure de clémence. Munis d'un ordre du comte, ils firent saisir et mettre à mort les principaux fauteurs du complot populaire. Pour mieux résister aux habitants du Franc, le comte fortifia ses villes de Rodenbourg, A.rdembourg et Ghistelles.

Durant ces préparatifs de défense , les factieux ne restèrent point oisifs. Lambert Boonem et Zegher Janssone, qu'ils avaient choisis pour chefs, attaquèrent, l'un Ghistelles, et l'autre Ardembourg. On était au fort de l'hiver, dans les premiers jours de janvier. La populace de Ghistelles, qui avait des intelligences avec Janssone, lui livra la forteresse ainsi que tous les nobles qui s'y trouvaient ; ils furent emmenés, chargés de fers, à Bruges, où le gouverneur de Ghistelles, Jacques de Bergues, ne tarda pas à mourir des suites de ses blessures. Lambert Boonen cerna Ardembourg pendant six semaines. Dans l'intervalle Janssone, qui voulait se rendre maître de toute la Flandre maritime, s'associa l'un des hommes les plus audacieux qu'ait produits ce pays si fécond en ce genre; c'était Nicolas Zanekin. Banni de Furnes à la suite d'une émeute populaire, Zanekin s'était réfugié à Bruges et s'y était

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