‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 189 sur 236 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

qu'elle fût, ne pouvait qu'augmenter les haines et les défiances mutuelles. Il y avait donc maintenant en Flandre deux causes malheureusement trop distinctes : celle du comte, que soutenait l'aristocratie ; puis celle des villes et du commun peuple.

Les intérêts en lutte devaient finir par s'entrechoquer et produire une révolution ; c'est ce qui arriva plus tôt qu'on ne pensait. ,

Depuis quelques années, la guerre menaçait d'éclater entre la France et l'Angleterre. A la mort de Charles-le-Bel, son cousin Philippe de Valois avait été déclaré régent du royaume à l'exclusion d'Edouard III, roi d'Angleterre.

Edouard prétendait à la régence comme neveu du monarque défunt; étant petit-fils; de Philippe-le-Bel par sa mère Isabelle, sœur du roi Charles. La reine donna le jour à une fille, et Philippe fut reconnu roi sans qu'Edouard songeât alors à former opposition; car la loi salique se prononçai i formellement en faveur du régent, et l'adhé sion des grands et du peuple avait été si unanime qu'on ne devait pas espérer de rien faire prévaloir contre elle. En 1329, le roi d'Angleterre, sommé de venir rendre hommage à Philippe pour le duché de Guyenne, s'acquitta de ce devoir dans l'église cathédrale d'Amiens au milieu d'une 'pompe qui l'humilia, dit-on, profondément et il partit méditant pour l'avenir des projets de vengeance.

A cette époque un procès qui fît grand scandale s'était engagé entre Robert d'Artois, petit-fils de Robert d'Artois tué à la bataille de Courtrai, et sa tante Mahaut épouse d'Othon IV, duc de Bourgogne. Il avait pour objet la possession du comté d'Artois, que Mahaut détenait en vertu du testament de son père. Robert fut convaincu devant la cour des pairs d'avoir fabriqué de faux titres pour soutenir ses prétentions : ses complices furent condamnés à mort et exécutés: quant à lui, il se réfugia à Bruxelles auprès du duc de Brabant. Alors un arrêt du parlement le condamna au bannissement et à la confiscation de ses biens. Quoique Robert eût été, au dire d'un contemporain, l'homme qui avait le plus aidé Philippe de

Valois à parvenir à la couronne', il ne pui néanmoins trouver grâce devant lui ; le roi mit au contraire un acharnement incroyable à le poursuivre.

Cette rigueur contre un prince de son propre sang était sans doute puisée dans un louable sentiment de justice, bien que des historiens lui aient donné un motif tout diffèrent. Quoi qu'il en soit, Robert conçut une colère qui se tranforma bientôt en actes que l'on qualifierait aujourd'hui d'insensés, mais qui s'expliquent par la superstitieuse crédulité avec laquelle on invoquait alors les puissances surnaturelles contre celles de la terre. Robert voulut faire périr le roi et ses ennemis en les envoûtant, comme on disait en ce temps-là. On faisait fabriquer et baptiser par un magicien des figures de cire à la ressemblance des personnes qu'on prétendait détruire , puis on les piquait au cœur. Le roi fut épouvanté quand il apprit cette manœuvre infernale : il enjoignit au duc de Brabant de chasser Robert ; lequel s'enfuit en Angleterre, où il s'étudia à réchauffer la haine d'Edouard et lui persuada de protester par la force des armes contre l'avènement de Philippe de Valois. Dans cet état de choses, il s'agissait encore de se créer des auxiliaires ; la Flandre devint de nouveau le point de mire des deux monarques,'qui s'en disputèrent l'alliance.

Attachée par le lien féodal à la France, la Flandre était néanmoins instinctivement portée vers l'union anglaise, source de sa prospérité commerciale et industrielle. Et, en effet, comme on l'a vu déjà, c'était de la Grande-Bretagne qu'elle tirait ses laines pour les fabriquer en draperies et les répandre ensuite avec grands bénéfices dans tous les pays. Les rois anglais, comprenant cette connexion d'avantages , avaient toujours cherché à se rattacher une nation si importante par sa position et ses richesses ; de là ces traités de toute nature avec les anciens comtes, cet échange de privilèges et d'immunités entre les négociants flamands et anglais. D'un autre côté, l'on connait les efforts incessants, les violences, les ruses diplomatiques pour enclaver tout

(1) Chron de J.Froiaaft, édition Buolion, l, 46.

LOUIS DE NEVERS

OU partie de la Flandre dans le royaume de France. La réunion n'avait jamais réussi; et la nationalité flamande s'était conservée intacte, grâce à la bravoure patriotique des souverains dans le principe et à l'énergique résistance du peuple dans les derniers temps. La politique des rois de France avait dû prendre alors une autre allure ; elle s'était appliquée à protéger le comte de Flandre contre ses propres sujets pour resserrer le lien féodal prêt à se rompre. Louis de Nevers avait subi cet humiliant protectorat. Cependant, depuis que la guerre était imminente avec l'Angleterre, le comte cherchait à se réconcilier tout à fait avec les Gantois et à gagner leurs bonnes grâces'. Il se tenait dans leur ville, les traitait doucement et leur faisait « beau visage. » Le roi de France, qui savait les Flamands enclins à l'alliance anglaise, l'avait fortement exhorté à agir de la sorte. Il lui recommandait aussi de veiller à ce que le roi Edouard ne ptàt tirer profit du pays de Flandre. En conséquence, Louis de Nevers ^vait équipé des vaisseaux pour garder les côtes et même pour courir sus, le long des marches d'Angleterre, aux bâtiments ennemis.

Edouard ne tarda pas à user de représailles : en outre, il fit défendre formellement qu'on envoyât des laines en Flandre; c'est ce qui pouvait arriver de plus désastreux pour le commerce de cette contrée, et l'on ne fut pas longtemps à s'en apercevoir. Le manque de matières premières arrêtant la fabrication des draps, une multitude d'artisans, tels que tondeurs, foulons et tisserands, se trouvèrent sans pain. Beaucoup émigrèrent poussés par la famine, et s'en allèrent mendier en Hainaut, en Brabant, en Artois et dans les provinces voisines. La misère fut terrible dans les grandes villes manufacturières, ei l'on commença à y murmurer très-fort, non contre le roi d'Angleterre, mais bien contre le roi de France et le comte. On accusait hautement ce dernier de vouloir ruiner et affamer son peuple pour servir la vengeance des Français.

Edouard III profita de cette disposition

(1) Chron. de J. Froissarc, rédaction primitive, éd. Buchon (1840), m, 446.

des esprits pour envoyer des émissaires en Flandre, et travailler le peuple dans son intérêt. « Vo^'ez, disaient-ils, si vous étiez encore les amis de lAngleterre, tous ces malheurs ne vous arriveraient pas ; le commerce et la draperie fleuriraient comme autrefois. Quel avantage tirerez-vous de Philippe-de-Valois ? Il pourra bien vous tondre encore ; mais quant à vous envoyer de la laine, il n'y faut point penser. » Et les gens du peuple de se dire entre eux : « Cela est pourtant la vérité ; le comte nous trahit ; et nous ne le pouvons longuement souiTrir, car toute Flandre irait bientôt à perdition. » Chaque jour des groupes se formaient par les places et carrefours, on y parlait de la triste situation des aff'aires ; les plaintes et les récriminations devenaient de plus en plus acerbes.

Le comte n'ignorait pas ces choses, et, dans l'espoir d'y porter remède, il fit assembler les Gantois. « Mes bonnes gens, leur dit-il, la misère est grande, je le sais, mais elle ne peut durer longtemps. J'ai souvent nouvelles et par mes amis que les Anglais sont encore plus mal à l'aise que vous ; ils ne peuvent vendre leurs laines qu'à vous et ils y viendront, car ils éprouvent trop grand dommage à les tenir. Apaisez-vous donc et rapprochez-vous de ce noble pays de France où tant de biens abondent, et qui peut fournir de quoi mener grand état et vivre en joie chez nous^. »

Sur ces entrefaites, et alors que la guerre devenait de plus en plus imminente, une ambassade anglaise vint à deux reprises sur le continent, à l'efi'et de chercher des alliés parmi les princes de la Basse-Allemagne et des provinces belgiques. Elle s'adressa d'abord à Guillaume, comte de Hainaut, dont Edouard III avait épousé la fille Philippine, et, par l'entremise de ce prince, le duc de Brabant, les comtes de Gueldres, de Juliers et plusieurs autres embrassèrent la parti du roi d'Angleterre. Les députés firent ensuite des tentatives pour attirer les villes flamandes à la même cause, et se mirent en rapport avec les personnages les plus influents du pays.

(2) Ibid. 4i7.

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