CHAPITRE XXIir
Parmi ceux-ci se trouvait un homme recommandable à plus d'un titre : c'était Zegher ou Siger le Courtraisien, seigneur de Tronchiennes, qu'on a vu jadis partager la captivité du comte Qui et rester fidèle à son pays au milieu de toutes les vicissitudes politiques. Siger n'avait pu voir sans douleur le jeune comte s'alliant aux éternels oppresseurs de sa patrie, ni dissimuler sa prédilection pour les Anglais. Aussi, durant le passage à Gand des ambassadeurs du roi Edouard, les avaitil accueillis dans son hôtel, et s'était-il souvent montré en public dans leur compagnie. Il n'en fallait pas davantage pour exciter le ressentiment du comte. Sans égard pour la vieillesse et les illustres antécédents de Siger, il le fit arrêter en guet-apens à Bruges et enfermer dans la prison de Rupelmonde. Il parait que le roi de France avait exigé cette satisfaction ; et Louis de Nevers ne savait rien refuser au vainqueur de Cassel. Cette arrestation porta le courroux populaire à son comble, et acheva de ruiner l'autorité comtale en Flandre. C'est alors que s'opéra cette révolution qu'on pouvait depuis longtemps prévoir.
11 existait à Gand un homme qui, par sa mère, était petit-fils du malheureux Siger de Courtrai, et de plus avait pour frère ce William van Artevelde également jeté naguère en prison par les sergents du comte. Il s'appelait Jacques van Artevelde, était né vers 1290 et avait passé, en qualité d'ofiicier de la fruiterie, une partie de sa jeunesse à la cour du roi de France, Louis-le-Hutin, qu'il accompagna même, en 1310, dans une expédition contre la ville de Lyon. Revenu à Gand, sa ville natale, Jacques s'était marié à Christine, fille du sire de Bernaige, l'un des plus illustres chevaliers flamands, et qui, à l'exemple de son ami Siger, avait voulu partager la captivité du comte Gui. Quoique la noblesse en général fîit favorable au parti des lis, il se trouvait néanmoins en Flandre quelques familles dont le patriotisme ne s'était point altéré. Telles étaient celle d'où Jacques descendait et celle chez laquelle il avait pris sa femme.
Comme beaucoup de gentilshommes et de bourgeois riches n'exerçant aucun métier, le sire d'Artevelde s'était fait agréger à une
corporation, celle des brasseurs, et en était devenu par élection le capitaine ou doyen. Bientôt il fut proclamé chef-doyen par les cinquante-et-un autres métiers de la ville ; car il avait su se concilier la faveur populaire, tout noble qu'il était, et acquérir parmi ses concitoyens une prépondérance remarquable. Il la devait moins encore à sa grande fortune qu'à son amour éprouvé pour le bien-être et la gloire de sa patrie. On connaissait son expérience dans les affaires ; et les gens du commun peuple, qui le nommaient le sage homme, aimaient à l'entendre deviser et se plaindre avec eux de la triste situation du pays. On rappelait partout ses discours, et l'on savait qu'une fois il avait dit : « Oh ! si l'on voulait m'ouïr et me croire, j'aurais en peu de temps remis la Flandre en bon état et l'on y pourrait gagner sa vie sans pour cela se faire ennemis du roi de France ou du roi d'Angleterre ' . » Un jour de fête dans l'après-dîner, des rassemblements se formèrent comme de coutume pour s'entretenir des malheurs publics. Plus de mille personnes se trouvaient réunies, et une d'elles au milieu des colloques s'écria : « Allons, allons ouïr le bon conseil du sage homme^. » Cette parole trouva de l'éciio dans toute l'assemblée, par les rues on se la répétait de maison en maison ; et une multitude immense se porta bientôt au quartier de la ville appelé le Paddenkoek (coin aux crapauds), oîi Jacques van Artevelde avait son logis. Le grand-doyen était en ce moment appuyé contre la porte. Du plus loin que le peuple l'aperçut, il lui fit grand honneur et révérence : « Cher seigneur, lui dit-on, veuillez nous entendre. Nous venons à vous à conseil ; car on nous assure que votre sens et vos qualités remettront le pays de Flandre en bon point. Or dites-nous comment, et vous aurez fait une belle oeuvre. " Alors van Artevelde s'avança et dit : « Seigneurs compagnons, je suis natif et bourgeois de cette ville, et j'y ai mon avoir; sachez que de tout mon pouvoir je voudrais vous aider et sauver notre patrie. S'il était un homme qui se sentît capable d'une si grande chose, j'exposerais mon corps et mes
(1) Ch)\ de J. Froissart, 453.
(2) ma.
LOUIS DE NEVERS
bions pour me joindre à lui. Si vous autres vouliez m'ètre frères, amis et compagnons et vous unir à moi de tout cœur, je l'entreprendrais volontiers, tout indigne que je suis. " Alors tout d'une voix les Gantois s'écrièrent : « Nous vous promettons loyalement de vous soutenir en toutes choses, et d'y aventurer corps et biens ; car nous savons que, dans tout le comté de Flandre, il n'y a homme, sinon vous, qui soit digne de ce faire ' . »
Lorsque van Artevelde se vit ainsi accueilli en l'amour de ses concitoyens, il songea à la haute mission dont il venait d'être investi. L'assemblée du Paddenkoek avait eu lieu le 25 décembre jour de Noël ; il convoqua une autre réunion pour le surlendemain, jour des Innocents, à la Biloque, lieu neutre en dehors de la juridiction des échevins. Un immense concours de peuple s'y rendit. Le sage homme y parla d'abord des misères de l'artisan, qu'il dépeignit sous les plus fidèles et les plus sombres couleurs ; il exposa la décadence des vieilles libertés de la commune, puis il indiqua les moyens de remédier au mauvais état des affaires. ■ « Nous avons besoin d'être amis de l'Angleterre, dit-il, car sans elle nous ne pouvons vivre ; ce n'est pas à dire pour cela que nous devions nous mettre en guerre avec le roi de France. Il s'agit seulement de rester neutres. Le roi de France est si occupé en tant de m-anières, qu'il n'a pas le loisir de nous faire mal; et il sera bien aise de conserver notre amour au même point que les Anglais. LeHainaut, leBrabant, la Hollande et la Zélande se tiendront avec nous. Ils ont des intérêts semblables aux nôtres, et cette confédération nous rendra plus forts pour nous maintenir sans dommages au milieu des guerres sanglantes qui vont se livrer. " Ces paroles et beaucoup d'autres, empreintes de sagesse et de patriotisme, émurent profondément le peuple et ouvrirent tous les coeurs à l'espoir d'un meilleur avenir. Dès ce moment van Artevelde fut considéré par le peuple comme le libérateur de la Flandre, et jamais homme ne fut entouré de plus ardentes sympathit-s. On ne pouvait
(1) Chron. de J. Froissart. 454.
se séparer de sa personne, on s'attachait à ses pas, on ne vivait plus à Gand que pour lui et par lui. Tous les jours mille à douze cents personnes dormaient, buvaient et mangeaient dans sa maison et l'escortaient quand il voulait sortir-. On n'avait jamais vu pareil enthousiasme. Du comte de Flandre, on ne semblait plus s'en soucier^. Le samedi 3 janvier, les bourgeois, convoqués dans leurs paroisses respectives pour nommer les chefshommes ou hooft-mans, élurent Jacques à l'unanimité capitaine de la paroisse de Saint- Jean ; ce qui lui donnait le commandement supérieur des forces communales sous la surveillance des échevins. Tout s'était fait avec la plus stricte légalité : van Artevelde, le premier , sentait la nécessité d'appuyer son pouvoir naissant sur la justice et la raison. Lorsqu'il eut été officiellement installé, il fit rendre par les échevins une ordonnance très-sage pour le maintien de l'ordre et de la tranquillité dans la grande et populeuse ville de Gand et s'occupa lui-même d'organiser la bourgeoisie en corps de milice, paj:* connétablies ou voisinages, chargés de veiller à la police de leurs quartiers respectifs.
Cependant Louis de Nevers, effrayé de la popularité dont il voyait van Artevelde entouré, manda ce dernier à son hôtel, et le doyen s'y rendit escorté comme d'habitude par une foule considérable de citoyens. Le comte lui adressa plusieurs représentations et l'engagea à tenir le peuple en l'amour et obéissance du roi de France ; il y ajouta même, paraît-il, quelques menaces. Van Artevelde lui répondit ces simples paroles : « Seigneur, je ferai ce que j'ai promis au commun peuple pour son bonheur et celui de tout notre pays. Rien ne saurait me rebuter, et au plaisir de Dieu j'en viendrai à bout. " Puis il salua humblement et quitta la salle^.
Le comte, plus inquiet que jamais, convoqua ses conseillers intimes et leur demanda le moyen de sortir d'embarras. « Il n'y en a qu'un, lui dit-on, c'est de se défaire do Jacques. » Mais ce moyen n'était pas luimême d'une exécution aussi facile qu'on pouvait le penser. Les bourgeois, dont la
(2) ma.
(3) Ibid.
(4) Ibia,