‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 191 sur 236 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

vive sollicitude veillait sans cesse sur le grand-dojen, avaient prévu toute tentative d'homicide. Ils déjouèrent plusieurs embûches, et gardèrent si bien la personne de van Artevelde qu'on finit par se convaincre que pour lui faire le moindre mal il fallait être assez puissant pour combattre la ville de Gand tout entière'.

Louis de Nevers alors, de concert avec le roi de France, résolut de recourir à l'autorité spirituelle pour ressaisir un pouvoir qu'il avait si maladroitement laissé échapper de ses mains. Sur l'invitation du roi de France, Guillaume d'Auxonne, évêque de Cambrai, se rendit à Eecloo ; il y convoqua les députés des villes flamandes, afin d'écouter leurs doléances contre leur seigneur et aviser aux moyens de relever le commerce et l'industrie. L'évoque leur parla doucement et leur promit les bonnes grâces du roi. Il partit pour Paris; et quinze jours après il revint acccompagné d'un amiral français, et il dit aux députés que 1-e roi consentait à ouvrir les frontières de son pays à leur commerce à condition qu'ils reconnaîtraient l'entière autorité du comte et se détacheraient tout à fait de l'Angleterre. Les députés répondirent : " Il est vrai, seigneur, que de France nous viennent blés ; mais pour acheter il faut avoir de quoi payer. Or nous tirons de l'Angleterre des laines qui nous donnent grands profits et nous permettent de vivre à l'aise et joyeusement. D'ailleurs les'gens du Hainaut nous fourniraient assez de blé sans avoir recours à la France, si nous étions d'accord avec eux^. »

Après avoir ainsi repoussé les avances du comte et du roi, les Flamands députèrent deux échevins gantois, Jacques Masch et Jean Willade, à Louvain vers le comte de Gueldres, que le roi d'Angleterre avait chargé de ses négociations avec la Flandre. L'importante affaire était toujours d'avoir de la laine pour rendre aux fabriques leur activité et enapêcher ainsi le commun peuple de mourir de faim. Le comte leur accorda aussitôt la faculté d'en acheter à l'entrepôt de Dordrecht, et l'administration communale de Gand résolut, sous l'impulsion de

(1) Chron. de J. Froissart, 454. (2) Ibid. 457.

van Artevelde, de faire les premières acquisitions à ses risques et périls ; ce qui porta la joie des hommes de métier à son comble, et accrut encore l'autorité déjà si grande du sage bourgeois dont la politique produisait des fruits aussi heureux et aussi prompts. Toutes les villes lui accordèrent leur confiance, et ce ne fut plus seulement à Gand, mais dans la Flandre entière, qu'il se vit puissant et considéré.

De nouvelles tentatives faites par le roi de France de concert avec le comte Louis n'aboutirent à aucun résultat. Ces princes résolurent alors d'employer la rigueur. Tandis que les villes de la Flandre wallonne au pouvoir du roi se remplissaient de troupes, que l'évéque de Senlis et l'abbé de Saint- Denis lançaient l'interdit sur les Gantois, la hache du bourreau tranchait la tête vénérée de Siger le Courtraisien.

On apprit ces tristes nouvelles à Gand le 21 mars, veille de la grande foire annuelle. Le peuple en ressentit beaucoup de douleur et d'indignation, mais il resta calme et impassible ; ses magistrats, d'ailleurs, prirent sans délai des mesuras énergiques. Les échevins de la Keure réunis en la maison commune chargèrent van Artevelde de veiller à la sûreté de Gand, rédigèrent une protestation contre le supplice de Siger exécuté en violation des privilèges de la cité, puis adressèrent un appel au pape au sujet de l'excommunication. Cependant le roi de France, voulant précipiter les coups par lesquels il prétendait intimider les Flamands, fit avancer le connétable en tête d'un corps d'armée considérable qui entra à Tournai le jeudi saint, 9 avril. Le surlendemain l'approche d'un grand danger est tout à coup annoncée aux Gantois par les coups redoublés de Roland, la fameuse cloche du beffroi. <• Je m'appelle Roland, disent deux vers inscrits sur son vaste pourtour : quand je tinte, il y a incendie ; quand je sonne, c'est la guerre qui éclate au pays de Flandre^. »

Aussitôt le peuple sort en foule par les rues ; les capitaines des paroisses, les doyens

(3) Ik heeto Roelandt; als ik Kleppe dan ist brandt. Al8 ik luje dan is sturm in 't Vlaenderland.

LOUIS DE NEVEUS

des métiers rallieot leurs hommes sous leurs bannières respectives. Van Artevelde est là qui anime et dirige tout par sa haute influence et ses conseils. Un gros de cavalerie est signalé aux environs de la ville; on' sort et il bat en retraite. Les diirérenis corps de milice occupent les portes et interceptent les routes ; des patrouilles circulent autour des remparts. Le dimanche et le lundi d^ Pà(iues, les bourgeois restèrent ainsi armés et sur le qui-vive. Rien n'égalait leur zèle; et van Artevelde avait peine à maîtriser leur bouillante et patriotique ardeur. On savait que la noblesse Adèle êrti comte et les anciens Léliaerts occupaient le château de Biervliet : oes gentilshommes faisaient de fréquentes sorties ; et c'était un de leurs détachements que l'on avait vu apparaître devant les murs de la ville de Gand, comme pour la braver.

Le capitaine van Artevelde, après avoir fait ses dispositions afin que l'armée du connétable ne put approcher de Gand, se porta vers Biervliet avec une grande partie (le la milice communale. Un rude combat fut livré non loin de la forteresse entre les nobles et les Gantois. Le champ dje bataille resta à ces derniers, et van Artevelde y dressa ses pavillons. C'est là que les députés des villes de la Flandre tudesque vinrent le trouver pour faire alliance avec lui, et lui déclarer que tout le pays était disposé à prendre les armes et â défendre l'indépendance nationale. Dès lors van Artevelde fut investi de la dictature suprême, et le comte ne conserva plus en réalité qu'une ombre de pouvoir; car dans les cités et même dans les campagnes, ses officiers devaient partout céder devant l'autorité des magistrats choisis par le peuple.

Le roi Philippe et Louis de Nevers sentirent alors qu'il était temps d'abandonner un système d'intimidation qui leur avait si mal réussi. Le comte revint dans le pays et fit présenter aux Gantois par un sergent royal, les préliminaires d'un traité par lequel le roi de France reconnaîtrait la neutralité des Flamands et leur permettrait de négocier avec tous les peuples amis ou ennemis de la France. C'était ce qu'avait toujours réclamé van Artevelde; et sa poli-

tique se voyait enfin couronnée d'un plein succès. Il était arrivé sans secousse à la réalisation de son rêve, et l'on pouvait se rappeler alors ce qu'il disait naguère : « Si l'on voulait m'en croire, la Flandre serait bii^ntôt remise en bon état et l'on y pourrait gagner sa vie sans être en guerre avec la France ou l'Angleterre. »

On conçoit combien le crédit du sage bourgeois dut s'accroître alors ; mais van Artevelde ne songeait en ce moment qu'au bonheur de son pays, et ne semblait point poussé par l'orgueil et l'ambition qui trop souvent aveuglent ceux que les faveurs populaires entourent de leur prestige. On lui avait ouï dire maintes fois : « Quand vous me verrez bâtir une grande maison ou marier mes filles à de riches seigneurs, ne vous fiez plus à moi, et dites que je suis changé. » Ayant atteint son but, oubliant les cruels traitements dont ses parents les plus chers avaient été victimes, van Artevelde voulut que le seigneur du pays reprit ses droits. Il envoya donc chercher le comte par Macs van Vaernewyc, premier échevin de Gand, et Louis se rendit d'abord à Orscamp, où la paix fut conclue entre lui et ses sujets. Le prince était enchanté et ne pouvait croire à un tel revirement de fortune; il n'était point méchant et rancuneux de sa nature, mais plutôt facile à se laisser diriger et à subir les impressions du moment. Il se montra généreux et tendre, et promit de détruire tous abus, de casser tous privilèges contraires aux vieilles libertés de la Flandre ; puis il alla au camp de Biervliet. Le capitaine de Saint-Jean et les Gantois le reçurent avec acclamaiions ; bientôt après, l'armée rentra à Gand au son des buccines et les bannières déployées. La confirmation du traité de commerce et de neutralité promis par le roi de France, ne se fit pas longtemps attendre ; et le dimanche 21 juin l'échevin van Vaernewyc en donna lecture au peuple assemblé sur la grande place du marché. Peu de jours après, un autre traité qui assurait l'existence et la prospérité de l'industrie flamande était conclu avec les plénipotentiaires du roi d'Angleterre.

Mais, tandis que les affaires semblaient prendre en Flandre une tournure favorabla

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