CHAPITRE XXIII
à tout le monde, la discorde n'en continuait pas moins à armer l'une contre l'autre la France et l'Angleterre; par la force des choses, la Flandre devait tôt ou tard se trouver «ntrainée dans ce grand et malheureux conflit. Le roi Edouard avait toujours compté, sinon sur l'appui du comte de Flandre, du moins sur celui des sujets de ce prince, car il tenait entre ses mains les éléments de leur existence et de leur bienêtre matériel. Aussi dans l'alliance dernièrement conclue avec eux avait-il inséré un article qu'on serait en droit de trouver fort singulier, si l'on ne savait déjà combien étaient alors distincts les intérêts du comte et ceux de la nation flamande. « Le comte de Flandre, était-il dit dans cet article, n'est pas lié avec le roi d'Angleterre par les clauses précédentes, il peut servir, lui et les gens qui tiennent des fiefs de lui, qui il voudra ; mais, dans ce cas, les gens de son pays, bourgeois et habitants, ne serviront j^oint leur seigneur en tant que les villes pourront l'empêcher en vertu de leurs franchises et privilèges'. »
Le monarque anglais s'embarqua le 16 juillet 1338 pour l'Ecluse, désirant prendre terre en Flandre, attirer le peuple à lui et puis joindre ses forces réunies à celles que lui avaient promises ses alliés, tels que le duc de Brabant et le comte de Hainaut, pour envahir ensuite le royaume de France.
Le 19, il arriva en vue de l'Ecluse avec une flotte considérable ; mais van Artevelde, désireux de faire respecter la neutralité, se tenait avec des milices importantes sur les côtes afin d'empêcher le débarquement. Edouard III désappointé cingla aussitôt vers le port d'Anvers appartenant au duc de Brabant. Du reste, il conservait l'espoir d'attirer les Flamands dans son parti, bon gré, mal gré. Van Artevelde était dans de fort bons rapports av^ le comte, depuis qull avait rétabli ce dernier dans ses droits seigneuriaux; néanmoins, toujours enclin vers l'alliance anglaise, il exhortait Louis à séparer .sa cause de celle du roi de France et à se rapprocher d'un pays dont la Flandre tirait 'toute sa force et sa richesse. Le comte
(1) Rymer, Fœdera, nova edit., v. ii, pars ii, p, 1043.
s'obstinait à ne point vouloir entendre parler des Anglais. « Non, disait-il, je ne m'allierai point aux ennemis du roi Philippe, ' mon cousin; et je ne puis oublier que sans lui il y a longtemps que j'aurais perdu ma terre. » Van Artevelde ne cessait de le solliciter et, pour se soustraire à ces exhortations importunes, le faible prince ne crut pouvoir mieux faire que de s'échapper la nuit de Flandre, avec la comtesse Marguerite sa femme, et de s'en aller à Paris, où le roi l'accueillit, comme bien l'on pense, avec plus de joie que jamais et lui donna tout l'argent dont il avait besoin pour mener un train somptueux^.
Lorsque les Flamands se ^virent ainsi abandonnés de nouveau par leur seigneur, c'est-à-dire par celui qui devait les régir et les conseiller, ils se demandèrent s'il ne valait pas mieux suivre leurs propres inspirations et se tourner tout à fait vers le pays qui, de temps immémorial, avait été pour eux la source de beaucoup de biens et qui ne leur avait jamais fait aucun mal. De son côté, le roi Edouard ne ménageait ni les instances ni les promesses. L'heure était arrivée de se prononcer ; il fallait être l'ami ou des Français, ou des Anglais. Van Artevelde, en qui le sentiment national se personnifiait si intimement, résolut d'aller trouver Edouard à Anvers, et il y alla en effet accompagné de soixante des plus puissants bourgeois de la Flandre. Il fut reçu par le monarque avec beaucoup de bienveillance et de courtoisie. Le roi confirma la libre entrée des laines et ordonna même qu'on en fit venir à profusion, ce qui lui concilia tout d'abord l'amour des Flamands.
Quand il fut assuré de leurs bonnes dispositions à son égard, il leur parla de ses projets d'invasion en France et leur demanda leur concours pour au moins guerroyer aux environs de Tournai et des villes de la Flandre wallonne occupées par des garnisons françaises. Mais il n'entrait pas en la pensée de van Artevelde d'engager les Flamands dans une nouvelle guerre contre la France. Il désirait les maintenir neutres tant qu'il lui serait possible, et il représenta
(2) Chron. de J. Froissart, 457.
LOUIS DE NEVERS
au roi Edouard combien il serait désastreux de voir la Flandre, déjà si épuisée d'argent, ) exposée à de nouvelles amendes et confiscations par une infraction aux traités qui la liaient à la France. Il lui représenta encore les scrupules du peuple flamand à manquer à la foi jurée et supplia le roi d'Angleterre de ne point exiger pour cette fois qu'on prit les armes en sa faveur'. Edouard se contenta de ces raisons ; car il ne voulait rien précipiter, sachant bien que le temps viendrait oîi la Flandre devrait se déclarer nécessairement pour lui. Tous ses efforts tendirent à gagner la confiance et l'amitié de van Arlevelde et de ses compagnons, et il les congédia chargés de riches présents. De retour à Gand, le capitaine de Saint-Jean y fut salué par d'unanimes acclamations. Depuis que le comte de Flandre avait quitté le pays on regardait van Artevelde comme le véritable chef de la nation, et il en exerçait presque tous les droits. Il se faisait craindre et respecter et tenait un honorable état. Jamais il ne sortait qu'escorté par de nombreux archers qui lui formaient une garde du corps, seul moyen de déjouer les projets homicides de ses ennemis et d'imposer à une populace trop souvent remuante et malavisée. Il apporta tous ses soins à faire fleurir la justice et le bon ordre ; établit, dans les villes et les campagnes, des ofiiciers rhargés les uns de la police, les autres de la perception des finances. Enfin l'on en vint à dire de lui qu'en aucun pays prince n'avait jamais mené le peuple à sa volonté comme il le faisait^.
Durant son séjour à Anvers, le roi d'Angleterre eut plusieurs conférences avec van Artevelde ; il s'occupa également de resserrer ses alliances avec le comte de Hainaut, son beau-père, et son cousin le duc de Brabant. Il eut beaucoup de peine à les déterminer à faire la guerre au. roi de France et ce ne fut que sous certaines restrictions qu'ils y consentirent. Il se rendit ensuite à Halle, où la plupart des princes qui lui avaient promis leur concours vinrent le trouver. Après y être resté quelque temps, il partit pour l'Allemagne afin de conclure
(1) Chron. de J . Froissart, 457.
(2) Ibid. 458.
un traité avec l'empereur et se faire investir de la dignité de vicaire impérial. Le due de Brabant et le comte de Hainaut lui eu avaient donné le conseil. C'était en effet le moj^en de légitimer leur agression contre le royaume de France; car Edouard, vicaire ou représentant de l'empereur, pouvait se faire prêter serment de fidélité par les princes de la Basse-Allemagne et les contraindre de marcher avec leurs gens d'armes là où il lai plairait de guerroyer.
Les allées et venues du monarque anglais durèrent tout l'automne, et il dut attendre que l'hiver fût passé pour se mettre en campagne. Les préparatifs des princes et diverses négociations prirent encore une pariie de l'été ; et ce ne fut que le l^'" septembre de l'année 1339 que le roi Edouard fit à Malines la jonction de ses troupes avec celles des princes ses alliés. L'armée se dirigea par Bruxelles, Nivelles, Mons et Valenciennes pour aller faire le siège de Cambrai. Cette ville épiscopale, bien que relevant de l'empire, avait pourtant reçu garnison française.
Quand les troupes confédérées furent arrivées sous les murs de Valenciennes, elles s'arrêtèrent ; et le roi d'Angleterre, pour ne point porter ombrage au comte de Hainaut, entra dans la ville avec une escorte de douze chevaliers seulement. Le comte vint le recevoir à la porte et le conduisit en grand appareil à son palais. Làl'évéque de Lincoln montant sur le perron de la salle éleva la voix devant tout le peuple et dit : « Guillaume d'Auxonne, évêque de Cambrai, je vous admoneste, comme procureur du roi d'Angleterre, vicaire de l'empereur de Rome, que vous vouliez ouvrir la cité de Cambrai, autrement vous vous forfaites et y entrerons par force ^. » Personne ne répondit à cette interpellation. Alors le prélat se tourna vers Guillaume-le-Hardi : « Comte de Hainaut, nous vous admonestons, de par l'empereur de Rome, que vous veniez servir le roi d'Angleterre, son vicaire, devant la cité de Cambrai avec tout ce que vous devez de gens^. » — Le comte répondit : « Volontiers ; » et alors le roi et les princes en-
(3) Ibid. I, 74.
(4) ma.