‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 193 sur 236 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

tfèrent dans les appartements, où un magnifique souper se trouvait préparé.

Le lendemain matin Edouard quitta Valenciennes et s'en vint à Haspres ; il s'y reposa deux jours pour attendre ses troupes, qui, venant d'Angleterre et d'Allemagne, n'étaient point toutes arrivées. D'Haspres, le roi et l'armée allèrent prendre position à Naves et à Iwuy ; et la ville de Cambrai fut bientôt investie complètement. Etienne de La Baume, dit le Galois, grand-maitre des arbalétriers de France, avait été envoj'é par Philippe-de-Valois pour défendre la place de concert avec Thibaut de Mareuil et le seigneur de Roye.

Ces trois capitaines n'avaient rien négligé pour fortifier Cambrai et la protéger contre les assauts. Le sixième jour, après que le roi Edouard se fut logé devant la ville épiseopale, le duc de Brabant arriva au camp avec neuf cents lances et de nombreux archers; il se posia sur la rive gauche de l'Escaut, et l'on établit un pont pour qu'il pût communiquer avec le reste de l'armée. Le roi d'Angleterre avait bien autour de Cambrai quarante mille hommes ; cependant ce n'était pas là tout son monde. Sans parler des troupes alliées qu'il attendait encore, il avait laissé un corps nombreux d'Anglais à Gautier de Mauny, brave chevalier du Ilainaut, qui s'était chargé de prendre la ville de Mortagne appartenant au roi de France. Il la prit en effet et la réduisit en cendres, mais il ne put s'emparer du château ; et, pour ne point perdre un temps précieux, il se joignit aux impériaux et s'en vint attaquer Thun-l'Evêque, domaine de Vévêque de Cambrai. C'était une forteresse importante, un poste avantageux dont il convenait de se rendre maître ; car la garnison, se trouvant à portée de l'Ostrevant, et du Hainaut, pouvait facilement y commetire des déprédations. Le sire de Mauny l'enleva de vive force, y prit le châtelain et sa femme, et y établit pour gouverneur son frère Gilles, surnommé Grignart, qui depuis '^ausa de grands maux et dommages à ceux de Cambrai.

D'un autre '^ôté, Jean de Plainaut, fils du comte Guillaume, courait le Cambrésis, en compagnie du sire de Falckenberg, et y

exerçait beaucoup de ravages. Ils essayèrent, mais sans succès, de prendre le château d'Oisy, appartenant au sire Enguerrand de Coucy. La saison avançait, le roi d'Angleterre fit presser les opérations du siège de Cambrai, Par un samedi, le comte de Hainaut livra un grand assaut vers la porte qu'on appelle du Saint-Sépulcre ou de Saint-Quentin. Il avait pris le meilleur de ses troupes ; et Jean Chandos, un des plus braves éouyers d'Angleterre, se tenait à ses côtés. Le signal de l'attaque n'était pas donné que Jean Chandos, la lance au poing, se précipita entre les barrières et la porte pour répondre au défi d'un écuyer de Vermandois qu'on appelait Jean de Saint- Dizier, et qui était parent du comte de Flan- Ire. Ils firent l'un sur l'autre plusieurs belles appertises d'armes; et les Hainuyers, que le courage de Chandos animait, se jetèrent à l'envi contre la barrière, qu'ils enlevèrent de vive force. A une autre porte, nommée la Porte-Robert, les sires de Beaumont, de Falckenberg, d'Enghien et Gautier de Mauny avec leurs gens livraient un assaut tout aussi rude. Mais si les assiégeants déployaient un grand courage, ceux de Cambrai et les soudoyers du roi de France ne se défendaient pas moins valeureusement. Tant et si bien que les murs d'enceinte restèrent intacts el que les assiégeants après bien du sang répandu, furent enfin forcés de retourner sans avoir rien opéré de décisif.

Sur ces entrefaites on apprit que le roi Philippe de Valois rassemblait une armée considérable autour de Péronne, dans le but de combattre les Anglais et leurs alliés et de débloquer Cambrai. Edouard réunit son conseil de guerre pour savoir quel parti on devait prendre : il s'adressa surtout à Robert d'Artois, que nous avons vu naguère se réfugier en Angleterre pour échapper à de nombreux méfaits et qui depuis lors était devenu l'intime ami du roi. Toute laquestion était de savoir si l'on resterait au siège ou si on l'abandonnerait pour se porter au-devant de Philippe de Valois. Robert se rangea fortement à ce dernier avis, qui plus qu'aucun autre favorisait ses projets de vengeance : il avait été le principal instigateur

LOUIS DE NEVERS

de la guerre, il ne désirait rien tant que de la voir portée au cœur même de la France. Il remontra que la ville de Cambrai était si bien fortifiée, si amplement pourvue de gens d'armes et d'artillerie, qu'on risquait d'j perdre beaucoup de temps et d'argent, en supposant même que l'on parvînt un jour à s'en emparer; qu'il valait mieux entrer au royaume, où l'on trouverait largement de quoi entretenir l'armée.

Cette opinion, que partageaient aussi la plupart des seigneurs anglais, prévalut ; on Ijva le camp et le roi Edouard se porta vers les terres de Picardie, au mont Saint- Martin, oîi le fleuve de l'Escaut prend sa source et où se trouvait une riche abbaye de l'ordre des Prémontrés. Le prince s'y logea et le duc de Brabant alla s'héberger en l'abbaye de Vaucelles, fondée à deux lieues de là par Hugues d'Oisy à l'instigation de saint Bernard. Plusieurs chevaliers flamands, qui ne voulaient point suivre le parti de leur seigneur et servir pour le roi de France, s'étaient rangés sous la bannière du duc. On y voyait entre autres le sire d'Halluin, messire Hector Vilain de Gand, le sire de Gruthuse, Walfart de Ghislelle et Guillaume van der Straten'.

Avec le roi d'Angleterre se trouvait Henri de Flandre, comte de Lodi au duché de Milan, seigneur de Nienhove, et neveu de l'illustre Philippe de Chiéti. Quand on fut arrivé aux frontières de France, Edouard arma ce jeune prince chevalier ; et Henri, pour consacrer ce nouveau titre et accroître son honneur, se mit en la compagnie de plusieurs autres chevaliers commandés par Jean de Hainaut, et qui avaient résolu un coup de main contre la ville et l'abbaye d'Honnecourl en Cambrésis. Il existait alors à Honnecourt un abbé de grand sens et très-expert au fait des armes. A l'approche de l'ennemi, il fit en toute hâte charpenter une forte barrière devant la ville, arma ses vassaux, dressa des guérites pourvues d'arlillerie, de pierres et de chaux; puis, en tête de tout son monde, il attendit l'attaque de pied forme. Bientôt Jean do Hainaut,, Henri de Flandre, les sires de Falckenhyi-g.

(1) Chron. de J. Froismrt, 1, S2.

de Bergues, et leurs compagnons arrivèrent près de la barrière, et, voyant qu'on ne pouvait pénétrer dans la ville sans la franchir, ils descendirent de leurs chevaux et s'élancèrent l'épée au poing pour briser tout obstacle. Mais la barrière était très-solide, et ceux qui la défendaient hardis et courageux. L'abbé les animait par ses discours et son exemple. On y donnait et recevait de rudes coups d'épée , tandis que les gens placés dans les guérites faisaient pleuvoir sur les assaillants des pierres, des poutres et des pots remplis de chaux vive. Au plus fort du péril, Henri de Flandre, agitant son glaive, cherchait à travers les ouvertures de la barrière à frapper l'abbé. Vigoureux et fort, celui-ci empoigne l'épée du jeune chevalier et l'attire vers lui à toutes secousses, Henri, ne voulant point se laisser désarmer, tenait ferme ; mais damp abbé tirait de son côté si rudement que le bras se trouva engagé à l'intérieur des palissades jusqu'à l'épaule, l'abbé saisit alors ce bras à deux mains. Le corps y eût passé peut-être tout entier, si les chevaliers n'eussent accouru à la rescousse. Henri fut dégagé non sans être grièvement meurtri de cette lutte et sans y avoir perdu son épée, que l'on vit par la suite appendue triomphalement dans l'égliseabbatialed'Honnecourt. L'agression dura jusqu'au soir; et les assiégés se défendirent si énergiqueraent, que les chevaliers, qui s'étaient flattés d'emporter la ville d'un coup de main, durent abandonner l'entreprise et gagner le camp avec leurs blessés^.

Tandis que le roi d'Angleterre se tenait ainsi aux frontières, menaçant d'envahir la France, le roi Philippe de Valois, qui était alors à Compiègne, dépêcha Raoul d'Eu, son connétable, avec une forte troupe à Saint-Quentin pour garder la ville ; il envoya le seigneur de Coucy en sa terre et le seigneur de Ham en la sienne ; renforça les garnisons de Guise, Ribemont, Bôhain et autres forteresses à l'entrée du royaume, pour la protéger contre l'ennemi ; puis descendit lui-môme vers Péronne , où étflit dôjà le gros de son armée, qu'il augmon(:v

Page 1