CHAPITRE XXiri
d'une multitude d'hommes de guerre venus avec lui. Le roi avait en sa compagnie le roi de Bohème, le roi de Navarre, le roi David d'Ecosse, ses alliés, et les grands vassaux de la couronne, tels que les ducs de Normandie,"'de Bourgogne, de Bretagne, de Lorraine, le comte de Flandre, et une foule d'autres princes et barons. C'était une des plus belles chevaleries qu'on eût jamais mises sur pied. L'armée fut disposée en trois corps de bataille composés chacun de quinze mille hemmes d'armes et vingt mille hommes de pied^
Cependant le roi d'Angleterre avait quitté le Mont-Saint-Martin et était entré en Vermandois : Philippe de Valois et l'armée française se portèrent vers Saint-Quentin et allèrent ensuite prendre position au village de Buironfosse, près duquel Edouard venait d'établir son camp. Le monarque anglais envoya aussitôt un héraut d'armes pour provoquer Philippe au combat et lui demander jour. Le héraut fut accueilli avec beaucoup de joie par le roi et les seigneurs de son armée : on lui donna en présents de riches manteaux de fourrure pour les bonnes nouvelles qu'il apportait et il retourna vers son maître.
Le jour de la bataille avait été assigné au vendredi 22 octobre. Donc le vendredi matin les deux armés entendirent la messe et se préparèrent à en venir aux mains. De part et d'autre toutes les dispositions avaient été faites : on se trouvait en présence et il semblait qu'une lutte terrible allait s'engager. Cependant le conseil du roi de France .était en ce moment-là même agité par de ijraves discordes. Tandis que les uns voulaient qu'on livrât de suite la bataille, prétendant que ce serait une grande honte et une grande faute au roi de ne point combattre et profiter de l'occasion pour anéantir la puissance de son ennemi, d'autres objectaient des raisons sérieuses dans un sens contraire. « Au fait, disaient-ils, à quoi servirait maintenant une bataille? Si ou la gagne, on n'acquiert pas un pouce de terre sur le roi Edouard ; si on la perd, la France est envahie et ruinée. Il vaut bien mieux se
(1) Chron. de J. Froissart, i, 83.
tenir sur la défensive et garder l'entrée du royaume. » Ces pourparlers durèrent jusqu'à midi ; ou fit encore remarquer que le vendredi était un jour néfaste; que la plupart des chevaux de l'armée avaient fait cinq grandes lieues sans boire ni manger; enfin, qu'on ne se trouvait pas dans une disposition de terrain aussi favorable que le roi d'Angleterre^. Philippe de Valois n'écoutait pas très-favorablement ces avis et il était dans une vive impatience d'en finir.
Sur ces entrefaites arriva au camp une lettre du roi Robert de Sicile, qui passait pour le plus fameux astrologue de l'époque. Robert disait qu'il avait consulté les astres et tous les secrets de la magie et qu'il augurait mal pour la France de cette guerre. Cet incident augmenta la perplexité des seigneurs et toute la journée se passa de la sorte. Il parait que du côté des Anglais l'ardeur s'était également refroidie. Au milieu de la nuit le roi d'Angleterre partit, disant qu'il ne voulait plus attendre davantage. « Il lui faudra beaucoup de chevauchées comme celle-là pour conquérir le royaume^, » dit Philipp3 de Valois en apprenant la retraite du roi d'Angleterre.
Philippe attendit deux jours et, voyant qu'il n'avait plus personne à combattre, il renvoya une partie de son armée et distribua l'autre sur les marches du royaume, renforçant les garnisons de la Flandre wallonne, de Cambrai et de Tournai.
Edouard s'était dirigé du côté d'Avesnes : de là, ilregagna le Brabant et s'en vint droit à Bruxelles. Le comte de Gueldres , le marquis de Juliers, Jean de Hainaut, le sire de Falckenberg et tous les princes de l'empire ses alliés le rejoignirent en cette ville, et il s'y tint un grand parlement où l'on convoqua Jacques van Artevelde, qui avait, comme on l'a vu, maintenu le pays de Flandre dans la plus stricte neutralité durant toute la guerre. Ce n'est pas que le roi d'Angleterre ne l'eût sollicité vivement et à plusieurs reprises de se déclarer ; mais van Artevelde avait sans cesse répondu que le
(2) Les Gr. Chron. de France, éd. P. Paris, v, 378.
(3) Chron. de J. Froissart, rédaction prlmilive, éd. Huohon, m, 470.
LOUIS DE NEVERS
lien féodal et les traites qui unissaient le comté de Flandre au royaume de France ne pourraient se briser sans de graves inconvénients. A Bruxelles, Edouard renouvela ses instances et fit les plus magnifiques promesses : entre autres celle d'aider les Flamands à recouvrer non-seulement les villes de Lille , Douai et Orchies , mais aussi le comté d'Artois tout entier, et à conquérir la cité de Tournai. C'était là une forte tentation ; car la perte des villes de la Flandre wallonne et le démembrement de l'Artois, province si riche et si furtile, avaient toujours été en Flandre un grand sujet de deuil et de regret.
Van Artevelde demanda le temps de réfléchir : il prit conseil de ses amis et des principaux bourgeois que les villes avaient députés au parlement. Après bien des conférences et bien des hésitations , il fit de commun accord cette réponse au roi d'Angleterre : " Cher sire, autrefois vous nous avez déjà adressé semblables requêtes ; sachez pour vrai que, si nous y pouvions consentir en gardant notre honneur et notre foi , nous le ferions. Mais nous avons juré par serment au roi de France, sous peine d'excommunication et de fortes amendes, de ne point émouvoir de guerre contre lui ; chacun le sait et il ne nous est pas permis d'enfreindre ce serment. Néanmoins il y auroit moyen d'arranger les choses, &i vous y vouliez consentir : ce seroit de prendre le titre de roi de France et de mettre les armes de France dans votre écusson à côté des armes d'Angleterre ; alors nous vous tiendrons pour légitime roi de France et comme tel vous nous donnerez quittance de notre foi; par ainsi nous serons absous et dispensés, et ferons tout ce que vous voudrez et ordonnerez'. » Il déclara en outre qu'il voulait que les droits t du comte de Flandre fussent scrupuleusement réservés , et que les réintégrations promises par le roi fussent faites, en faveur des souverains légitimes du pays, à leurs hoirs et succeseurs.
Ces propositions de van Artevelde mirent le roi d'Angleterre dans un assez grand
(1) Chron. de J. Froisscrt, i, 85.
embarras; il avait déjà pris le titre de roi de PVance en tête de certains diplômes, mais il n'arvait point osé encore s'emparer des armes d'un royaume où il n'avait rien conquis. D'autre part le concours des Flamands lui semblait d'un bien haut prix et de naturo à favoriser puissamment ses projets de guerre. Il en conféra avec le duc de Brabant, le comte de Gueldre, le marquis de Juliers, et surtout avec son intime ami et conseiller messire Robert d'Artois. Chacun lui dit qu'il n'y avait point à balancer, et que, s'il se croyait bien et dûment véritable roi de France, en vertu de ses droits héréditaires, il ne devait conserver aucun scrupule sur le fait du titre, des armes et des prérogatives.
A quelques jours de là, et le 4 janvier, Edouard donna pouvoir à Guillaume de Montagu, comte de Salisbury, à, Henri de Ferers, son chambellan, et à Geoffroi de Scrop, chevalier, pour conclure en son nom une alliance offensive et défensive avec les Flamands. Bientôt après il prit définitivement le titre et les armes du roi de France; et à ce sujet il publia un manifeste à tous les Français pour les engager à suivre l'exemple des Flamands, et à le reconnaître pour leur souverain seigneur et maître. Il y exposait les motifs qui l'avaient déterminé à revendiquer le royaume sur Philippe de Valois, puis il ajoutait : « Nous sommes en ferme propos d'agir gracieusement et débonnairement avec tous ceux qui viendront à nous pour accomplir leur devoir. Notre intention n'est pas de vous enlever vos privilèges et juridictions; nous voulons au contraire faire droit à tout le monde et rétablir les bonnes lois et coutumes qui existaient au temps de notre prédécesseur et aïeul le roi saint Louis^. »
Edouard ne pouvait pas espérer que lo royaume allait se soulever sous la foi de semblables promesses; mais il avait toujours atteint le but qu'il poursuivait si ardemment ; et la Flandre avec ses ports nombreux, ses populations fortes et aguerries, ses ressources de toute nature, lui était désormais acquise comme alliée. C'était là un
(2) Rymer, Fœdera, nova éd., vol. ii, pars il, p. un.