CHAPITRE XXV
Mais déjà et du vivant de Louis de Nevers, le 3 février 1345, avait été conclue à Binche, entre ce prince et le duc de Brabant, une convention stipulant le mariage du jeune Louis de Maie avec Marguerite de Brabant. Cette convention avait reçu la sanction du roi de France, et la guerre seule avait pu faire suspendre la conclusion du mariage.
Les communes flamandes désiraient ardemment que l'héritier de leurs comtes s'unît à l'une des filles d'Edouard III, et jalouses du maintien de leur alliance avec l'Angleterre, elles ne tardèrent pas à exiger impérieusement que leur seigneur se soumît à leur volonté. Cependant, le jeune Louis, qui avait vu son malheureux père tomber expirant, à Crécy, sous les coups des Anglais, répondait à toutes les instances qu'on lui faisait, que jamais il ne pourrait consentir à épouser la fille de celui qui avait les mains teintes du sang paternel'. Cette résistance prenait sa source dans un sentiment trop naturel, pour que, en des temps moins rudes, on ne l'appréciât point. iLes positifs et durs bourgeois flamands n'en tinrent nul compte ; et pour que leur jeune seigneur, qu'ils ne considéraient plus que comme un otage, ne put leur échapper, ils le mirent, de concert avec Edouard III, sous la garde du marquis de Juliers, beau-père du monarque Anglais, et le tinrent au château de Gand en « prison courtoise » comme on disait alors ^.
Le comte supportait avec un secret et profond ressentiment la contrainte qu'on lui voulait imposer, répétant toujours que, dîiton lui donner la moitié du royaume d'Angleterre, il n'épouserait jamais la fille de celui qui avait tué son père. On dit aussi qu'il portait à la belle Marguerite de Brabant, sa fiancée, une vive aff'eclion*.
Le roi Edouard crut devoir alors tenter auprès du jeune prince une démarche personnelle. Il se rendit, le 14 mars, à l'abbaye de Berghes-Saint-Winoc, accompagné de la reine son épouse et de leur fille Isabelle. Louis de Maie y avait été amené par ceux
(1) Chron. de FI. msc. de la Bibl. Imp. n» S380, — Chron. de J. Froissart, i, 310. — Meyer, etc.
(2) Chron. de J. Froissart, m, 25.S. v
(3) Meyer, ad ann. mcccxlvi.
qu'il regardait non sans raison comme ses geôliers. Placé dans l'alternative de trahir le vœu paternel et la foi jurée à sa fiancée, de fouler aux pieds les sentiments les plus sacrés et les plus intimes de la nature hu* maine, ou de tromper, pour recouvrer sa liberté, ceux qui, dans un but uniquement politique, la lui avaient ravie, il prit ce dernier parti. Feignant de croire aux semblants d'anmie que lui prodiguait le roi Edouard, il feignit aussi d'adhérer à tout ce qu'on lui demanda. Le mariage avec la fille du monarque anglais avait été décidé pour le jour de Pâques-Closes. Rassuré par les nouvelles dispositions que montrait le comte, son gouverneur ou plutôt son geôlier anglais n'usait plus à son égard d'une surveillance aussi rigoureuse que celle dont il avait été jusque-là l'objet. On lui avait permis de prendre ses ébats dans la campagne, et de se livrer à l'un de ses plaisirs favoris, la chasse aux oiseaux aquatiques sur le bord des rivières. Un jour donc, qu'il était ainsi à courir les marais aux environs de Gand, en compagnie de deux de ses chevaliers, Louis van de Walle et Roland de Poucke, son fauconnier, apercevant un héron, lança le faucon; le prince fit de même, et tandis que les deux oiseaux de proie chassaient la bête en l'air, It! prince suivait à cheval leurs évolutions, paraissant y prendre un vif intérêt. Quand il fut à quelque distance de Gand, il prit tout à coup le galop suivi de ses deux fidèles chevaliers, dans la direction de la Flandre wallonne, et on ne le revit plus*.
Le dépit du roi d'Angleterre ne fut égalé que par celui des communes flamandes. Il s'éleva à son comble lorsqu'on apprit que le comte de Flandre se replaçant sous la protection du roi de France, son suzerain, et ratifiant la promesse paternelle et la sienne épousait Marguerite de Brabant.
Ainsi la force des événements rejetait le comte de Flandre dans l'alliance française, séparant de nouveau sa cause de celle de son peuple dont les intérêts ne pouvaient malheureusement se sauvegarder que par une neutralité désormais impossible. Depuis longtemps déjà, on l'a vu, les liens de vas-
{i) Chron. de J. Froissart. i, 250. — Chr. de Fl. etc.
LOUIS DE MALE
salité qui unissaient les souverains flamands aux rois de France, étaient en Flandre incompatibles avec les besoins économiques du pays et le sentiment national. Delà un antagonisme qui, en se ravivant à chacune des luttes suscitées par la rivalité des deux puissances, anglaise et française, produisait des troubles sans cesse renaissants. Le pouvoir du souverain n'était plus que nominal, toutes les forces vives du pays étaient entre les mains des grandes communes, et c'étaient leurs échevins qui en disposaient seuls.
Dès la fuite du comte, ils avaient lancé vers l'Artois de nouvelles milices. Elles furent mises en déroute sur les bords, de l'Aa par les hommes d'armes français de la garnison de Saint-Omer, commandés par Morel de Fiennes ej. Gui de Nesle. Se repliant sur leurs frontières, elles attendaient le moment où Edouard III réclamerait leur concours , et où elles pourraient recommencer la lutte avec plus d'ensemble et de force.
De son côté, le roi de P'rance préparait de nouveaux armements afin de combattre l'invasion des Anglais, prendre une revanche de Crécy et dompter ensuite, le cas échéant, la rébellion des Flamands. Dans son impuissance d'agir encore par la force des armes, il avait invoqué les foudres de l'Eglise et, à son instigation , le pape Clément VI avait chargé ses légats de mettre toute la Flandre en interdit, et de frapper d'anathème les perturbateurs de la paix publique'. La sentence d'excommunication fut solennellement fulminée par l'évêque de Tusculum et son collègue dans l'église Notre-Dame de Tournai, le 17 mai 1347. Le comte avait encore, au sein des grandes villes, des partisans dévoués. Un complot fut tramé à Gand pour rétablir son autorité à la faveur de l'émotion causée par l'anathème ecclésiastique. Un membre de la maison de Flandre était le chef des conjurés. Découvert et saisi, les magistrats lui firent couper la tète^.
Cependant le roi de France avait réuni à Arras, dans les premiers jours de mai, une armée qu'on disait forte de cent mille
(1) Baron. Ann. xxv.
(2) Gilles U Muisis, 268.
hommes de pie.l et de trente-cinq mille chevaux^, ce qui paraît bien exagéré. Quoi qu'il en soit, il était en situation de lutter avantageusement contre les forces anglaises et de débloquer Calais toujours assiégée, maisà la condition que les Flamands garderaient uae neutralité sans laquelle ses efforts pouvaient être encore paralysés. Il résolut, avant d'engager sérieusement la guerre , d'acheter cette neutralité au prix des offres les plus brillantes. Il promettait d'oublier toutes les discordes provoquées par la violation des traités ; de faire lever l'interdit; de fournir pendant six années consécutives, aux Flamands, la mesure de blé à raison de quai re sols alors qu'elle en valait douze; de leur faire livrer toutes les laines de France; leur accordant le monopole de la vente des draps sur le marché français au taux qu'il leur plairait de fixer. — Le roi ajoutait qu'il restituerait à la Flandre les villes de Lille, Douai et Béthune avec leurs châtellenies. Il offrait enfin une alliance offensive et défensive. Des sommes considérables devaient être remises entre les mains des Flamands, comme garantie de l'exécution de toutes ces promesses"*.
De telles offres étaient certes de nature à compenser les avantages de l'alliance anglaise ; mais les Flamands n'en jugèrent point ainsi, et refusèrent de les accepter, ne croyant pas, sans doute, à leur sincère exécution^.
Ce refus devint le signal des hostilités contre la Flandre. Elles commencèrent par la dévastation des villes situées au nord et au sud de la Lys, que les chevaucheurs de l'avant-garde française livrèrent aux flammes, tandis qu'une partie de l'armée, poursuivant sa marche, s'avançait sous la conduite de Jacques de Bourbon, du duc d'Alhènes, de Charles d'Espagne, des sires de Saint- Venant, de Montmorency et de Beaujeu, vers Bailleul et Messines. A son approche, le tocsin avait retenti, et dans les villes comme dans les campagnes, les populations s'étaient soulevées pour défendre .le sol de la patrie. Ce corps d'armée assailli dans des terrains marécageux, où la cavalerie ne
(3j Ibld. (4} Robert dWvesbury, l'A.
5) IhA.