CHAPITRE XXV
pouvait facilement se mouvoir, harcelé par des multitudes de paysans à travers les fossés et les haies servant d'embuscades, fut décimé et forcé à la retraite.
Le roi de France s'était avancé jusqu'à Hesdin, afin de profiter de l'issue d'une expédition qui ne lui semblait pas douteuse, et disposé à attaquer le roi d'Angleterre aussitôt qu'il aurait appris l'anéantissement des milices flamandes. Il espérait faire lever alors ce siège de Calais que devait immortaliser un des plus héroïques dévoûments dont les annales du passé nous aient légué le souvenir. Mais lorsqu'il apprit la retraite de Jacques de Bourbon, tous ses projets furent déjoués ; frappé de la plus déplorable inertie, il resta plus d'un mois dans son camp sans donner aux valeureux défenseurs de Calais l'appui qu'il leur devait au péril, sinon de sa puissance, du moins de son honneur. Cependant leur position devenait d'heure en heure de plus en plus désespérée ; une flotte anglaise bloquait le port; les vivres manquaient et dans les derniers jours de juin, les assiégés en étaient réduits aux plus affreuses extrémités. Jean de Vienne, défenseur de la ville, écrivait au roi son maître : « Sachez, très-redouté seigneur, que vos gens en Calais ont mangé leurs chevaux, chiens et chats et qu'il ne leur reste rien pour vivre, sinon que chacun mange l'autre'. »
A ce cri de détresse, le roi de France se décida enfin à sortir de l'inaction. Il se rapprocha de Calais et arriva le 27 juillet à Saudegate; mais, là encore, il temporisa, faisant d'abord intervenir les légats du pape en vue d'un accommodement; puis proposant a Edouard d'Angleterre un duel de quatre chevaliers français contre quatre chevaliers anglais-. Enfin les deux armées étaient en vue l'une de l'autre, lorsque le bruit se répandit que les milices communales de Flandre, au nombre de soixante mille hommes, s'avan- <-;aient au secours du roi d'Angleterre, sous les ordres du marquis de Juliers. Le 31 juillet, au soir, dix-sept mille hommes, formant l'avant-garde de ces milices, avaient rejoint le camp anglais. Philippe de Valois
(1) KiiyKht'!
(2) Robert d'Avesbury, 16';,
avait donc laissé échapper l'occasion do combattre les Anglais avant l'arrivée des renforts que la Flandre leur envoj'ait. Moins que jamais disposé à tenter la fortune, et pris d'une terreur subite, il brûla ses tentes, abandonna ses bagages et s'enfuit honteusement dans la nuit du l^^ au 2 août. Les courageux défenseurs de Calais qu'avait un moment réconfortés la vue des bannières fleurdelisées, restaient désormais à la merci d'un vainqueur irrité par une résistance qui depuis près d'une année tenait toute sa puissance en échec. On sait comment le monarque anglais usa du triomphe que la famine lui avait ménagé. Mais ce qu'il faut rappeler à l'éternel honneur de notre pays, c'est qu'Eustache de Saint-Pierre et ses héroïques compagnons étaient flamands.
Le roi d'Angleterre remplaça par des Anglais et des Flamands de race tudesque la population wallonne qu'il avait chassée de Calais; puis après quelques escarmouches au pays d'Artois, Philippe de Valois ayant licencié ses troupes, les hostilités cessèrent. Bientôt après, le 28 septembre 1347, une trêve fut conclue par l'intervention des légats pontificaux. Il y était stipulé entre autres articles : que le comte de Flandre et ses alliés ne devaient faire « guerre ou grevance » au pays de Flandre ou aux Flamands durant l'armistice. Les relations commerciales devaient reprendre leur cours avec la France sans « moleste ou empêchement dudit comte ^. »
Le roi de France avait fait publier solennellement à Saint-Omer une défense de reprendre les hostilités ; mais, soit que ce fût là une de ces ruses si communes à tous les partis dans ces temps d'anarchie, soit que ses ordres fussent en réalité méconnus, toujours est-il que le 23 août, les hommes d'armes français des garnisons de Saint- Omer et d'Aire, sous la conduite de Charles d'Espagne, se jetèrent tout à coup dans la vallée de Cassel, pillant, brûlant les bourgades et les villages livrés sans défense à l'nivasion, emmenant d'immenses troupeaux de bétail enlevés dans les fermes et les richeg pâturages de la contrée^
(3) Chr. (Ig Qille^ U Muisis, tlt 275. (4) Ibid. 278.
LOUIS DE MALE
Cette agression, aussi brutale qu'inattendue, produisit au sein des grandes villes flamandes une légitime émotion. Douze députés furent aussitôt dépéchés en Angleterre afin de réclamer du roi Edouard un secours immédiat, au nom de ralliance commune.
Mais le monarque n'avait plus besoin des Flamands. U leur répondit que son trésor était épuisé, et que s'il avait autrefois payé les frais de leur concours lorsqu'ils l'avaient réclamé pour envahir la France, ils devaient maintenant pourvoir par leurs propres subsides à la défense de leurs frontières ^ Peu de jours après, il leur annonça la prorogation de ses trêves avec le roi de France.
C'était là une cruelle déception pour les communes. Elles en conçurent une vive irritation. Les Léliaerts, partisans naturels du comte, relevèrent la tète, s'écriant : nous sommes trahis par le roi d'Angleterre ! Ce cri trouva de l'écho. Louis de Maie accourut en Flandre pour seconder le mouvement et planta sa bannière sur les fortes tours de la ville d'Alost. La commune armée de Gand, ses échevins en tête, se dirigea bientôt sur cette ville.
Le comte n'hésita point à se porter presque seul et sans armes à sa rencontre : « Bonnes gens, leur dit-il, vous êtes mes sujets et moi je suis votre seigneur selon droit et justice et en toute raison, attendu que la terre de Flandre m'est dévolue par voie d'hérédité et que je ne l'ai point acquise par argent, par violence ou de toute autre manière. Je n'ai jamais forfait à mon serment comme souverain, et je suis prêt à jurer de nouveau la conservation de vos bonnes et antiques franchises, telles qu'elles existoient au temps de mon aïeul le comte Robert et de mes autres prédécesseurs. Je veux me conduire par le conseil des gens de mon pays, pardonner et oublier toutes les offenses passées et faire tout ce que doit un bon seigneur pour rétablir la paix et la concorde parmi son peuple. Je ne vous demande qu'une chose : c'est de reconuaitre mes droits, et vous pouvez compter que je reconnaîtrai les vôtres. Enfin je vous supplie tous et chacun de réfléchir à mes paroles et de songer au I
(1) Chron. cla Gilles H Muisis, 278. j
bonheur de notre patrie, qui est aussi le vôtre et le mien^. » A ce discours il se fit un grand tumulte dans l'armée gantoise.
Le comte l'apaisa d'un signe et dit qu'il fallait se tirer à part selon la coutume, délibérer avec ordre et lui faire ensuite connaître ce qui aurait été résolu. L'on s'assembla donc en conseil. Les bouchers, les poissonniers, les bateliers étaient d'avis qu'il fallait s'accorder et recevoir le comte à Gand en sa qualité do seigneur légitime ; mais les tisserands et les foulons s'y opposèrent fortement, s'écriant qu'on no devait avoir affaire qu'au roi d'Angleterre, avec lequel on avait traiié. La dispute s'échauffa; le sang allait couler. Le comte intervint et s'adressant à tout le monde : « Bonnes gens, dit-il, ne voulez-vous point me recevoir chez vous? je ne veux pas que vous vous battiez pour moi ; car en vous faisant du mal, vous m'en feriez aussi*. » Il se retira ; et aussitôt qu'il fut éloigné, les deux partis en vinrent aux mains : plusieurs hommes furent tués ou blessés dans le combat.
Il n'y avait plus que les Gantois et les gens d'Ypres qui ne voulussent point se soumettre. Les habitants des autres villes, les Brugeois surtout, fatigués de l'anarchie, ne demandaient pas mieux que de recevoir leur seigneur ; et c'était à la sollicitation do ces derniers qu'il était rentré en Flandre. Pour ôter tout prétexte aux rebelles qui disaient ne vouloir traiter sans la participation du roi d'Angleterre, le comte députa son cousin Henri de Flandre auprès d'Edouard, afin de demander une conférence et d'entrer en arrangement. Edouard envoya le duc de Lancastre à Dunkerque ; des pourparlers s'engagèrent ; et, le 25 novembre, fut conclu un traité où il était dit entre autres choses : « que le comte de Flandre ne porterait pas les armes contre l'Angleterre pendant toute la durée de la guerre ; qu'il serait permis aux Flamands de maintemir leur alliance avec l'Angleterre ; que ceux de Gand, Bruges et Ypres seraient reçus en grâce ; que leurs ofîenses seraient pardonnées et leurs privilèges confirmés^. » Cet accord opéra pour
(2) ChiOii. jdHijiaii II Muisis, 1, 'ii (1) Mtyer, aâ aan. mcccxlviu.
(3; aici.
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