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CHAPITRE XXV

se louait beaucoup des fruits heureux de ce système dont le sage bourgeois de Gand avait le premier conçu la pensée judicieuse. La Flandre alors était prospère : le peuple n'v avait jamais vécu dans une telle abondance, au point que les gens sensés allaient jusqu'à se plaindre d'un excès de bien-être et d'opulence qui ne devait selon eux manquer de produire un jour beaucoup de mal ; car le luxe, disaient-ils, engendre l'orgueil et l'insolence'. Bi'ef, les instances étaient de part et d'autre si obstinées que les négociations commencées en 1361 ne se terminèrent que huit ans après.

Le comte avait, parait-il, à force de sollicitations et de promesses, obtenu le désistement du roi d'Angleterre, et le roi de France calma les scrupules de Louis de Maie et de ses sujets en leur rendant les villes de la Flandre wallonne^, objet de tant de regrets et de récriminations si violentes. Les noces de Philippe-le-Hardi et de Marguerite furent, au mois de juillet 1369, célébrées en l'Eglise Saint-Bavon à Gand, au milieu d'une foule de grands seigneurs et d'un immense concours de peuple. Ainsi fut consacré l'avéneraent de la maison de Bourgogne au comté de Flandre. La domination flamande, démembrée tant de fois depuis Bauduin Bras-de-Fer, allait recouvrer une partie de son ancienne puissance. Une ère nouvelle s'ouvrait pour elle, mais de terribles secousses la devaient encore précéder.

Au milieu des agitations produites au sein des grandes villes par l'effervescence démagogique de certains métiers, notamment de celui des tisserands, Louis de Maie avait su maintenir jusque-là son autorité, grâce à la neutralité politique qu'il s'efforçait non sans peine de garder, à la rigueur souvent cruelle avec laquelle il réprimait toute rébellion, grâce aussi à la rivalité qui existait entre les communes de Bruges de Gand et dont il savait habilement profiter. Son pouvoir, si fortement ébranlé dans les premières années de son règne, s'était peu à peu raffermi au point qu'il avait pu, lors de la guerre du

(1) Butkens, Trophées de Bràbant.

(2j Arch. de FI. Acte du iS juillet 13G9.

Brabant, obtenir le concours unanime des communes et qu'il pouvait disposer encore, le cas échéant, de toutes les forces d'un pays qui le reconnaissait toujours pour son souverain. « Monseigneur, lui avaient dit les députés des communes, auxquels il A'enait de montrer des lettres hautaines du roi Charles V réclamant le duc de Bretagne, un' de ses ennemis les plus redoutés, réfugié^ en Flandre, Monseigneur, nous ne savons' aujourd'hui quel qu'il soit, s'il vous vouloitl faire guerre que vous ne trouvassiez dedans ' votre comté deux cent mille hommes tout armés et bien à point pour eux défendre^. »

Les grandes alliances dont nous avons parlé avaient encore accru sa puissance et il paraissait plus que jamais en situation de reconquérir l'indépendance de ses ancêtres et de poursuivre, au sein de la paix et d'une prospérité publique jusque-là sans égale, un règne dont les annales de la Flandre eussent pu se glorifier.

Malheureusement, cédant à cette déplorable transformation des mœurs qui se manifeste à la fin du quatorzième siècle dans les cours souveraines, comme dans toutes les hautes classes de la société féodale ou bourgeoise, il s'était adonné à un genre d'existence aussi dissolu que ruineux. Le faste de sa maison faisait déjà pressentir ce que serait celui de ses successeurs, les ducs de Bourgogne, dont la magnificenco devait surpasser tout ce qu'on peut imaginer. Sacrifiant au service de ses passions des sommes considérables, il n'est pas de fantaisies bizarres et coûteuses qu'il ne conçût. Il aimait à se voir entouré d'astrologues, de jongleurs, de baladins de toute sorte. Il faisait venir à grands frais des pays lointains des bêtes rares et curieuses, surtout des^inges et des perroquets qu'il affectionnait particulièrement et dont il avait réuni dans ses divers châteaux une collection complète. Il entretenait des fous, des nains et une multitude de chiens et de faucons. Enfin ce prince et ses favoris ne s'occupaient qu'à imaginer des mascarades, des divertissements et des fêtes où s'engloutissaient les trésors réunis par l'industrieuse activité

(3) Chron. de J. Froissart.

LOUIS DE MALE

du peuple flamand et absorbés par des impôts sans cesse renouvelés et accrus ^

Vers la fin du mois de mai 1379, le comte s'était rendu à Gand pour y présider aux préparatifs d'un grand tournoi qu'il avait résolu de donner sur le marché aux grains, à tous les chevaliers de la Hollande, du Brabant, du Hainaut, de la Picardie et de l'Artois.

A bout de ressources pour satisfaire aux nouvelles dépenses occasionnées par cette fête, qu'il voulait entourer de toute la magnificence possible, le comte eut la fatale pensée de ftiire proclamer du haut de la maison échevinale, l'annonce d'une nouvelle taxe dont il voulait, cette fois, frapper la commune sans l'avoir consultée. Au milieu de l'assemblée des bourgeois, un citoyen, nommé Gossuin Mulaert, se leva criant:

« Plus une obole ! Les folies du prince nous ont déjà trop coûté ; on ne peut nous forcer à de tels impôls! « Des clameurs d'approbation répondirent à cette audacieuse mais légitime protestation et devinrent le signal d'une des plus grandes commotions populaires dont l'histoire nous ait laissé le souvenir.

Le comte, profondément irrité de la manière dont ses nouvelles exigences avaient été accueillies à Gand, était rentré à Bruges, méditant de profiter de la rivalité qui existait entre les deux villes pour aboutir doublement à ses fins, c'est-à-dire, obtenir de l'argent tout en tirant de ceux qui venaient de lui en refuser si brutalement une vengeance éclatante. Il réclama des Brugeois le même subside qu'il avait demandé vainement aux bourgeois de Gand,- promettant d'accéder à tout ce qui pourrait leur être le plus profitable. Or il savait que les Brugeois ne désiraient rien tant que de détourner la Lys par un canal qui la rejoindrait à une autre rivière appelée la Rej-e, de manière à attirer exclusivement à Bruges l'étape des blés de l'Artois, dont Gand jouissait de temps immémorial, à la grande jalousie de sa rivale. Ils demandèrent, en effet, l'autorisation de creuser ce canal et le comte la

(1) Arch. de Flandre à Lille. Actes divers. Compte de larecette gén. des finances. — Meyer, ad ann. 1379.

leur donna pour prix de leur concours financier qu'ils accordèrent alors de tout cœur.

Lorsqu'on sut à Gand la trame qui s'ourdissait pour priver la ville d'une des branches principales de sa navigation et de son commerce, l'émotion fut extrême. Des groupes se formèrent sur les places et aux carrefours des rues les plus populeuses de cette grande cité. Des murmures d'^indignation s'élevaient de toutes parts. Ils éclatent en violentes clameurs lorsqu'une femme accourant comme éperdue, sur la place du marché, les vêtements en désordre et couverts de poussière, raconte qu'arrivant d'un pèlerinage à Notre-Dame de Boulogne, elle a vu cinq cents pionniers brugeois travaillant à détourner le cours de la Lys.

Le premier mouvement fut de s'armer et de courir sus aux Brugeois ; mais les multitudes abandonnées à elles-mêmes sentent instinctivement le besoin d'une direction et d'un chef. On résolut de s'adresser à un personnage nommé Jean Yoens et que Froissart qualifie de « subtil, hardi, cruel, entreprenant, et froid au besoin assez ^. » Yoens passait, non sans raison, pour être à Gand l'homme qui devait porter au comte le plus de haine, et l'opinion le désignait comme le chef naturel des mécontents , Yoens avait été naguère fort avant dans la confiance et l'intimité de Louis de Maie, au point qu'il avait prêté secrètement au comte l'appui de son bras et de sa dague pour le débarrasser d'un homme qui le gênait, nommé Jean d'York. Banni de Gand à cause de ce meurtre pour cinquante ans et un jour, Yoens, après trois années de séjour à Douai où il vivait grandement aux dépens du comte, était, grâce à lui, rentré dans sa ville natale et bientôt après nommé doyen des Navieurs ou francs bateliers, charge qui rapportait plus de mille livres par an.

Cependant Yoens, comblé des faveurs du prince, avait à Gand de mortels ennemis dans les Mahieu, bourgeois dont la famille comme celle du doyen des navieurs était originaire de Dam. La haine qui divisait ces deux lignées était héréditaire et provenait

(2) Chron. ii, CQ.

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