CHAPITRE XXV
des guerres privées qui jadis avaient existé entre Jean Piet d'une part, aïeul de Yoens, et Jean Baert de l'autre, grand-père des Mahieu, guerres et vengeances qui, des deux côtés, n'avaient pas causé moins de dix-huit meurti'es. Gilbert Mahieu, aine des sept frères de ce nom, jaloux de l'a faveur dont Yoens jouissait auprès du comte, résolut de la lui faire perdre. Il parvint à persuader à Louis de Maie que le doyen mal habile dans sa charge ou mal avisé lui faisait perdre six ou sept mille florins d'impôt qu'il serait facile de tirer de la navigation de l'Escaut et de la Lys. Cette raison était de celles qui devaient le plus toucher le comte toujours aux expédients pour trouver de l'argent et que « la convoitise de la chevanceaveugloit, » ajoute Froissart. Yoens ne tarda pas à être destitué et Gilbert Mahieu nommé à sa place.
Le ressentiment d'Yoens était aussi profond qu'il était froid et calme. Lorsque les bourgeois vinrent le trouver : « Seigneurs, leur dit-il, si vous voulez cette chose aventurer, il est bon de rétablir avant tout l'ancien usage des Blancs Chaperons et que ces Blancs Chaperons aient un chef auquel ils se pussent rallier'. » « Nous le voulons, répondit unanimement la multitude. Or avant aux Blancs Chaperons^! »
Une faction nouvelle était créée ; Yoens avait une armée.
Bientôt deux troupes revêtues de chape rons blancs commandées par Simon Colp;iert et Arnould de Clerck, se portent vers le point où les pionniers brugeois travaillaient au canal de dérivation entre Aeltre et Knesselaere. Grand nombre d'ouvriers prennent la fuite. Ceux qui tentent de résister sont massacrés.
Dans la bagarre un Gantois avait été enlevé et conduit à Eecloo en la prison du comte, mais dans les franchises de Gand. Peu de temps après, au sein même de la cité, un sergent du comte n'avait pas craint démettre la main sur un. bourgeois portant le chaperon blanc et criant : « Bourgeoisie ! " Le lendemain, la commune assemblée se rendit auprès de Roger d'Hauterive, bailli 'x!u comte, pour se plaindre de ces griefs.
(1) Chron. de J. Froissart, ir, 69. (2) Ihid.
Le sire d'Hauterive les repoussa rudement, disant qu'il ferait arrêter quiconque oserait porter le chaperon blanc. Comme on insistait au sujet du prisonnier d'Eecloo. « Que nous avons de paroles pour un navieur, s'écria le bailli. Il serait dix fois plus riche homme qu'il ne l'est, qu'il ne sortii'oit de prison si monseigneur de Flandre ne le commande; j'ai bien pouvoir de l'arrêter,, mais je n'ai nulle puissance de le délivrer^. » Une grande agitation succéda à cette entrevue. Les chefs des Chaperons blancs se réunirent; le doyen des tisserands ordonna que tous les métiers cesseraient de battre tant que les deux prisonniers ne seraient point relâchés. En même temps, les bourgeois disaient aux échevins : « Seigneurs, on tient nos bourgeois prisonniers. Nous avons sommé le bailli dô monseigneur de Flandre et il ne veut pas nous les rendre. Ainsi se dérompent petit à petit et affoiblissentnos franchises qui, du temps passé, ont été si hautes, si nobles et si prisées et avec ce si bien tenues et gardées, que nul ne les osoit prendre ni briser, non plus les nobles chevaliers que les autres; et s'en tenoient les plus nobles chevaliers de Flandre à bien parés quand ils étoient bourgeois de Gand*. «
Jean Yoens, l'âme de la conspiration, en faisait agir tous les fils, mais sous main, se tenant prudemment dans l'ombre pour mieux arriver à ses fins et comme dit toujours Froissart : « entouiller tellement la ville de Gand envers son seigneur, qu'on ne la put estouiller.^. ■> Ainsi il ne se montrait jamais dans les groupes et se faisait toujours prier pour donner son avis. Quand il parlait c'était en apparence pour conseiller la prudence et le calme, mais il ressortait toujours de ses discours quelques insinuations de nature à envenimer la situation. « Je ne dis pas que nous affoiblissions et amoindrissions l'héritage de monseigneur de Flandre, disait-il hypocritement, et si faire le voulions, si ne pourrions-nous, car raison ni justice ne le pourroient souffrir; ni aussi que nous cherchions, ni machinions aucun incident par quoi nous soyions mal de lui et en son indi-
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) ma. 70.
I,OUIS DE MALE
gnation. Car on doit toujours être bien avec son seigneur. Or, monseigneur de Fland'^a est notre bon seigneur et un très-haut prince, craint et renommé. En ce moment, il est vrai, il est mal conseillé et informé contre nous et les franchises de la bonne ville de Gaud. Ceux de Bruges sont mieux en sa grâce que nous, ainsi comme il appert par les fossoyeurs qui, lui étant à Bruges, sont venus sur notre héritage couper et détourner notre rivière , dont notre bonne ville de Gand seroit détruite et, perdue. Il est vrai aussi que le bruit court qu'il veut élever une forteresse à Dejnze pour nous mettre en danger et en foiblesse et que ceux de Bruges lui ont prorais, et pour cela je le sais clairement, que s'ils avoieat en leur pouvoir le cours de la Ljs, ils lui donneroient par an dix à. douze mille francs. En ce point, je dis et conseille que la bonne ville de Gand envoie par devers lui sages liorames, bien avisés et endoctrinés de parler, quibien lui remontreront hardiment toutes choses, tant du bourgeois de Gand qui est en prison à Eecloo et que son bailli ne veut rendre, que autres choses avenues dont la bonne ville de Gand ne se contente pas et incidents qui tous les jours s'en peuvent avenir. Et ces choses ouies, lui disent qu'il ne pense pas ni ses conseils que nous ne soyons si morts que, si besoin étoit, nous ne puissions résister'. »
Ce discours perfide avait pour but en ravivant Le sentiment de rivalité que les deux grandes villes de Gand et de Bruges nourissaient depuis si longtemps, à leur préjudice réciproque, de mettre les principaux d'entre les Gantois en contact direct avec le comte dans des conjonctures telles qu'il ne pouvait sortir de cette entrevue que des difficultés nouvelles et inextricables.
« Bien dit! bien dit! » s'était écrié le peuple sur le Marché du Vendredi où Yoens avait parlé. Le lendemain, les échevins de Gand partaient pour le château de Maie où était le comte. Ils y avaient été précédés déjà par Gilbert Mahieu, le doyen des navieurs , qui, surveillant les menées d'Yoens, ne se faisait guère illusion sur les résultats
{1} Chron. de J. Froissarl, ii, 70.
([u'elles devaient avoir. Son frère, Etienne Mahieu , était encore plus clairvoyant que lui, car en revenant de l'assemblée, il avait dit au chef de la famille : « Cet homme nous détruira tous, c'est un malheur que vous m'ayez empêché de le tuer, car aujourd'hui avec ses chaperons blancs, il est, sans comparaison, plus puissant à Gand que le comte lui-même. » « Tais-toi, sotereaulx! lui avait répondu Gilbert; tous tes Blancs chaperons seront, avec l'aide de monseigneur, bientôt mis par terre. Tels portent aujourd'hui chaperon, qui demain n'en auront plus besoin^. »
Préparé par le doyen des navieurs, le comte dissimula sa colère, fit bon visage aux échevins Gantois et promit d'accéder à toutes leurs requêtes, c'est-à-dire à faire relâcher les bourgeois arrêtés et à défendre aux Brugeois de continuer leur canal de dérivation. Mais il « requeroit par douceur " que les Blancs chaperons fussent dissous.
Ce n'était point là l'affaire d'Yoens. " Bonnes gens de Gand qui êtes ici, s'écria-t-il, quand on lui rapporta la réponse du comte, vous venez de voir si les blancs chaperons n'ont pas. mieux gardé vos franchises que tous autres de quelque couleur qu'ils soient. Bien est qui on craint. Retenez ceci et dites ([ue c'est la parole d'Yoens : Si les blancs chaperons sont dissous par ordre du comte, ,je ne donne plus trois deniers de vos franchises^. » « Il dit vrai! » s'écria la foule. Yoens dès ce moment fut investi d'une véritable dictature. La grande faction des Caa- [)erons blancs à laquelle tous les métiers s'étaient affiliés était organisée en centuries, demi- centuries et décuries sous le commandement supérieur de capitaines, ou hoofbnanns. « Prévenez vos gens, dit Yoens à ces derniers, qu'ils soient nuit et jour armés et sur leurs gardes, prêts à répondre à mon appel. «
Le comte cependant avait compté sur l'effet des concessions qu'il avait faites aux Gantois dans un but de conciliation, et il espérait, grâce à elles, pouvoir relever sa bannière et rétablir son autorité au sein de leur'
[2] Ibid. 71.
[Cj IbiJL.
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