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CHAPITRE XXV

i^edoutable commune. Mais il ne se doutait pas de l'état de surexcitation des esprits et de l'influence qu'avait acquise Yoens, ou du moins il se faisait illusion à cet égard. Il ordonna à Roger d'Hauterive de réunir deux cents chevaux, d'entrer à Gand la bannière au lion de Flandre déploj'ée , et d'aller prendre position sur le marché aux grains. Gilbert Mahieu, ses amis et tous les partisans que le comte espérait avoir encore à Gand devaient appuyer cette manifestation. Delà, le bailli avait ordre de se porter sur la maison de Jean Yoens, de l'investir, de s'emparer du dictateur, de saisir en même temps six ou sept des chefs les plus influents des Chaperons blancs et de les conduire au château de Gand où on les aurait immédiatement décapités.

Jean Yoens se tenait sur ses gardes ne se trompant point sur la nature d'une expédition qu'il savait dirigée avant tout contre sa personne ; le sire d'Hauterive entrait à peine en ville que quatre cents chaperons blancs des plus déterminés entouraient son logis. Se mettre à leur tête et se précipiter à la rencontre des cavaliers du comte fut pour lui l'affaire d'un moment. « Trahison! trahison ! " s'écriaient Yoens et sa troupe, le fer en main et l'œil enflammé. A ces clameurs, une multitude immense sortant de tous les carrefours fond à leur suite sur la place du marché. Les Mahieu et leurs amis, incapables de résister, avaient fui de tous côtés. Le sire d'Hauterive seul restait impassible, la bannière de Flandre en main, à la tète de ses cavaliers. Enserré dans une masse compacte d'assaillants et dans l'impossibilité de se mouvoir, il tombe percé de mille coups; la bannière qu'il a laissé choir en expirant est lacérée et foulée aux pieds. La fureur populaire s'arrêta là pour le moment et les deux cents hommes d'escorte furent épargnés; mais cette fureur n'était pas satisfaite. Jean Yoens la dirigea sur les Mahieu et leurs partisans. Comme ils avaient fui, on pilla de fond en comble leurs maisons qui furent ensuite démolies ^

Cette émeute eut lieu le 5 septembre 1379. Trois jours plus tard, Jean Yoens dont la vengeance n'était point assouvie

(1) Chro7i. de J. FtoUsdiC, 11, "ti.

alla, suivi de ses Chaperons blancs, brûler le magnifique château de Wondelghem, l'une des résidences que le comte affectionnait le plus, et dont la construction avait coûté plus de deux cent mille francs* ; puis à son retour à Gand, il détruisit les ponts de l'hôtel appelé la Poterne appartenant également au comte, et qui jetés sur les fossés des remparts donnaient accès dans la campagne.

Cependant le calme s'était un peu rétabli à Gand, et avec le calme la réflexion était revenue dans les esprits. On se demandait s'il avait été bien utile, bien raisonnable et bien juste de mettre à mort un brave chevalier faisant son ofSce, et de lacérer la bannière du comte, de brûler son château de prédilection, de piller enfin et de démolir les logis de ses partisans. On craignait, non sans raison, que ces tristes exploits n'eussent bientôt de terribles représailles et l'on commençait à songer que Jean Yoens avait donné le blano chaperon « à plus de cinq cents compagnons qui trop plus cher aimoient la guerre que la paix, car ils n'avoient rien que perdre'. »

Sous l'empire de ces sages mais tardives pensées, les échevins et les principaux bourgeois de Gand n'hésitèrent pas à retourner à Maie auprès de leur seigneur avec le terme désir de tout faire pour apaiser sa colère, rentrer en grâce et rétablir la paix, ils ne pouvaient espérer cette fois recevoir l'accueil que le comte leur avait précédemment réservé. En eff'et, dès qu'ils furent en sa présence. « Maies gens, leur dit-il, vous me priez de paix l'épée en la main. Je vous ;ivois accordé toutes vos requêtes ainsi que vous vouliez, et vos gens ont brûlé l'hôtel r[ue j'aimois le mieux au monde. Ne leur sembloient-ils pas qu'ils m'eussent déjà fait assez de dépits, quand ils m'avoient occis mon bailli faisant son ofiice et déchiré ma bannière et foulée aux pieds? Sachez que si ce n'étoit pour mon honneur et que je vous ai donné sauf-conduit, je vous ferois à tous trancher les têtes. Partez de ma présence, et dites bien à vos maies gens et orgueilleux (le Gand que jamais paix ils n'auront, ni à nul traité je n'entendroi tant que je ne tienne

(•2) Ibld.

(3; Iljld. 09.

LOUIS DK MALK.

ceux que je voudrois tenir ; et que je leur feroisà tous couper la têlesans nul merci'. » Les députés tremblants de crainte cherohèrent à présenter de nouvelles excuses. Le comte les congédia d'un geste et incontinent ils remontèrent à cheval pour retourner à Gand.

Tandis que « les bonnes gens de cette ville, comme le dit Froissart, les riches et notables hommes qui avoient là dedans leurs femmes, leurs enfants, leurs marchandises, leurs héritages dedans et dehors et qui ïivoient appris à vivre honorablement et sans danger^ « déploraient la fatale tournure que prenaient les événements en gémissant d'être victimes d'excès qu'ils condamnaient du fond du cœur, Jean Yoens se réjouissait, car tout allait au gré de ses désirs. Un abîme se creusait entre le comte et ses sujets.

Cependant Louis de Maie s'était rendu à Lille et y avait convoqué toute la chevalerie flamande afin d'aviser aux moyens de conjurer la révolution qui s'annonçait d'une façon si menaçante. Il fit renforcer toutes les garnisons de ses châteaux, notamment à Tenreraonde, Rupelmonde, Alost, Gavre et Audenarde.

De son côté Jean Yoens ne restait pas inactif. Il réfléchissait qu'il ne suflisait pas des chaperons de Gand pour renverser le pouvoir du comte, et qu'il fallait à tout prix ])ropager le mouvement insurrectionnel.

Après avoir spéculé sur la rivalité des Brugeois. pour soulever les Gantois, il songea qu'il serait d'une habile politique de soulever les premiers à leur tour contre le prince qui, dans un but de conciliation, leur avait retiré le privilège qu'il leur avait primitivement accordé, ne dont ils devaient être, eux aussi, fort mécontents au fond. Cette politique il se garda bien de la dévoiler, et pfésenta, au contraire, sous un autre jour, l'expédition ou plutôt la démarche qu'il projetait, car les subtilités sont difficilenient comprises des multitudes. Feignant de passer en revue les alliances commerciales sur lesquelles les Gantois pouvaient compter, et après avoir parlé de Grammont et de

fl; Chron. de J. Froissm-t, n, 75. (2) lùid.

Courtrai , il fit allusion aux Brugeois : « Quant à ceux de Bruges, dit-il, ils sont grands et orgueilleux et cest par eux que cette félonie est émue ; il est bon que nous allions devers eux si forts que bellement ou laidement ils soient de notre accord''. » Et chacun répondit : « Il est bon. »

Au sein des grandes et industrieuses cités surtout, les multitude?, dans les temps d'anarchie, font toujours la loi jusqu'à ce qu'elles subissent elles-mêmes, et à leur insu, celle de quelque tribun audacieux et habile qui s'en empare pour les faire mouvoir au profit de ses passions personnelles. Elles obéissent d'ailleurs à de communs instincts, et le contact suffit souvent à les entraîner dans une commune impulsion pour le bien comme pour le mal. Nous ne savons si Jean Yoens avait fait tous ces calculs, mais sa conduite tendrait à le prouver quand il se porta vers Bruges avec dix à douze mille Gantois , comme s'il voulait faire la conquête de cette ville; mais en réalité pour y pénétrer pacifiquement et avec des paroles de conciliation qui lui firent ouvrir les portes, sinon par'Ies échevins qui résistèrent tant qu'ils purent, mais par la majeure partie de la communauté. Ce que le chef des démagogues Gantois voulait, c'était de soulever et d'entraîner la populace. Son but se trouvait atteint, « autrement la chose eût mal été pour les riches hommes de la ville, » ajoute le sage et judicieux Froissart,

Débordés par le flot populaire, le bourgmestre et les échevins ne virent rien de plus prudent que de se mettre à sa tête, et l'on vit alors les gens de Bruges et de Gand se dirigeant en ordre vers la place du Marché. Jean Yoens se tenait aux côtés du bourgmestre un bâton blanc à la main*.

Les Gantois restèrent deux jours à Bruges, où on leur fit très-bon accueil,et il 3' eut alors entre les deuxpeuples une réconciliation qui ne devait pas durer longtemps, mais qui, pour le moment, suffisait aux vues du chef (les Chaperons blancs. En eff'et, la solidarité dans laquelle il venait si habilement d'attirer les gens de Bruges, fortifiait son pouvoir tout en lui donnant un prestige nouveau.

(3) Ibid. 76.

(-1) IlUd. 77.

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