‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 21 sur 236 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

vers son diocèse dont il se souciait fort peu, les bourgeois, réunis par une seule et même pensée, se liguèrent contre lui, s'engageant, par serment, à lui fermer les portes quand il reviendrait. L'évèque, après avoir terminé ses affaires, reprit la route de son siège épiscopal et, chemin faisant, apprit la conjuration tramée contre sa personne. Sentant bien que seul il ne pourrait rien contre tout un peuple en insurrection, il rebroussa chemin plein de dépit et de colère.

Il s'adressaà Brunon qui tenait alors, sous les ordres de son frère, le gouvernement de l'empire, lui exposa sa situation, et le supplia de lui donner des forces suffisantes pour mettre à la raison les bourgeois révoltés. On accueillit sa demande et on lui donna une assez forte armée. Afin de mieux assurer sa vengeance, Bérengher alla trouver le comte Arnoul, le priant de joindre ses troupes à celles de l'empereur pour marcher sur Cambrai. Arnoul n'y était pas trop décidé; mais l'évêque lui ayant promis la terre de Lambres qui de temps immémorial appartenait à son église cathédrale, le marquis des Flamands lui prêta son appui.

A l'approche de forces si imposantes, les Cambrésiens eurent peur et se hâtèrent de faire dire à leur évêque qu'il pouvait rentrer sans défiance. Bérengher alors congédia les troupes et rentra sans encombre dans la ville escorté de ses seuls officiers. La chose en resta là pendant quelque temps ; mais l'évêque n'avait jamais pu effacer de son esprit le souvenir de l'affront dont il avait été l'objet de la part de ses sujets, et il méditait une vengeance atroce. Ayant fait venir clandestinement dans la ville des hommes d'armes qu'il avait soudoyés, il attaqua subitement et à l'improviste les bourgeois sans défense, les pourchassant comme des bêtes fauves à travers les rues et les places. Les soldats, enivrés par l'odeur du sang, poursuivirent leurs victimes jusque dans l'église de Saint-Géri, où les malheureux bourgeois avaient cru trouver un asile inviolable. Ces forcenés les saisissaient jusqu'aux marches de l'autel et les mutilaient horriblement. Aux uns, ils coupaient les pieds et les mains ; ils crevaient les yeux aux autres, ou bien leur marquaient le front d'un

fer rouget Quand cette boucherie fut terminée, l'indigne évêque, furieux, fit remplir un chariot des armes prises sur les bourgeois et l'envoya, comme trophée de sa vengeance et de sa victoire, aux compagnons de sa vie déréglée qu'il avait réunis dans une maison de plaisance à lui appartenant, nommée le château de Bélhencourt^.

On conçoit que les alliances avec un tel homme devaient être fort pou dignes et profitables. Aussi le comte Arnoul ne tardat-il pas à regretter de lui avoir jadis prêté aide et assistance quand il était revenu à Cambrai.

En effet, Bérengher, profitant de l'éloignement du comte, se jeta sur le bourg de Lambres que naguère il avait concédé à ce dernier pour prix de ses services. Il menaça Arnoul de mettre toute la Flandre en combustion s'il s'avisait de vouloir le lui reprendre. Il enleva également à l'église de Cambrai les villages de Coureng et de Ferrières, et en donna les bénéfices à un homme d'armes de ses amis.

Cependant le comte Arnoul commençait à vieillir. Désormais occupé des propres affaires de ses Etats, on ne le voit plus guère se mêler aux événements politiques qui suivirent la mort de Louis d'Outremer. Ils étaient d'ailleurs d'une nature assez pacifique. Hugues-le-Grand, agissant à l'égard du fils comme il avait fait jadis pour le père, protégea le jeune Lothaire que la veuve du roi franc ne craignit pas de confier à sa générosité. Lothaire, par ses soins, fut même bientôt reconnu des seigneurs de France, de Bourgogne et d'Aquitaine. Peu de temps après , Hugues mourut laissant deux fils, dont l'un était appelé à la haute destinée de fonder une dynastie nouvelle, grâce à l'affaiblissement continuel auquel son père avait réduit la race carlovingienne. Mais jusque-là le comte Arnoul eut encore la satisfaction de voir régner le dernier prince de cette famille de Charlemagne à laquelle il appartenait lui-même, et dont il était demeuré le soutien fidèle.

Sentant que sa fin ne pouvait être bien éloignée, il rendit, pour le repos de sa cons-

1) Bald. chr. Camerac. et Atrebat. 128.

(2) Ibid.

ÀRNOÛL-LE-VIEUX.

BAUDUIN III

cience, plusieurs des biens qu'il avait enlevés aux abbayes, surtout à celles de Gand, de Marchiennes et de Saint-Berlin. Puis il appela au gouvernement son fils Bauduin déjà dans la force de l'âge, et marié depuis quelques années à Mathilde de Saxe, sœur du comte Wichman, dont il a été parlé.

Bauduin, au dire des chroniques, était un prince qui ne manquait ni d'habileté ni de prudence. On lui attribue l'agrandissement et la fortification des villes d'Ypres, Furnes, Bergues, Bourgbourg, Dixmude , Aldenbourg, Rodenbourg, Roulers et autres lieux : c'est également au temps de son administration qu'on fait remonter l'établissement des premiers marchés réguliers et des foires dans les villes de Bruges, Tourhout, Courtrai et Cassel; les progrès du commerce par voie d'échange, la seule connue alors ; l'industrie des tissages, source de la prospérité future des provinces flamandes.

Il aurait sans doute fait plus encore, mais la mort l'en empêcha. Il venait de conduire un puissant secours au roi Lothaire, alors en guerre contre les Normands et de déployer une grande valeur en plusieurs circonstances, lorsqu'à son retour il fut surpris dans l'abbaye de Saint-Bertin par la petite-vérole qui l'emporta le 1®"" janvier 961. Il laissait un fils que l'on appela du nom de son grand-père Arnoul ; mais il était bien jeune encore, et, pendant sa minorité, Arnoul-le-Vieux se décida à reprendre cette couronné qu'il avait si longtemps portée.

Le zèle que le marquis montrait depuis longues années pour les intérêts de la religion, se raviva surtout dans les derniers temps de sa vie; car il sentait alors plus que jamais le besoin d'expier toutes les mauvaises actions dont il se sentait .coupable. Entre autres monuments de la pieuse libéralité d'Arnoul à la fin de ses jours, il nous reste une sorte de testament dont la teneur mérite d'être ici rapportée :

« Moi, Arnoul, je me reconnais coupable et pécheur. J'ai songé au salut de mon âme et à l'avis que le Seigneur donne dans son Evangile : Veillez, car vous no savez ni le jour ni l'heure. Ainsi, j'ai fait écrire ces lettres, afin que mes fidèles connaissent ce que le Seigneur m'a donné en or, en ar-

gent, en vêtements, en chevaux, en bêtes de somme, en troupeaux, en subsistances, en vivres, en fromages et en toutes autres choses. S'il m'arrivait une mort subite qui m'empêchât de distribuer ces biens selon ma volonté , que mon épouse et mes enfants aient une moitié de ma fortune, et que l'autre moitié soit donnée pour la rédemption de mon âme aux monastères et aux églises érigées sur mes terres, aux pèlerins, aux faibles, aux veuves, aux orphelins et aux pauvres. Sachez donc tous, mes fidèles, que j'ai donné a"u monastère de Saint-Pierre , dans le lieu appelé Blandain, oîi mon père et ma mère reposent inhumés, le fisc nommé Madlingem ; une terre capable de nourrir cent brebis et tout le produit annuel quelconque desdites brebis. Je vous prie aussi, vous tous mes fidèles, par l'amour du Dieu tout-puissant et de ses saints, par la foi que vous m'avez jurée, que, sur l'argent off"ert par moi au Dieu tout-puissant par les mains du moine Gérard, vous en donniez deux tiers au lieu susdit de Saint-Pierre , où repose Amalberge, vierge du Christ, et la troisième part à trente monastères par moi désignés audit Gérard, de manière qu'aucun de mes proches ni mon épouse ne puissent faire de ce trésor livré par moi à mon rédempteur que ce que j'en ai moi-même ordonné. Si quelqu'un enfreint ma volonté, qu'il encoure la colère du Dieu tout-puissant; qu'à perpétuité il éprouve le ressentiment de saint Pierre, porte-clefs des cteux, et celui de tous les saints, etc'. »

Enfin le 27 mars 964, après quarantehuit ans de règne, il alla rejoindre les deux Bauduin. Un siècle entier donnait alors sa consécration à la vieille dynastie flamande, siècle de barbarie, signalé seulement par des actes isolés, sans enchaînement, sans résultats appréciables, époque crépusculaire, s'il est permis de parler ainsi, au milieu de laquelle il est difficile de trouver des germes sérieux de progrès social mais qu*il n'est pns inutile de connaître comme point de dépari et comme terme de comparaison.

(1) Annales abbaliœ Sancti Pétri Blandiniensis, éd. t. Van de Putte, 98.

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