CHAPITRE XXV
et étendus par le comte Robert de Nevers. Ceux par la faute desquels les franchises et privilèges avaient été ébranlés et violés, devaient être l)annis à perpétuité. Le prévôt de Saint-Donat de Bruges cesserait d'être chancelier héréditaire de Flandre et de siéger en cette qualité au conseil du comte. Enfin une dernière clause prouvait le soin qu'on apportait à ménager la susceptibilité et les intérêts des trois grandes villes, afin d'écarter pour l'avenir de nouvelles causes de division. Tous les ans, une commission composée de neuf Gantois, huit Brugeois et sept Yprois devait informer sur les infractions faites aux privilèges de leurs villes respectives*.
Le comte de Flandre promettait en outre, (le venir séjourner à Gand, comme anciennement, à la condition que les Gantois lui rebâtiraient dans l'année son château de Wondelghem qu'ils avaient brûlé. C'étaient là les conditions générales et essentielles ; files furent agréées de part et d'autre. Le comte les confirma à Malines le P"^ décembre ; le 3 le siège d'Audenarde fut levé et les milices communales licenciées. Une ère nouvelle d'apaisement et de conciliation semblait donc s'ouvrir. Beaucoup s'en réjouissaient,mais beaucoup aussi, et des plus sensés, disaient que c'était là une « paix à deux visages " qui ne pouvait longuement durer^.
Le comte, en eff'et, conservait dans son cœur d'amers ressentiments et il ne savait pas les dissimuler. De retour à Bruges, il reprocha durement à plusieurs notables bourgeois de l'avoir abandonné pour faire cause commune avec les Gantois. Le reproche était injuste, car il n'y avait eu que les petits métiers, c'est-à-dire, la population ouvrière proprement dite, qui eut participé au soulèvement provoqué par Yoens.
Les notables le lui firent humblement observer et il agréa leurs excuses. Mais la pensée de revenir à Gand lui était odieuse. En vain l'un de ses conseillers intimes, le prévôt d'Harlebeke, et d'autres seigneurs le sup-
(1) Chronique rimée des troubles de Flandre, éd. E. Le Glay. — Chron. de Wielandt.
(2) Chron. de J. Frolssart, ii, 82,
pliaient-ils d'oublier le passé, dans l'intérêt de la conciliation si nécessaire au rétablissement de son autorité. Il ne pouvait s'y résoudre. Cependant les magistrats et les principaux bourgeois de Gand désiraient vivement le retour du prince parmi eux ; car ils sentaient que sa présence était leur seule sauvegarde contre de nouvelles scènes d'anarchie. Les Chaperons blancs, au contraire, redoutaientla venueduseigneurqu'ils avaient si gravement offensé, et dont ils ne pouvaient guère espérer dans l'avenir ni grâce ni merci. Aussi n'auraient-ils pas demandé mieux qu'il ne reparût jamais, fermement résolus d'ailleurs à provoquer une rupture éternelle et complète.
Cependant vingt-quatre des plus notables entre les Gantois se rendirent à Bruges en ' ambassade auprès du comte, pour le supplier de revenir à Gand, ainsi qu'il l'avait promis. « Ne retournez jamais en la ville de Gand, leur dit-on au départ, si vous ne nous ramenez monseigneur le comte, car vous trouveriez les portes closes^. » Entre Deynze et Bruges les députés Gantois apprirent que le comte était parti de cette dernière ville se dirigeant vers Gand. Ils en furent réjouis. Des officiers du comte passèrent en eff'et chevauchant en avant pour les besoins de leur charge, et annonçant leur seigneur qu'on aperçut bientôt au milieu de son escorte. Les députés s'arrêtèrent ouvrant leurs rangs pour se placer des deux côtés de la route. Au passage du cortège, ils s'inclinèrent respectueusement jusqu'à terre ; mais le comte passa sans les regarder, se bornant à porter la main à son chaperon et tout le long de la route ne leur adressa pas plus la parole que s'il ne les voyait point*. A Deynze le cortège s'arrêta, carie prince y devait diner. Les Gantois s'arrêtèrent aussi, et quoiqu'il leur en coûtât, après le diner, ils demandèrent audience. Louis de Maie les reçut assis. Les députés s'agenouillèrent et là « ils lui représentèrent moult humblement l'affection et le service de la ville de Gand et comment par grand amour qui tant le désiroient à r'avoir delez eux, les avoient là envoyés : Et au partir. Monseigneur, ils
(3) Chron, de J. Frolssart, ii,
(4) Ihid,
LOUIS DE MALE
nous dirent que nous n'avions que faire de retourner à Gand si nous ne vous amenions en notre compagnie'. " Le comte resta un moment pensif et silencieux ; puis il répondit : " Je crois bien qu'il est ainsi que vous me le dites, et que plusieurs de ceux de Gand me désirent à ravoir; mais je me merveille de ce qu'ils ne se souviennent plus du temps passé, combien je leur ai été propice, courtois et débonnaire en toutes leurs requêtes, que j'ai consenti à bouter hors de mon pays mes gentilshommes quand ils se plaignoient d'eux, pour garder leur loi et leur justice; que j'ai ouvert maintes fois mes prisons pour rendre leurs bourgeois quand ils me le demandoient ; que je les ai aimés et honorés plus que nuls de mon pays et qu'ils m'ont fait tout le contraire. Ils ont tué mon bailli faisant son office, détruit les maisons de mes gens, banni et chassé mes officiers, brûlé l'hôtel que j'aimais le plus au monde, forcé mes villes et mis à leur entente, occis mes chevaliers en la ville d'Ypres et fait tant de maléfices contre moi et ma seigneurie que je dois en garder mémoire.
Je voudrais qu'il ne m'en souvînt jamais, mais cela sera bon gré mal gré. » " Ah! mon seigneur, reprirent les Gantois, ne regardez jamais à cela; vous nous avez tout pardonné ! » « C'est vrai, dit le comte, je ne veux point pour nulles paroles que je dis, que au temps à venir vous en valiez moins, mais je vous le remonte pour les grandes cruautés .et félonies que j'ai trouvées en ceux de Gand^. »
Le comte était calmé: il se leva, fit lever les députés et dit au seigneur de Reneffe qui était près de lui : " Faites apporter le vin. ». Les Gantois burent et ayant pris congé se retirèrent. On passa la nuit à Deynze, et le lendemain la chevauchée du prince à laquelle s'étaient joints les députés s'achemina vers Gand.
Lorsque l'on connut dans cette ville l'approche du seigneur, grande quantité de bourgeois à pied ou à cheval se portèrent à sa rencontre. On se prosternait sur son passage en toute révérence, mais lui passait outre, se bornant à incliner un peu la tête de
(1) Chron. de J.Fromwl, n, i'^f^. \i] Ihia.
temps à autre. Il se rendit à son hôtel de la Poterne où il dina et reçut les présents de la ville. Les magistrats et échevins lui vinrent rendre hommage. A tous il répondait que " en bonne paix ne devoit y avoir que paix, mais qu'il vouloit que les Blancs Chaperons fussent dissous et la mort de son bailii amendée, car il en était requis de son lignage. « Monseigneur, répondirent les échevins, c'est bien notre entente, mais nous vous prions par grande humilité que vous veuillez demain venir en la place et montrer débonnairement votre entente au peuple. Quand ils vous verront, ils seront si réjouis qu'ils feront tout ce que vous voudrezM » Louis de Maie y consentit.
Le soir, toute la ville savait que le lendemain matin à huit heures, le comte serait au Marché du Vendredi, et que « là, il prêcheroit « « les bonnes gens en furent tout réjouis, mais les fols et les outrageux n'en tinrent ni ne firent nul compte, et disoient qu'ils étoient tout prêches et que bien savoient quelles choses ils avoient à faire "*. » Jean Pruneel, Rasse d'Herzeele. Pierre van den Bossche et Jean BooUe, capitaines des Chaperons blancs, ne se faisaient de leur côté aucune illusion sur le sort qui leur était réservé, si la concorde se rétablissait entre le comte et la commune de Gand. Ils mandèrent aussitôt les meneurs de la faction et leur recommandèrent de prévenir dans toutes les sections que chacun s'armât et se rendît le lendemain matin dès sept heures au Marché du Vendredi le chaperon blanc en tête, mais qu'on se gardât surtout de faire aucune émeute à moins d'être attaqué.
En eff'et, le lendemain, dès sept heures, les Chaperons blancs affluaient sur la place, sans former toutefois une masse compacte, mais par groupes de dix ou de douze. Les capitaines circulaient parmi eux avec les centurions et décurions, recommandant le calme et le bon ordre. A huit heures, le comte à cheval accompagné de ses chevaliers et écuyers et des échevins de la ville arriva, et jetant les yeux sur la foule, n'aperçut que des Chaperons blancs. Il en fut attristé. Descendant de cheval avec toute
[?>j Ibid.
[i) Ihid.