‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 212 sur 236 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

sa suite, il monta en la salle haute de la halle et s'appuyant au balcon sur lequel on avait étendu un drap vermeil, il éleva la voix et un grand silence se fit sur la place. Il parla pendant plus d'une heure, et son discours fut empr jint de beaucoup de modération et d'habileté. Il commença par rappeler l'amour et l'affection qu'il avait portés aux Gantois avant les troubles ; comment il les avait gouvernés, gardés et défendus en toute occasion ; comment il les avait tenus en paix et profit et en toutes prospérités tant sur terre que sur mer dont il leur avait ouvert les passages qui leur étaient clos lors de son joyeux avènement. Il remontra doucement comment un sire devai' être aimé, craint, servi, honoré et obéi de ses hommes petits et grands. Puis, il termina en leur déclarant avec effusion et douceur qu'il voulait demeurer leur bon seigneur, pardonner tout ce qui s'était passé, n'en plus vouloir entendre parler, les tenir enfin en droit et en seigneurie comme il avait toujours fait; mais qu'il priait par représaille qu'on ne fit plus rien contre son autorité et que les chaperons blancs fussent dissous ^

Durant tout ce discours, il se faisait un t3Î silence qu'on eût dit qu'il n'y avait que lui sur la place ; mais quand le mot de Chaperon blanc fut prononcé, de sourds murmures commencèrent à s'élever. Le comte les entendit, se leva et invita chacun à se retirer tout bellement et en paix vers sa maison. En traversant la place pour regagner son hôtel, il vit les Chaperons blancs sourire insolemment sur son passage sans daigner le saluer. Il rentra le cœur navré à la Poterne, « Ah ! dit-il, je vois bien que je ne viendrai jamais à bout de ces Chaperons blancs. Ce sont mauvaises gens et fort mal conseillées. Le cœur me dit que la chose n'est pas encore où elle sera et qu'il en sortira de grands maux. Pour tout perdre je ne les pourrois voir ni souffrir en leur orgueil et en leur méchanceté^. »

Louis de Maie séjourna quatre ou cinq jours à Gand ; puis sans prendre congé de personne, et le cœur plein d'amertume quitta

(1) Chr de J. Froissart, ii, 87.

(2) Ibid. 88.

cette ville où il ne devait plus revenir, et alla prendre ses quartiers d'hiver en son palais de Rihour à Lille.

Les Chaperons blancs en étaient venus à leurs fins et triomphaient; car, ainsi que l'avait pressenti le comte lui-même, tout espoir de paix s'était évanoui. Maîtres de la situation, leur domination plus que jamais tyrannique, allait , plus que jamais aussi, peser sur la haute bourgeoisie qui avait si bénévolement laissé Jean Yoens soulever les passions démagogiques, en attirant, sur le pays tout entier, le fléau de la guerre civile au profit unique de ces mêmes passions. Néanmoins comme au milieu de ce déplorable conOil il y allait de franchises et de libertés qu'il fallait à tout prix défendre et sauver, il s'établit dès ce momentlà entre toutes les classes de la communauté Gantoise une solidarité forcée, qui devait donner à la lutte un remarquable ensemble.

Cette singulière alliance pour une cause désormais commune entre deux castes si instinctivement rivales et divisées, cette fusion commandée par les plus fatales circonstances et d'une nécessité vitale, on peut le dire, a été caractérisée mieux qu'on ne saurait le faire, par l'inimitable et judicieux historien de ces temps agités. « Au voir dire et considérer, dit-il, on se peut de ces paroles que je dis et ai dites ci-devant, émerveiller comment ceux de Gand se dissimuloient depuis le commencement. Les riches, les sages et les notables hommes de la ville ne se pouvoient excuser que au commencement de ces haines s'ils l'eussent bien voulu, ils n'y eussent mis remède , car quand Jean Yoens commença à mettre les Blancs Chaperons en avant, ils l'en eussent bien empêché s'ils en avoient eu la bonne volonté. Mais ils les souffrirent parce qu'il leur déplaisoit de se mettre en évidence et se vouloient bouter hors de la presse, dont chèrement depuis le payèrent. Tant laissèrent ces folles gens convenir et agir qu'ils furent seignorés par eux et qu'ils n'osoient plus parler de ce qu'ils eussent voulu dire et faire. Ils en donnoient la raison que pour Jean Yoens ni pour Gilbert Mahieu, pour leurs lignages ni pour leurs guerres et envies, ils ne se fussent jamais enseignés ni

LOUIS DE MALE

boutés si avant en la guerre, fors que pour garder leurs franchises, tant de bourgeoisies que d'autres choses. Et quoique en guerre, en haine et en mautalent , ils fussent l'un contre l'autre, si vouloient-ils être tout un au besoin pour garder et défendre les franchises et bourgeoisies de Gand, ainsi comme depuis ils le montrèrent; car ils furent leur guerre durant qui dura sept ans si bien d'accord que oncques n'eurent entre eux estrif dedans la ville, et ce fut ce qui les soutint et garda plus que autre chose dedans et dehors. lis étoient si en unité que point de différend il n'y avoit; mais mettoient avant or et argent, jojaux et chevance et qui plus en avoit plus il en abandonnoit*. »

On voit combien était profondément enraciné dans toutes les couches de la société flamande l'amour de l'indépendance et de la liberté. Pourquoi faut-il que cette noble passion se soit manifestée par tant d'actes sanguinaires et tant d'excès qui nous paraissent aujourd'hui justement odieux? S'ils ne se peuvent excuser, ils s'expliquent du moins par la barbarie des temps où vivaient nos aïeux, barbarie dont leurs mœurs conservaient toujours la sauvage empreinte.

Peu de temps après le retour du comte de Flandre à Lille, un déplorable incident se produisit. Le sire Olivier d'Hauterive le plus proche parent du bailli de Gand massacré par les Chaperons blancs et auquel suivantJa coutume du temps appartenait le soin de poursuivre la satisfaction du meurtre, l'avait réclamée vainement du comte réduit à l'impuissance, et de la commune de Gand qui n'avait répondu à sa demande et à son défi que par un dédaigneux silence. Il résolut de concert avec plusieurs chevaliers de son lignage de se faire justice, et de venger cruellement la mort de son cousin. A cet effet il se saisit sur l'Escaut de quarante barques chargées de blé, et s'emparant en même temps des bateliers qui les conduisaient et qui sans doute appartenaient à la faction des Chaperons blancs, il leur fit couper les mains, crever les yeux et en cet état les renvoya à Gand. A la nouvelle de

(1) Chron. de J. Froissarl, ii, 88.

cet acte d'atroce cruauté, la première pensée fut d'en atiribuer l'inspiration au comte et il n'était personne qui ne l'en blâmât ha-utement-. L'émotion à Gand fut extrême. Jean Pruneel, sans même prévenir les échevins, réunit secrètement dans la nuit du 22 février cinq cents hommes des plus déterminés parmi les Chaperons blancs etallase jeter avec eux dans Audenarde , dégarnie de troupes depuis la levée du siège. Mettant aussitôt en réquisition tous les ouvriers charpentiers, maçons et autres qu'il put trouver, il fit démolir les deux portes, les tours et les murs fortifiés qui regardaient Gand. Lorsque le comte apprit à Lille ce nouvel attentat contre ses droits souverains et cette audacieuse violation du traité de paix. « Ah! les maudites gens, dit-il, le diable les tient. Je n'aurai jamais paix tant que je ne les tiendrai sous ma main^. »

Il envoya aussitôt des gens de son conseil à Gand. Les échevins s'excusèrent en rejetant le fait sur Jean Pruneel ; ils alléguèrent aussi le sanglant outrage fait par le sire d'Hauterive à la commune. Les commissaires leur demandèrent alors si c'était une contre-vengeance qu'on avait voulu exercer et remontrèrent qu'elle était sans excuse, car ils auraient dû avant tout porter leur plainte soit au comte leur seigneur, soit au duc de Bourgogne, médiateur du traité de paix ; qu'on leur aurait fait alor.s justice et qu'ils auraient ainsi « embelli leur querelle*. " « Mais puisque vous priez toujours Fépée à la main, dirent-ils en finissant, monseigneur vous mande, qu'au nom de Dieu qui. voit et connoit tout, qu'il tirei^a de vous si terrible vengeance que tout lo monde en parlera^. »

La scission devenait donc de plus en plus profonde. La riche bourgeoisie de Gand effrayée des nouveaux malheurs que faisait présager la violence démagogique et toujours croissante des Chaperons blancs, avait essayé de se dégager de la dangereuse domination de ces derniers. Il s'était formé dans toute la Flandre parmi les anciens Léliaercs un parti qui avait adopté le chaperon rouge e a opposition aux Chaperons blancs, qu'on appc-

(2) IbiA. 89. 13) IbU.

(4) IbM.

;5} Ibid,

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