CHAPITRE XXV
en mille pièces, de façon que chacun pût en emporter un morceau ' .
Le comte arriva bientôt devant Ypres, pour en faire le siège avec toutes les forces dont il disposait. En présence d une attaque imminente et des conséquences désastreuses qu'elle ne pouvait manquer d'avoir pour eux, les bourgeois d'Ypres résolurent de se mettre en la merci dé leur seigneur. A cet effet, trois cents des plus notables et des plus riches de la ville allèrent à sa rencontre, portant avec eux les clefs de la cité. Ils les lui présentèrent à genoux, demandant grâce et se mettant eux personnellement et tous leurs concitoyens en sa pleine et entière volonté^. Le comte leur ordonna de se relever et fit grâce à la ville, sauf aux tisserands et aux foulons qui s'étaient alliés aux Chaperons blancs de Gand, et avaient été cause de tous les désordres. Il fit saisir et décapiter sept cents de ceux qui avaient introduit Jean Yoens et les Gantois, et massacré les sires de la Hovarderie. Trois cents notables furent en outre envoyés prisonniers à Bruges pour servir d'otages.
Louis de Maie se rendit ensuite à Courtrai où les habitante, comme ceux d'Ypres, vinrent demander leur pardon qui leur fut accordé. Là aussi, il prit trois cents otages qui furent dirigés sur Lille et Douai.
L'autorité du comte semblait donc se raffermir ; les villes principales soulevées par les Gantois rentraient sous son obéissance; mais il restait toujours à Gand un ardent foyer d'insurrection, dont il aurait fallu se rendre maître sous peine de voir l'incendie renaître sans cesse et se propager de toutes parts. C'était là une tâche difficile ; et d'ailleurs, la force matérielle n'aurait pas suffi pour pacifier un pays où les causes de division étaient si invétérées et toujours si vivaces ; cette œuvre de conciliation, le caractère d'un prince tour à tour faible et cruel, eût été impuissant à l'accomplir. Ce n'était plus, entre lui et ses sujets, qu'une lutte de passions, sans calcul et sans politique, et où dominait seul le sentiment d'une vengeance qui, de part et d'autre, n'était jamais assouvie.
(1; Chion. de J. Froiasart, ii, 135. (2) Ibid.
A^rès avoir réduit Bruges, Ypres et Courtrai, le comte de Flandre fit un nouvel appel à la noblesse des contrées voisines de la Flandre, afin de pouvoir diriger sur Gand une armée proportionnée à l'importance des diflîcultés qu'il y avait à surmonter, pour pouvoir investir cette grande cité et en faire le siège avec quelques chances do succès.
Gand était alors une des villes les plus considérables du monde par son étendue, sa richesse et le nombre de ses habitants. « Vous savez, si en Flandre vous avez été, dit Froissart, que la ville de Gand c'est la souveraine ville de Flandre, de puissance, de conseil, de seigneurie, de habitations, de situations et de toutes choses appartenant à une bonne ville et noble, que on pourroit deviser, dire ni recorder ; et que trois grosses rivières portant navires pour aller partout le monde la servent. La plus grosse est la rivière d'Escaut; et puis la rivière de la Lys, et puis la moindre, la Lière, encore porte-t-elle bateau, et leur fait grand profit, car elle leur vient de l'Ecluse et de Dam, dont moult de biens venant par mer leur arrivent. Par la rivière de l'Escaut qui leur descend d'amont , leur viennent tous grains et vins, le grain de Hainaut et le vin de France. Par la rivière de la Lys, qui leur vient d'un autre côté, leur viennent grand'foison de tous grains du bon pays d'Artois et des marches environ. Ainsi par juste raison et solution est Gand assise et située en la croix du ciel. ... Et vous dit que tout bien considéré c'est une des plus fortes villes du monde, et y faudroit bien plus de deux cent mille hommes, tous défendables et aidables, qui bien la voudroit assiéger et clore tous les pas et les rivières ; et encore faudroit-il que les armées fussent séparées à cause des rivières et au besoin ne pourroient se conforter l'une l'autre ; car il y a trop de peuple dedans la ville de Gand et toutes gens de fait. Ils se trouvoient en ce temps, quand ils regardoientàleurs besognes quatre-vingt mille hommes, tous défendables et aidables, portant armes, dessous soixante ans et dessus quinze ans'. »
(3) Ibid 353 136.
LOUIS DE MALE
Louis Je Maie arriva devant Gand le 2 septembre. Malgré les renforts que lui avait amenés Robert de Namur et ceux qui lui étaient arrivés de l'Artois et du Hainaut, il lui était impossible d'investir la ville ; d'empêcher que plusieurs portes ne restassent ouvertes et que les ravitaillements n'arrivassent par la Lys et l'Escaut. Des secours nombreux venaient ainsi du Brabant et même du pays de Liège, où la cause des Gantois avait excité au sein des populations ouvrières de vives sympathies. « Bonnes gens de Gand, leur avaient écrit les Liégeois, nous savons que pour le présent vous avez grandement à faire, et que vous êtes durement travaillés par votre seigneur le comte et les gentilshommes, et nous en sommes fort courroucés. Sachez que si nous étions seulement à quelques lieues de vous, nous vous ferions tel confort qu'on doit faire à ses frères, amis et voisins ; mais vous êtes trop loin et le pays de Brabant est entre vous et nous, ce qui nous empêche. Si vous êtes maintenant assiégés ne vous découragez pas, car Dieu sait que vous avez droit en cette guerre ^ »
Le comte qui avait d'abord établi son camp dans les prairies de Tronchiennes, le porta au nord de la ville afin de pouvoir mieux intercepter les approvisionnements arrivant du pays de Waes et des communes du Brabant. Il voulait aussi s'opposer aux sorties et aux excursions des Gantois qui, sous la -conduite de van den Bossche, Herzeele, Jean de Lannoy et Jacques van der Beerst, l'un des principaux agitateurs d'Ypres réfugié à Gand pour s'associer à la lutte, n'avaient pas tardé à parcourir Jes châtellenies dépourvues de défenseurs, pillant, brûlant les châteaux, s'attaquant même aux villes fortes comme Tenremonde, Alost, Ninove et Grammont où ils commirent les plus violents excès. Plus d'uh mois se passa ainsi en expéditions et escarmouches qui, au lieu d'avancer la lutte, ne faisaient que l'envenimer au prix du sang que cette guerre sociale faisait si fatalement couler.
Deux assauts avaient été vainement tentés sous Gand aux retranchements de Langer-
(1) Chron. de J. Froissart. ii, 136.
Brugge. Le P"* novembre on combattit jusqu'au soir sans résultats, et cinq jours après, une nouvelle lutte s'engagea à laquelle van den Bossche et Rasse d'Herzeele prirent part à la tête des métiers des paroisses de Saint- Michel et de Saint-Jacques. Les Léliaerts brugeois eurent le dessous dans cette rencontre. Les Gantois leur tuèrent Josse d'Halluin leur capitaine et leur prirent toutes leurs bannières.
Cependant l'hiver approchait. Si le comte se trouvait avec toute son armée réduit à l'impuissance pour emporter Gand, cette ville n'en était pas moins dans une situation fort critique et l'on commençait à y murmurer. Plus d'industrie, plus de commerce, plus de repos, sans qu'on pût prévoir la fin de toutes les calamités présentes, derrière lesquelles on pouvait pressentir des malheurs plus grands encore. » Nos besognes se portent mal, disaient les plus sages d'entre les bourgeois. Petit à petit, on nous occit nos capitaines et nos gens. Les haines de Jean Yoens et de Gilbert Mahieu nous coûtent bien cher, car nous voilà boutés contre notre seigneur en telle haine qu'à tout jamais nous ne pourrons trouver voie de merci ni de paix'. " C'était là le fond de tous les propos qui se tenaient secrètement, car on redoutait toujours les Chaperons blancs, autrefois « pauvres compagnons et sans nulle chevance, » et à qui maintenant l'or et l'argent ne manquaient pas. Quand ils en avaient besoin, ils s'adressaient à leurs capitaines, qui aussitôt mandaient quelques honnêtes et riches bourgeois auxquels on disait : « Il faut à la bonne ville de Gand finance pour payer nos soudoyers qui aident à garder nos juridictions et défendre nos franchises et ne peuvent mourir de faim. •> En effet, les Chaperons blancs depuis qu'ils avaient pris cette coiffure ne pouvaient plus songer à travailler, occupés qu'ils étaient à guerroyer sans cesse, et il fallait bien les faire vivre ; et ceux qui regrettaient que leur argent ne reçût pas un meilleur emploi étaient désignés au poignard de la faction comme traîtres à la patrie. - Et au voir dire, ajoute Froissart avec tant de raison,
(2) Ibid. H3.